Travail: luttes des classes ou lignes de front? - Forum protestant

Travail: luttes des classes ou lignes de front?

Les confinements ont scindé le monde du travail en trois ensembles à peu près équivalents: travailleurs comme avant, travailleurs à la maison, travailleurs en chômage technique. Cette brusque et temporaire délimitation est-elle le signe d’orages à venir ou, comme ailleurs, un simple accélérateur de tendances déjà à l’œuvre? Dans cette sixième sélection de textes en préparation de notre convention du 11 décembre sur le travail, nous pouvons en tout cas déceler que la crise, comme ailleurs encore, a mis au jour des fractures qu’il s’agit maintenant de cicatriser.

À lire: nos sélections précédentes: Le travail a-t-il un sens?, Maudit travail?, Télétravail pour tous? et Travail automatisé ou travail en miettes?, Travail: les femmes comme les hommes? 

 

Des luttes de classes…

Le débat très agité et contradictoire sur les inégalités sociales s’était cristallisé dans l’année précédant la pandémie sur deux grandes questions que l’irruption du macronisme en 2017 et le mouvement des Gilets jaunes en 2018-19 avait rendues d’autant plus aigües et problématiques: la question de savoir si la stratification sociale classique en classes populaires, classe moyenne et élites avait encore un sens, la question liée de savoir si l’on faisait désormais partie d’une société fragmentée sans sentiment majoritaire ou même fortement minoritaire d’appartenance sociale.

Sur la première question, il s’agissait d’abord de savoir si la catégorie classes populaires (succédant à l’aujourd’hui mythique classe ouvrière) correspondait encore à quelque chose. Pour Danielle Kaisergruber qui analysait le livre Sociologies des classes populaires contemporaires (Que sont les classes populaires aujourd’hui?), «il est possible de répondre par oui et non en même temps. Oui, au sens d’une réelle homogénéité économique et de condition sociale (emploi, travail, revenu et espérances de parcours), mais non au sens où de multiples fractures s’y ajoutent: entre stables et précaires, entre générations, entre genres et selon les origines. Non aussi au sens où il n’y a pas une culture commune, des modes de vie communs à cet ensemble, et pas une conscience commune».

Cette conscience commune qui manquerait en bas de l’échelle sociale, serait-elle plus facilement partagée dans la grande classe moyenne dont parle Jérôme Fourquet? Pas plus, puisque selon lui, le «vaste corps central, rassemblant selon la définition de Valéry Giscard d’Estaing ‘deux Français sur trois’» grâce à la généralisation de la consommation de masse à partir des années 1960 aurait perdu de sa force d’attraction «depuis vingt à trente ans» sous les coup de la désindustrialisation qui a dégradé la qualité des emplois et de l’élévation trop rapide du standard de vie basique qui fait monter les sentiments de déclassement et de déchéance. Le débat fiscal remis au premier plan par les Gilets Jaunes avait fait se demander si les politiques publiques ne désavantageaient pas désormais le bas de cette classe moyenne au bénéfice des classes populaires. Mais pour Julien Damon, qui se basait sur une comparaison internationale (Les classes moyennes sont-elles désavantagées par l’État-providence?), «le taux de prélèvement obligatoire est corrélé à l’importance des classes moyennes nationales. La corrélation entre l’importance des classes moyennes et le montant des dépenses sociales est, elle aussi, importante. Une part, plus ou moins grande selon les pays, mais toujours substantielle, des populations à bas revenus intègrent les classes moyennes grâce aux prestations sociales. Plus les dépenses sociales représentent une part importante du PIB, plus les classes moyennes sont importantes».

Restaient les classes supérieures, elles aussi en plein chamboulement car beaucoup plus importantes numériquement qu’on ne l’estimait généralement. Pour Louis Maurin (Qui sont les privilégiés en France?), cette «France de tout en haut» qui «va très bien» devait comprendre à la fois ce qu’on appelle les classes moyennes supérieures et «tous ceux qui sont protégés des aléas du chômage, d’une rupture de parcours professionnel qui conduit à une baisse quasi certaine des revenus, parfois conséquente: au premier chef, ce sont ceux qui disposent du statut d’emploi protecteur de la fonction publique et de bien d’autres organismes parapublics où, en pratique, personne n’est jamais licencié». Sans oublier les salariés des grands groupes privés dont la condition «n’a rien à voir avec celle du commun des salariés». Étudiant la très emblématique population des consultants, Sébastien Stenger (Regard sur les élites économiques: les consultants et la méritocratie) notait d’abord «la croyance fondamentale que cette élite partage dans les vertus de la méritocratie: la plupart des consultants estime qu’il est nécessaire et légitime de hiérarchiser et de distinguer les individus entre eux et donc de rétribuer les plus méritants différentiellement, sur le même modèle de la compétition scolaire dont ils sont sortis vainqueurs». Ensuite que «c’est une élite qui travaille et qui se définit par son travail» avec des rythmes «extrêmes, souvent plus de 80 heures par semaine». Enfin que «cette compétition ne s’exerce pas sans une certaine violence au sein même de cette élite; il y a des gagnants et il y a des perdants», d’où un travail «à l’image de la compétition sportive ou scolaire (…), source de stress, d’anxiété, et parfois de burn-out».

Ce paysage mouvant et ces tensions multiples conduisaient donc à s’interroger sur l’élitisme dont chacun remarquait l’importance en France et le lien avec le système scolaire, particulièrement mis en relief par les études internationales Pisa qui avaient montré que ce pays est celui «où l’origine sociale pèse le plus sur les destins scolaires», comme le signalait Jean-Paul Delahaye (Comment l’élitisme social est maquillé en élitisme républicain). Un système ancré dans l’histoire et qui se perpétue puisque «les intérêts particuliers, portés à la conservation d’un système éducatif inégalitaire, se retrouvent sur les deux côtés de l’échiquier politique et s’expriment beaucoup dans les médias, savent se faire entendre, défendent les positions acquises – y compris s’agissant des choix budgétaires – et ont un pouvoir de retardement des réformes, voire de blocage». Le rôle central du système scolaire apparaissait clairement dans l’ouvrage Pour vivre heureux vivons égaux! des épidémiologistes britanniques Kate Pickett et Richard Wilkinson dont rendait compte Hubert Guillaud (L’inégalité est-elle au cœur des problèmes de société?). Il résumait ainsi leur diagnostic: «Notre lutte contre nombre de maux sociaux auxquels nous peinons à faire échec, échoue du fait qu’on ne s’attaque pas aux bonnes causes. Des chercheurs ont souligné qu’améliorer le revenu par habitant avait peu d’effets sur les performances scolaires. Privilégier l’éducation dans l’allocation des dépenses publiques également. Ni la croissance économique ni une meilleure redistribution de ses fruits au profit de l’éducation ne parviennent à régler le problème de l’échec scolaire. Preuve que le problème n’est peut-être pas là où on l’on croit! Certains systèmes scolaires parviennent néanmoins à limiter mieux que d’autres les ravages de l’inégalité sociale, à l’image de la Finlande où la compétition et la sélection sont bien moins exacerbées qu’ailleurs»… par où l’on revenait à l’élitisme évoqué précédemment.

Quant à la question de la fragmentation sociale, portée dans ce pays par le livre de Jérôme Fourquet L’archipel français (2019), elle était analysée par le sociologue Olivier Galland (La société française est-elle en voie de fragmentation?) qui s’avouait «pas totalement» convaincu, aussi bien sur la «dislocation de la matrice culturelle commune» du fait de la «sortie du catholicisme» (il notait lui une «spectaculaire convergence générationnelle» sur l’individualisation comme «mère de la tolérance») que, pour ce qui nous concerne, sur une «sécession des élites» qui engendrerait un populisme destructeur. Galland en contestait les indices (la métropolisation va dans les deux sens en concentrant à la fois classes supérieures et classes populaires, le sentiment d’appartenance nationale se renforce et le civisme fiscal existe plus qu’on ne le pense) et les présupposés («Cette lecture psychologisante, outre qu’elle est empiriquement mal établie, laisse un sentiment de malaise car elle semble renvoyer à une opposition ontologique irréductible entre les gagnants et les perdants qui ne pourrait trouver une issue que dans la violence»).

 

…aux lignes de front?

Le choc de la pandémie et du premier confinement début 2020 semble avoir quelque peu déplacé le débat sur les lignes: la première ligne étant l’hôpital et les soignants, la deuxième ligne les services essentiels à la survie de la population comme la distribution alimentaire qui doivent continuer à travailler comme avant, la troisième ligne qui tente de prouver son utilité en télétravaillant, la quatrième ligne qui pourrait se sentir inutile puisqu’elle est mise d’office en chômage technique. Cette typologie (bien résumée par Martin Richer quelques mois plus tard) est très vite signalée: dès le 20 mars, Sylsphée Bertili (Caissières et caissiers, front essentiel mais invisible) décrit le quotidien chahuté des employés des grandes surfaces face aux pénuries et aux comportements de certains clients: ««des gens agressifs, impatients et qui, honnêtement, les traitent comme des merdes» Ces clients – pour qui la définition des mots ‘civisme’, ‘reconnaissance’ et ‘politesse’ semble floue – ont tendance à oublier que sans caissières, acheter 27 paquets de pâtes et 72 rouleaux de papier toilette serait compliqué. Comme le dit si bien Max: «On est utiles, mais les gens nous voient plus comme des robots que comme des êtres humains»». Le 8 avril, Chloé Morin, Jérôme Fourquet et Marie Le Vern publient une enquête sur le bouleversement en cours (Premiers de corvée et premiers de cordée, quel avenir pour le travail déconfiné?) et remarquent dès l’abord que «cette expérience du confinement, pour générale qu’elle soit, ne se décline pas et ne se vit pas de façon homogène dans l’ensemble de la population. C’est particulièrement vrai dans le monde du travail au sein duquel l’épreuve du confinement vient remettre en lumière un certain nombre de lignes de failles préexistantes tout en créant également de nouvelles, induites par l’application stricte des consignes gouvernementales». Une expérience qui met en évidence ces «travailleurs du ‘back office’ (…), c’est-à-dire ces salariés de la logistique, de l’entretien ou du care, travailleurs anonymes et la plupart du temps passant sous les écrans radars médiatiques et politiques. Autant de professions essentielles – soigner, nourrir, protéger – à la vie de nos sociétés, dont nous avons collectivement feint de découvrir qu’elles avaient été reléguées, par le capitalisme financier, à une marginalité tant symbolique que pécuniaire».

D’où très vite aussi des réflexions sur une bien difficile hiérarchie des métiers. Pour Paul Santelmann (Refonder l’échelle de valorisation des emplois), «On a considéré que l’emploi public relevait de l’intérêt général et du financement par l’impôt et que l’emploi marchand relevait de l’économie et obéissait aux ‘lois de la concurrence’. Or ce clivage n’est plus tenable pour de nombreuses raisons que l’on peut résumer ainsi: le secteur public, particulièrement développé en France, n’a pas fait la démonstration de sa capacité à répondre à l’intérêt général. Quant au secteur marchand, il répond à un certain nombre de segments d’utilité sociale et sociétale, mais s’organise surtout en fonction de profits courts-termistes et financiers de plus en plus incompatibles avec les enjeux environnementaux. Dans les deux systèmes, le travail a été dévalué et aucun d’entre eux n’a su ou pu répondre au chômage de masse. L’économie sociale et solidaire peine à émerger entre ces deux blocs qui survivent en maintenant des modalités d’organisation souvent archaïques et dont la valeur ajoutée sociale et économique n’est guère tangible».

Des réflexions qui vont parfois plus loin et pointent des bouleversements qui vont bien au delà d’une temporaire crise pandémique. Début 2021, Raffaele Alberto Ventura (Le grand déclassement) parle ainsi d’une génération de «fils de la classe moyenne» qui, «’construits’ par le système éducatif afin de remplir certaines fonctions sociales, en prévision d’une certaine croissance économique et du développement du secteur tertiaire», découvrent «au bout du compte non seulement» qu’ils ne sont «pas tous requis mais aussi que la majorité des compétences (…) acquises étaient superflues». Une génération en danger qui selon lui pourrait devenir dangereuse puisque formée de ces «chômeurs intellectuels, produits en masse au rythme de l’essor économique, ceux qui ont trop étudié et trop rêvé, ceux qui attendent qu’on leur donne ce qui leur est dû, une masse croissante d’insatisfaits qui peuple l’hémisphère Nord de la planète». Des insatisfaits dont l’«insatisfaction va générer du ressentiment, ce ressentiment va produire la révolte. Amassées comme des vieux magnétoscopes dans une usine désaffectée, des millions de ‘machines inutiles’ attendent en rêvant. Que se passera-t-il lorsqu’elles se réveilleront?»

 

Illustration: supermarché dans la banlieue de Paris en avril 2020 (photo Thomon, CC BY-SA 4.0).

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