Maudit travail? - Forum protestant

Maudit travail?

Le travail a peut-être un sens mais est-il devenu trop pénible? Dans cette deuxième sélection (sur huit) de textes à lire pour enrichir le débat sur le travail en prévision de notre convention cet automne, nous remontons des enfers du travail forcé vers le long purgatoire des boulots informels avant d’arriver, déçus, à des paradis qui ont perdu de leur lustre, ceux des multiples vocations.

 

«C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain»: au chapitre 3 de la Genèse, la sortie d’Éden s’accompagne d’une transformation du travail qui consistait jusque là à «cultiver et garder» le jardin. Au travail agricole des récits de la Bible a succédé le travail industriel à partir du 18e siècle et ses tâches mécanisées puis les multiples formes de travail numérique entraînées par les révolutions technologiques de la fin du 20e siècle. Avec de plus en plus la sensation que ce travail, qu’on avait pu croire un temps libérateur, source d’accomplissement individuel, de progrès social et de bien-être économique, domine notre vie et nous empêche d’avoir des relations humaines satisfaisantes.

 

De l’enfer…

Interdite plus ou moins théoriquement un peu partout, l’exploitation la plus directe et la plus brutale de l’homme par l’homme continue d’exister dans notre pays sous diverses formes de travail forcé. Comme à Marseille, pour ces «étrangers sous emprise, dépossédés de leurs droits les plus élémentaires» dont Jacques Duffaut raconte les histoires (‘À Marseille, lutter contre l’esclavage moderne’). Une clandestinité qui favorise la traite et qui paradoxalement, comme le souligne Matthieu Stricot, dissuade les victimes de porter plainte pour ne pas être expulsées (‘Le fléau de l’esclavage contemporain’).

 

… au purgatoire…

Ils ne sont ni en travail forcé ni en travail régulier: le travail informel ou au noir ou à la marge n’est lui non plus pas une nouveauté mais semble plus visible qu’auparavant. Il concerne d’abord les populations auxquelles l’accès au travail formel est refusé ou rendu difficile comme, là aussi, les migrants et réfugiés dont Alexandra Felder retrace les très longs parcours d’intégration (‘Les demandeurs d’asile travaillent-ils?’, recension de son livre par Pierre Marechal). À cet égard, l’exemple des mécaniciens de rue, nombreux dans les banlieues populaires des grandes villes sont, pour Denis Giordano qui a partagé leur expérience, un exemple intéressant qui montre «à quel point les mondes de l’économie formelle et informelle sont imbriqués» (‘Le mécanicien de rue, un expert de la «débrouille» au cœur de la précarité’). Ce travail à la marge peut aussi concerner l’autre extrémité du spectre social, dans la lumière de la jet set mais très provisoirement, comme les jeunes femmes suivies par Ashley Mears et qui font de la figuration gratuite dans les décors des puissants (‘Le travail de la fête’, recension de son livre Very Important People par Giulia Mensitieri).

 

…et aux paradis perdus

Normalement très loin de ces mondes clandestins ou marginaux, un certain nombre de secteurs dont l’utilité sociale ou économique ne fait de doute pour personne connaissent des crises profondes liées aux transformations des conditions de travail. La crise sanitaire a mis le malaise des hôpitaux et des Ehpad au premier plan mais elle n’a fait là aussi qu’accentuer des tendances déjà bien identifiées. Les témoignages recueillis dans les hôpitaux (l’infirmière de nuit suivie par Louise Hemmerlé en 2019, les étudiants infirmiers rencontrés par Inès Straub en 2021) ont toutefois une tonalité moins pessimiste que ceux venant des Ehpad avant (‘Mathilde, ex-infirmière en Ehpad: «Si on est soi-même mal, on ne peut pas soigner»’, Mathilde Basset interrogée par Henri Rouiller) comme après le déclenchement de la crise (‘Ehpad: «Le secteur entier est en souffrance, que ce soient les résidents, les familles, ou le personnel», Laura Nirello et Ilona Delouette interrogées par Rachel Knaebel).

Il n’y a pas que la santé: la crise des vocations touche aussi naturellement les enseignants (‘Prof, un métier comme un autre?’, Jérémie Peltier et Iannis Roder), les policiers (‘Je suis flic et j’ai des choses à vous dire…’) et même les agriculteurs, «au sommet de la pyramide des suicides si on compare avec les cadres, les artisans, les ouvriers, les employés et les professions intermédiaires» mais semble là, selon Nicolas Deffontaines interrogé par Maxime Fayolle, plus ancienne et ancrée (‘Suicides d’agriculteurs : « le phénomène est ancien mais son entrée dans le champ médiatique est récente »‘). Comme s’il n’y avait plus de professions enviées ou confortables, plus de positions acquises ou de certitudes, que l’on soit derrière l’hygiaphone (‘Les transformations de la relation au guichet’, Alexis Spire) ou à la tête d’une école (‘La certaine incertitude: témoignages de cadres scolaires en temps de crise’, Andreea Capitanescu Benetti et Laetitia Progin). Avec toutefois ici la mention des quelques effets positifs de la crise: la mise «en stand-by» de «certains problèmes ‘ordinaires’ comme des difficultés relationnelles entre enseignants
» et «l’émergence de nouvelles solidarités».

 

Lire le premier volet de notre sélection de textes sur le travail: Le travail a-t-il un sens?

Illustration: touche Escape sur un clavier d’ordinateur (photo ‘https://perzonseo.com’ CC BY 2.0).

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