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Il n’y a pas d’ « endroit » de la classe

 

« En réalité, l’histoire même des regroupements d’élèves montre de nombreuses transformations qui se sont opérées au fil des années. La classe, avec ses vingt à trente-cinq élèves, est une invention relativement récente. De même, des formes d’enseignement que l’on pense de « bon sens » (le grand ennemi de tout progrès et de toute pensée complexe), sont tout autant datées historiquement et donc forcément « contestables », en tout cas, pas fixées dans le marbre. »

Intervenant lors du Congrès des classes inversées et des méthodes actives, Jean-Michel Zakhartchouk conteste d’abord l’alternative entre classe non inversée et classe inversée, la première n’étant pas plus à l’endroit, normale ou évidente que la deuxième qui cherche à inventer une pédagogie différenciée en modifiant la structure de la classe. Car il n’y a pas « une forme privilégiée qui serait « l’endroit », la norme » en matière de pédagogie ni de choix drastique entre une « pédagogie explicite très cadrée », un travail « par ilots » ou une « pédagogie de la découverte systématique ». Il y a plutôt selon Zakhartchouk différents « régimes de fonctionnement » adaptés à l’objectif : « Les formes les plus diverses peuvent donc, doivent donc se déployer, la condition étant au préalable de bien définir où on va. C’est cela qui va guider l’enseignant tout le long du processus d’apprentissage. Les dispositifs dits d’« inversion » peuvent mener au confusionnisme et à une pédagogie renforçant les inégalités si elle n’est pas guidée par un horizon précis : quel est le point-clé qui sera fil directeur de la séquence, quelles sont les compétences précises qu’on veut atteindre, quels sont les attendus au final ? On peut alors discuter des multiples chemins pour y parvenir. » Dans ce cadre, la « classe inversée » (ou plutôt la « classe diversifiée ») pourrait être un moyen d’accompagner la révolution numérique, d’atténuer la séparation école/maison et surtout de « prendre ses distances avec tout dogme, avec toute recherche de « la » solution miracle ».

2 juillet 2019

Le mal-être français

 

« Les solutions ne sont pas simples à concevoir ni faciles à mettre en œuvre. Elles se heurtent au mythe méritocratique, particulièrement prégnant s’agissant de la France, selon lequel l’éducation doit assurer la promotion sociale (et qui n’est pas pour rien dans la forte séparation qui existe dans notre pays entre le travail manuel et le travail intellectuel). « Le même dilemme est posé aux autres sociétés développées, mais elles s’en sont souvent mieux tirées. Dans certains cas, la durée des études n’a pas autant augmenté qu’en France ; dans la plupart des autres, l’emploi est moins lié au diplôme qu’à la personnalité, aux potentialités et aux expériences passées des candidats. » »

Rendant compte du livre de Hervé Le Bras Se sentir mal dans une France qui va bien. La société paradoxale, Jean Bastien explique que le démographe part de la crise des Gilets jaunes pour tenter de comprendre les raisons d’un « pessimisme, qui tranche avec le reste de l’Europe, englobe la plupart des institutions, avec une méfiance envers l’économie de marché, mais également envers l’Etat providence, pourtant particulièrement investi, et finalement une mauvaise opinion de leurs concitoyens ». Pas d’explication du côté des indicateurs sociaux généraux puisque « par rapport aux autres pays européens, la France figure parmi ceux où la pauvreté et les inégalités sont les mieux contenues et les mieux corrigées par les prestations sociales, l’accroissement des inégalités ne concernant que des groupes très minoritaires, particulièrement défavorisés ou au contraire très privilégiés », pas plus en matière de santé, retraite, famille, logement ou sécurité. Quant à la question des territoires, déterminante dans la crise des Gilets jaunes (plus actifs dans ce qu’on appelle la France du vide), elle l’est moins quant à ce mal-être puisque l’éloignement des grandes villes n’accentue pas les problèmes et les inégalités mais a plutôt tendance à figer les situations sociales. D’où l’accent mis par Le Bras sur l’éducation et la mobilité sociale, le « désajustement entre l’augmentation du niveau d’éducation et le glissement de l’échelle sociale vers les catégories supérieures, qui a été beaucoup moins rapide. Avec pour conséquence un fort ralentissement de l’ascension sociale, que semblent désormais corroborer différentes enquêtes et selon lesquelles la position de la France apparaît alors particulièrement désavantageuse par rapport aux autres pays européens ». Cela joue particulièrement pour les femmes qui ont dépassé les hommes en niveau d’éducation tout en n’améliorant qu’à peine leur position sociale. Pour Le Bras, c’est ce « mythe méritocratique » français, ancré dans la culture et les représentations, qui pourrait expliquer les difficultés de notre pays à relancer la promotion sociale.

2 juillet 2019

Les écueils du Grand Paris Express

 

« Le paradigme d’une ville structurée par les infrastructures de mobilité n’est plus pertinent, depuis que la mobilité (des personnes, des biens et des services) a été facilitée au cours du dernier demi-siècle par les progrès technologiques et le faible coût de l’énergie. La création d’une nouvelle infrastructure lourde (route ou transport collectif) induit une modification de l’agencement urbain : quand la performance des déplacements s’améliore, on constate que les ménages et les entreprises ont tendance à se relocaliser, parfois même par anticipation. Ce mécanisme renforce la spécialisation de la ville, tant fonctionnelle (concentration des emplois, séparation accrue des lieux d’activité et de résidence) que sociale (gentrification de sites bien desservis, enclavement de quartiers délaissés, diminution de la mixité sociale). Ainsi, les transports ont souvent un effet déstructurant. »

Spécialistes des mobilités et de l’emploi, Jacqueline Lorthiois et Harm Smit critiquent d’abord le fait que la Société du Grand Paris (SGP) soit chargée de la construction du nouveau réseau de transports en commun francilien en faisant « l’impasse sur toutes les autres fonctions urbaines » alors que le projet est pénalisé par plusieurs « handicaps importants ». Le premier, c’est le « réseau imposé d’en haut », un manque de concertation flagrant entre d’un côté « les professionnels de la filière transports – technocrates bien établis, en symbiose avec les pouvoirs publics – », convaincus qu’une ville est « structurée par les infrastructures de mobilité », et de l’autre les « millions de Franciliens exaspérés », plus nombreux chaque jour à emprunter les transports en commun. L’erreur des décideurs qui conçoivent ce « processus infernal » (toute nouvelle offre induisant de nouveaux besoins), c’est de « penser l’adéquation offre/demande à l’échelle de l’ensemble de la région francilienne, comme si tout lieu de domicile pouvait s’associer à n’importe quel lieu d’emploi. Or, compte tenu de l’ampleur des temps et des coûts de transports, l’Île-de-France est beaucoup trop vaste pour pouvoir fonctionner comme un bassin d’emploi unique qu’il s’agirait de traverser de part en part ». Le deuxième handicap, c’est donc l’aggravation de la séparation entre « territoires de l’emploi » et « territoires de main-d’œuvre » qui ne peut qu’accroître les besoins de mobilité. Or l’étude détaillée du projet de Grand Paris Express montre qu’il « n’a pas intégré les besoins des usagers : relier les pôles d’habitat aux pôles d’emplois » mais plutôt privilégié la relation des « grands « pôles d’excellence » franciliens entre eux (qui sont aussi les lieux de concentration des emplois), ce qui ne correspond qu’à 3 % des besoins de déplacements ». Le troisième handicap, enfin, c’est le sens de la manœuvre : à quoi bon favoriser la mécanique « croissance de la demande » sans « résorber les déséquilibres emploi/main-d’œuvre » si c’est pour accumuler des « dettes abyssales dues à une explosion des coûts et des délais de réalisation » ? Entre 2011 et 2017, les coûts on déjà presque doublé ( de 19 à 35 milliards d’euros) rendant « très plausible le scénario de « dette perpétuelle » évoqué par la Cour des comptes ». Pour les auteurs, il est donc urgent de changer de stratégie et se fixer un objectif de « réduction des besoins de mobilité à la source » qui permette aux Franciliens de « vivre et travailler, se détendre dans leur bassin de vie ».

27 juin 2019

«Nous serons bientôt incapables de faire des choix»

 

« Or, plus les machines s’amélioreront et nous aideront dans nos choix, et moins nous serons capables de réfléchir par nous-mêmes. Notre capacité physique à faire ce travail en sera diminuée. Des millions de personnes ont déjà utilisé des applications pour savoir pour qui voter. C’est un phénomène qui est déjà à l’œuvre. La « singularité morale », ce sera simplement le point de non-retour, le moment où nous ne serons plus capables d’exercer notre jugement. À ce moment-là, la démocratie aura disparu. »

Interrogé par Fabien Benoit à propos de son livre L’homme ou la machine, l’essayiste britannique Jamie Bartlett explique d’abord pourquoi il a cessé de croire que le numérique revivifierait la démocratie. Pour lui, si les mouvements anti-démocratiques et populistes sont « bien meilleurs » pour utiliser les réseaux sociaux, c’est que ceux-ci « sont en premier lieu des entreprises publicitaires » qui « jouent sur l’émotion. C’est leur fonds de commerce. Ils sont adaptés à des messages simples qui en appellent à nos émotions, à notre indignation, à notre colère. Les discours plus modérés, sensibles, nuancés, argumentés, y trouvent moins leur place ». Affirmant qu’une démocratie ne peut fonctionner qu’avec des citoyens actifs capables de jugements moraux, Bartlett s’inquiète particulièrement de l’affaiblissement de notre libre arbitre puisque « nous allons de plus en plus nous reposer sur les machines pour faire des choix, prendre des décisions concernant ce que nous devons manger, les personnes avec qui nous devons sortir, le lieu où nous devons partir en vacances, le parti pour lequel nous devons voter, etc ». Les autres piliers de la démocratie selon Bartlett sont aussi fragilisés par les bouleversements technologiques actuels : la culture partagée par la « retribalisation de la politique », l’importance de la classe moyenne par « l’émergence de nouvelles formes d’inégalités » entre les propriétaires des machines et les autres (les emplois de la classe moyenne ayant tendance à être automatisés), entre « les plus riches » qui « pourront éviter d’utiliser des machines tout le temps » et « les plus pauvres » qui « seront les plus soumis aux algorithmes ». Pour Bartlett, le mouvement des Gilets jaunes (« mouvement de rue, s’appuyant largement sur les réseaux sociaux, très contradictoire dans ses demandes, extrêmement émotionnel ») est symptomatique de cette époque où politique et consommation fusionnent, comme « quand vous êtes sur Internet ». Avec le risque qu’à la fin « on en arrive à réclamer un pouvoir autocratique très fort pour répondre à tous les désordres créés ».

20 juin 2019

La maladie de Lyme ou la rupture entre médecins et malades

 

« Sur 301 personnes avec une maladie de Lyme présumée, 91 % avaient été exposées à des morsures de tiques et 51 % faisaient état d’une telle morsure. La moitié des patient·es avaient déjà été traité·es par au moins une cure de médicaments anti-infectieux. Dans cette série, le diagnostic initialement porté n’a pu être confirmé que chez moins de 10 % des sujets. Le traitement présomptif administré avait échoué dans plus de 80 % des cas, et 80 % des malades ont été diagnostiqué·es comme souffrant d’une autre maladie (psychologique, rhumatologique, neurologique ou autre). »

« Il s’agit pour les médecins, face à leur patientèle, de percevoir les signes, de porter un diagnostic et enfin de prescrire un traitement » : pour Jean-Yves Nau, ce triptyque fondamental de la « médecine occidentale officielle » est mis à mal par un « cas emblématique » comme la maladie de Lyme, « à l’origine d’une affaire édifiante qui voit s’opposer plusieurs chapelles et se dessiner bien des impasses ». Première difficulté, « l’hétérogénéité des symptômes » et le « caractère imprévisible de son évolution, plus ou moins entrecoupée de poussées et de rémissions ». Deuxième difficulté, le « nombre des bactéries pathogènes impliquées » et les « incertitudes quant à la fiabilité des examens biologiques utilisés pour établir un diagnostic ». Troisième difficulté, la vive controverse lancée par « des associations de patients, rejoints par quelques médecins et chercheurs et des activistes » qui affirment « l’existence d’une maladie chronique, distincte de la forme disséminée tardive de la maladie : le syndrome persistant polymorphe après une possible morsure de tique (SPPT) ». Un « ambitieux plan national de lutte contre la maladie de Lyme et les maladies transmissibles par les tiques » en 2016 s’est heurté à la division des spécialistes démontrée par la sortie presque concomitante cette année d’une étude montrant un important « surdiagnostic et surtraitement antibiotique » en France et du livre J’ai surmonté la maladie de Lyme préfacé par l’un des chercheurs les plus favorables à une reconnaissance officielle du SPPT.

6 juin 2019

Dans nos sociétés définalisées, on ne sait plus pourquoi on travaille

 

« Tout le problème est là en fait … Dans les organisations, on devrait nommer des gens qui ont des qualités de manager. Or, dans notre pays – mais dans beaucoup d’autres aussi – manager n’est pas considéré comme une compétence mais comme une promotion. C’est la raison pour laquelle 90  % des managers sont mauvais ! Ce n’est pas du tout de leur faute, ils n’ont pas été formés pour exercer cette mission … Un bon charpentier ne va pas devenir forcément un bon manager … »

Interrogé par Stéphane Menu sur son livre Comédie (in)humaine écrit avec Julia de Funès, Nicolas Bouzou note une augmentation du désengagement des salariés dans les entreprises qui n’est pas due à l’absence de bien-être (puisque les investissements dans ce domaine augmentent paradoxalement) mais à un « triple manque » : « manque de sens (les gens ne savent plus pourquoi ils vont bosser) ; manque d’autonomie (on demande aux salariés d’être autonomes et créatifs mais l’avalanche de reportings et autres process empêche d’atteindre cet objectif vertueux et enferre les salariés dans un tourbillon d’injonctions contradictoires) ; enfin, manque d’autorité » qui n’est pas l’autoritarisme mais le « respect envers ce chef qui vous apprend ». Le manque de finalité et le manque de confiance sont selon Bouzou « un sujet consensuel » et un constat partagé : « Les acteurs de l’entreprise veulent retrouver le chemin du sens et en finir avec l’infantilisme rampant de certaines pratiques » comme les serious games « où les salariés ont vraiment le sentiment que l’on se moque d’eux ».

4 juin 2019