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«La science fondamentale est notre meilleure assurance contre les épidémies»

 

« Notre rapport à la nature joue un rôle majeur dans le développement de ce type de virus. On l’a considérée comme un pot de miel dans lequel on pouvait piocher sans retenue … sauf qu’arrive un moment où il n’y a plus d’abeilles pour refaire du miel. L’anthropisation globale du monde favorise l’émergence de virus qui étaient jusqu’à présent cachés chez les animaux et étaient maintenus dans leurs habitats naturels par une biodiversité importante. Plusieurs études ont d’ailleurs démontré que la biodiversité est le meilleur rempart contre les émergences virales. »

Pour Bruno Canard, spécialiste de la réplication virale des virus à ARN comme les coronavirus (interrogé par par Anaïs Culot), la recherche sur le Covid-19 ne part pas « de zéro » car « il y a beaucoup à tirer des informations et des connaissances collectées au cours des précédentes épidémies impliquant d’autres types de coronavirus. Toutes ces données sont clés car la grande bataille actuelle est de déterminer le comportement immunologique de ces virus, comprendre qui va les contracter, si certaines personnes sont naturellement immunisées, etc. Comment va se comporter le virus quand il rencontrera une nouvelle population qui a déjà eu un peu d’immunité ou une autre population qui n’en a pas du tout ? » Parmi les voies thérapeutiques à explorer, il en voit « trois principales : le vaccin, le traitement thérapeutique et le repositionnement de molécules existantes ». Le problème étant qu’il faut « au mieux dix-huit mois pour créer un vaccin, et des années pour un nouveau médicament ». Il suggère donc de préférer « le repositionnement, une solution popularisée au début des années 2000 » et qui « a l’avantage d’être plus immédiat. Le principe est d’utiliser des médicaments qui ont déjà passé un crible de sélections pour pouvoir les réutiliser sur d’autres pathologies. Pour le coronavirus, cinq médicaments sont notamment en essais cliniques. C’est aussi dans cette idée de repositionnement qu’a été testée la chloroquine qui a un potentiel antiviral. » Une solution qui a l’avantage de la rapidité (même s’il faut tester « beaucoup de patients ») et de l’économie puisque « pour le coronavirus, investir dans un vaccin revient à faire un double pari. Celui de savoir si le virus va disparaître ou non (le SARS-CoV avait duré six mois en 2003) et donc le risque que le vaccin soit obsolète ; puis le pari de savoir si l’on va simplement réussir à concevoir un vaccin contre ce virus. Dans ce contexte, ne vaudrait-il pas mieux utiliser plus intelligemment les sommes colossales allouées à la création d’un vaccin en investissant dans d’autres voies thérapeutiques ? » Mais la solution thérapeutique « n’a jamais été favorisée depuis 2003 » à cause de la « tradition vaccinale en France » et de ce que « la recherche de nouveaux traitements thérapeutiques est un investissement sur le long cours » qui « utilise de grands équipements, fait appel à des collaborations interdisciplinaires allant de la biologie structurale au calcul informatique ». Or ce type de recherche « a pâti de la crise financière de 2008, qui a conduit les États à rediriger leurs soutiens économiques vers d’autres pans de la société » et de la réduction concomitante des « budgets alloués à la recherche fondamentale ».

(13 mars 2020)

«Cessons de présenter le numérique comme la solution à tout»

 

« Nous partons d’un constat simple : le numérique est construit sur l’hypothèse très fragile d’un monde en paix, en croissance éternelle avec des ressources infinies. Nous réajustons l’équation de départ pour nous demander : comme innovateurs, comme clients, que peut-on construire d’intéressant dans un monde incertain et à ressources limitées ? Les investisseurs sont-ils partants pour investir sur le long terme ou veulent-ils continuer de brûler leur vaisseau ? »

Partisan d’un « numérique choisi – et non plus subi », Jacques-François Marchandise (directeur de la Fondation Internet Nouvelle Génération, FING) constate qu’à chaque grande étape du développement d’internet, « on a gagné en commodité, mais on a recentralisé, perdu une part de maîtrise ». La conséquence est que « si on n’anticipe pas aujourd’hui, le numérique et l’écologie pourraient s’unir demain dans un système normatif et de surveillance, comptage, péage, portiques, pesage. Si on n’y prend pas garde, le numérique, c’est les tickets de rationnement de demain, dans un monde très inégal. Il faut que la société civile s’empare activement de ces questions. » Avant qu’il ne soit trop tard puisque « aujourd’hui, c’est le dernier arrêt avant le moment où il n’y aura plus rien entre subir et renoncer. Il faut de toute urgence reconstruire une capacité d’action. » Pour cela, une première étape serait de réussir à « faire ajouter cinq lignes » dans les cahiers des charges des collectivités territoriales qui « mettent de l’argent public sur l’innovation numérique » sans « principes d’action sur les questions d’éthique, de coût énergétique, de maintenance, ou de privacy ». En effet, « l’argent public pèse lourd, parce que l’État finance l’innovation, et parce qu’une part du marché des objets connectés et des services urbains, c’est de la commande publique ». Dans le numérique, « on ne peut pas se dire « Un jour les grandes personnes vont prendre les bonnes décisions ». Dans le champ du numérique, il n’y pas de grandes personnes pour prendre les bonnes décisions, en tout cas aucune en qui on puisse avoir confiance. C’est à la société de fabriquer des choix collectifs. » Bref, ne pas renoncer « à sa capacité d’action », ne « pas rejeter le numérique mais cesser de le présenter comme la solution à tout ».

(13 mars 2020)

Du labeur industriel à l’ouvrage artisanal: quel nouveau régime de travail ?

 

« Se défiant d’une tendance libérale qui imagine trop facilement que chacun puisse devenir l’entrepreneur de soi-même, l’auteure ne fait pas de l’indépendance ou de la condition d’artisan, l’horizon du contrat d’ouvrage. Au contraire ! Ce n’est pas tant le statut qui l’intéresse que le régime de travail induit par la notion d’artisanat. Que recouvre-t-elle vraiment ? »

« Le XXe siècle a donné naissance à l’économie de masse : la production de masse, les médias de masse, l’école de masse. Et l’emploi salarié s’est imposé comme un pilier de cette économie. Grâce au salariat, chaque emploi est devenu un agrégat de plusieurs composantes : un revenu présent (le salaire) ; un revenu futur (la pension de retraite) ; une protection contre les risques critiques, comme les accidents du travail ou la maladie ; un statut social ; la possibilité de prouver sa solvabilité pour emprunter de l’argent et acheter son logement ». Or, pour Laetitia Vitaud ans son livre Du labeur à l’ouvrage dont rend compte Denis Maillard, « ce modèle du « labeur » est désormais en crise en raison d’un double phénomène a priori contradictoire : d’une part la désindustrialisation liée à la libéralisation des échanges et la mondialisation, mais d’autre part aussi, la « surindustrialisation » des services à qui l’on a imposé une suite d’externalisation associée à une division scientifique du travail dans le but d’accroître les gains de productivité ». Pour Vitaud, « un autre régime de travail est possible », celui du « contrat d’ouvrage » : en s’inspirant de l’artisanat et des « services de proximité », elle défend « un « régime de travail » fondé sur quatre qualités professionnelles dessinant ensuite le modèle du contrat d’ouvrage : responsabilité, utilité, finalité et altérité », quatre qualités « propres à l’artisanat » et qui étendent son domaine grâce à la révolution numérique. Mais « rien ne bougera sans une transformation profonde de l’intervention de l’État dans ce domaine » et « sans un nouveau rapport de force social dans ce régime de travail ».

(8 mars 2020)

« La justice déçoit d’autant plus qu’elle a été idéalisée »

 

« Ce qui nous a frappés également, c’est le fait qu’ils tiennent compte des mêmes critères de modulation des peines que les magistrats. Pas avec la même précision bien sûr ; mais, par exemple, si la personne est la seule pourvoyeuse de revenus au sein de la famille, si ses proches vont souffrir de sa condamnation alors qu’eux n’ont rien fait, etc., alors la peine doit être atténuée à leurs yeux. De même, face au risque qu’un petit délinquant se retrouve en prison avec de grands délinquants, les Français plaident massivement contre son incarcération. »

À partir d’entretiens collectifs et de questionnaires en ligne réalisés entre 2015 et 2017 (donc après les attentats), Cécile Vigour (interrogée par Fabien Trécourt) et d’autres chercheurs en sociologie ont enquêté sur « la façon dont les citoyens perçoivent les institutions judiciaires ». Le résultat est « contrasté » avec une justice « très idéalisée » dont ils ont souvent une expérience « décevante et amère » et que l’on critique car elle serait « un instrument de pouvoir au service des dominants ». Une critique que l’on retrouve dans tous les groupes catégoriels interrogés, y compris parmi les praticiens du droit. C’est justement ce relatif consensus (qui s’étend aux critiques contre la rigidité et l’inhumanité de certaines procédures) qui a surpris les chercheurs car, au delà des opinions générales et des opinions de principe plus attendues, « lorsque l’on place des citoyens en position de juger eux-mêmes une affaire », « les sanctions les plus légères, comme les travaux d’intérêt général et les stages » sont plébiscitées et « une écrasante majorité tient à ce que la peine ait une dimension pédagogique » plutôt que strictement punitive. Même sur les « crimes jugés plus graves, touchant à l’intégrité physique ou psychologique », «  le discours général consistant à plaider pour plus de sévérité s’étiole lorsqu’on les met en position de juger eux-mêmes les affaires, beaucoup donnant même des peines moins lourdes que les juges ». Pour beaucoup de personnes interrogées, l’écoute et l’attention sont primordiales et il faut rejeter « une justice entièrement automatisée, où l’on se contenterait d’appliquer des barèmes de peine à l’aveugle ».

(6 mars 2020)

Les nouvelles servitudes

 

« Si Orwell voit juste quant au développement de l’omniscience de l’État, son erreur, selon l’auteur, est de ne pas avoir vu que l’on discipline plus facilement les êtres humains en les prenant au piège de leurs passions qu’en essayant d’éradiquer le désir, comme tente de le faire Big Brother. Internet nous procure du plaisir, loin de la morosité du monde décrit par Orwell. »

« Chacun s’exhibe et observe les autres, chacun est à la fois meneur et suiveur. » Finie la « société de contrôle », voici la « société d’exposition », l’une des grandes nouveautés de l’ère numérique pour le juriste et philosophe américain Bernard E. Harcourt et le titre de son dernier livre dont rend compte Juliette Chemillier. Cette société d’exposition n’est ni la « société de surveillance » (Orwell), ni « l’État de surveillance » (Jack Balkin) ni le panoptique (Michel Foucault). Car si « la surveillance et le spectacle sont présents dans la société numérique, s’y ajoute une dimension d’exhibition de soi » qui n’avait pas été prévue. Et le vrai changement que cela entraine est le « déclin de l’humanisme et des valeurs comme la vie privée, l’autonomie ou encore la confidentialité. La vie privée n’est plus un besoin, comme le théorise Hannah Arendt, mais quelque chose que l’on monnaye. » D’où un affaiblissement de la démocratie comme l’avait prévu Tocqueville avec un État qui infantilise ses citoyens, « pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs ». Transformés « en moutons », « notre abandon de toute forme de résistance devant la capacité d’internet à capter notre attention et notre confiance prendrait appui sur cette tentation de la passivité propre à tout citoyen en démocratie, qui rend la surveillance acceptable. » Une passivité qui ne peut être combattue que par une « connaissance de soi » et de notre rôle dans ce nouveau système.

(26 février 2020)

«Il faut sortir de l’idée que la pauvreté est une punition»

 

« Or c’est extrêmement prétentieux et hautain de penser que la façon dont on gère son argent lorsqu’on en a en quantité suffisante est la même que la façon de le gérer quand on est en situation de misère. Dans d’autres pays ou d’autres cultures, il y a d’autres façons de faire que les nôtres et elles n’ont pas forcément moins de valeur : sur ce point, on a plus ou moins dépassé une forme d’ethnocentrisme culturel. Mais ce n’est pas le cas en matière économique ! On pense que tout le monde devrait épargner comme les classes moyennes et se comporter comme elles. »

C’est en partant du « réflexe inavouable mais répandu » du doute sur la misère réelle de qui nous demande de l’argent que Denis Colombi (interrogé par Pablo Maillé sur son livre Où va l’argent des pauvres ?) examine nos perceptions de la pauvreté et propose quelques pistes pour la réduire. Pour Colombi, nous pensons « que tout le monde devrait pouvoir agir de la même façon » que nous en matière de consommation et surtout d’épargne. Or, « quand on prend la peine de se pencher sur le sujet », on voit « que lorsqu’on a peu d’argent, on ne peut pas le gérer de la même façon que lorsqu’on en a suffisamment. Les stratégies et les modes de gestion sont totalement différents. » Les comportements jugés irrationnels, par exemple les fameuses « émeutes du Nutella », sont au contraire « complètement » rationnels puisque lorsqu’il y a « une promotion importante sur le Nutella, on doit pouvoir essayer d’en acheter, de le stocker, en se disant qu’on pourra pendant quelque temps donner cela à son enfant et économiser sur d’autres dépenses. Économiquement, c’est tout à fait bien pensé ». Colombi s’attaque aussi à « à l’idée que les pauvres auraient certaines valeurs, certaines normes culturelles qui leur sont propres et qui expliqueraient leur pauvreté » (« Ils aiment les bagnoles, ils sont sexistes, ils sont homophobes… ») alors que « C’est d’abord la situation de pauvreté qui explique cet attachement culturel. Selon moi, la « culture de la pauvreté », c’est donc la culture qui naît de la pauvreté, pas la culture qui explique la pauvreté. » Du côté des solutions, Colombi pense que le revenu universel n’est pas « la solution miracle à appliquer absolument » mais qu’il a le grand avantage de s’adresser à tous, ce qui est généralement plus efficace car « on est collectivement plus soucieux d’élever le niveau d’aide lorsqu’il nous concerne tous plutôt que lorsqu’il ne concerne qu’une partie de la population ». Et que « pour combattre la pauvreté, il faut sortir de l’idée que c’est une punition, qu’il y a des cas où elle serait « justifiée ». Si on veut vraiment lutter contre, il faut qu’on arrive à se convaincre que la pauvreté ne doit concerner personne. C’est à ce prix-là qu’on pourra en sortir. »

(18 février 2020)

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