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Devons-nous devenir meilleurs pour sauver la démocratie ?

« Si l’on suit le raisonnement de Nussbaum, le décalage bien connu en France entre des attentes extrêmement élevées vis-à-vis du pouvoir d’un côté, et le rejet routinier des élites et des « privilégiés » de l’autre, qui s’exprime parfois de manière violente, constitue une forme d’immaturité dangereuse pour la démocratie. »

Écrit en « réponse aux réactions de désarroi suscitées par l’élection de Donald Trump », The Monarchy of Fear analyse l’emprise des émotions sur la démocratie. Professeure de droit et d’éthique à l’Université de Chicago et théoricienne des émotions et des capabilités, Martha C. Nussbaum part de la peur, émotion qui, selon elle « préside à la colère, au dégout et à l’envie » et parie sur l’espoir, miroir de la peur car « tous deux sont une réaction à un événement extérieur, mais l’espoir fait le pari d’une possibilité d’une sortie par le haut ». Conçu pour le public américain, l’ouvrage est selon Renaud Thillaye utile aussi pour nous en ce qu’il conforte quelques « diagnostics établis de longue date, dont les conséquences n’ont pas encore été totalement tirées » : « premièrement, la maturité psychologique des individus est un sujet politique », « deuxièmement, l’acceptation de l’altérité et de ses propres limites doit être au cœur des politiques éducatives » et troisièmement, « le rôle de la puissance publique doit évoluer » et son objectif « doit être de créer les conditions d’épanouissement de l’individu afin d’éviter le développement de pulsions négatives ».

24 octobre 2018

 

Denis Ramond : « La liberté d’expression est une discipline »

« Toute personne doit être capable d’avoir une distance par rapport à ses préférences, à ses jugements, à ses goûts, et donc d’accepter la critique. C’est à cette condition que la liberté d’expression est possible. D’une certaine manière, c’est une discipline. Or il m’a semblé que dans les débats récents sur la liberté d’expression, cet effort, cette discipline, fonctionne de manière asymétrique. On demande toujours aux mêmes personnes d’être disciplinées : apprenez à encaisser, montrez que vous avez de l’humour. Ceux qui le demandent ont-ils eux-mêmes cette discipline ? Sont-ils eux-mêmes capables d’accepter la critique sans se mettre à crier à la censure ? Cette discipline n’a de signification que si elle est symétrique. »

Dans son livre La bave du crapaud, le professeur de sciences politiques Denis Ramond (ici interrogé par Sandrine Samii) tente d’abord, à propos de la liberté d’expression, de poser quelques principes comme la distinction entre appartenances (qu’on ne peut réviser et donc critiquer) et préférences ou l’évaluation du contexte : « Quel est le statut de la personne ou du groupe visé par le discours. Est-ce qu’ils sont pour des raisons historiques, sociologiques, économiques, des groupes particulièrement vulnérables, déjà marginalisés ? ». Un contexte qui peut devenir dangereux pour le groupe visé « s’il est déjà dans une situation vulnérable » et « si les personnes qui les ciblent appartiennent eux-mêmes à un groupe dominant » ou, cas le plus dangereux, quand « l’État lui-même cautionne ou même produit un discours qui va à l’encontre de groupes déjà vulnérables ». Après ce « geste théorique », Denis Ramond précise « un geste politique, qui dit que la liberté d’expression ne se résume pas à un pathos anti-minoritaire, à un marronnier journalistique, à une épreuve de bizutage que devraient subir les minorités pour montrer qu’elles font partie du groupe dominant ». Bref, le but est de « faire sortir la liberté d’expression de son usage et de son interprétation conservatrice » en vogue actuellement et de réaffirmer la « culture de distance par rapport à soi et par rapport à ses propres convictions » qu’elle nécessite si on veut qu’elle ne se transforme pas en violence.

17 octobre 2018

Inégalités d’accès à la culture : démocratiser les pratiques par l’éducation

« Ne plus céder aux facilités de la rhétorique de la démocratisation, selon laquelle il suffirait d’apporter la Culture au peuple, de confronter les catégories populaires aux trésors que constituent les œuvres, représente à nos yeux un préalable pour mener une politique plus efficace en matière d’accès à l’art et à la culture. Renoncer à ce terme qui a trop servi permettrait de déchirer l’épais écran de fumée qui, trop souvent, recouvre les objectifs réellement poursuivis et empêche une réelle évaluation des actions menées. »

À partir du constat partagé que, plus d’un demi-siècle après la création du ministère de la Culture, « le nombre d’équipements culturels et d’artistes a augmenté de manière spectaculaire et pourtant, les résultats d’enquêtes montrent que les pratiques culturelles des Français sont toujours fortement liées à leurs niveaux de vie ou de diplôme », le sociologue Olivier Donnat soutient qu’il faut cesser de mettre la priorité sur la démocratisation de la culture et « en finir aussi avec les représentations dominantes dans les milieux culturels qui tendent à survaloriser le pouvoir des œuvres et des artistes ». Pour lui, « le désir de culture, comme le plaisir éprouvé au contact des œuvres, loin d’être spontanés et universels, font souvent partie du legs hérité de son milieu familial : l’un comme l’autre renvoient, sauf exception, aux conditions de socialisation des personnes concernées et à leur environnement social immédiat ». Il faut donc selon lui à la fois « une politique ambitieuse en matière d’éducation artistique et culturelle » avec « des moyens financiers conséquents » ainsi qu’une généralisation et une accentuation des actions de sensibilisation et de médiation des établissements culturels « à l’égard de l’ensemble des populations qui ne sont pas leur cible naturelle », y compris grâce aux possibilités accrues de « services à distance » offertes par le numérique et Internet.

15 octobre 2018

« Une démarche globale de bienveillance et d’écoute des élèves »

« Les enseignants ne mettent plus de zéro. Lorsqu’un devoir n’est pas bon, le professeur donne une seconde chance et refait une évaluation. (…) Cette posture d’écoute et d’aide, les élèves la ressentent bien. Tout cela participe d’un climat plus serein, y compris l’accueil des élèves dans l’établissement, qui se fait désormais sans hurlement ; à titre anecdotique, mais fortement symbolique, nous avons aussi changé la tonalité de la sonnerie pour aller en cours, laquelle est moins agressive, plus douce. »

Du poids des cartables aux réunions de préparation de rentrée entre élèves de CM2 et de 4ème ou à la suppression des zéros, le collège Paul-Claudel de Lagnieu (Ain) expérimente depuis 5 ans le dispositif Aller bien pour mieux apprendre, une « boite à outils » régionale « pour améliorer le climat scolaire et favoriser la réussite de tous ». Résultats détaillés par la principale adjointe (interrogée par Nathalie Quéruel) : une forte baisse des punitions, des retards et des exclusions mais des résistances dans le personnel et à la cantine … L’entretien est l’un des nombreux sujets traités par un numéro consacré à La promotion de la santé à l’école : agir sur le climat scolaire.

1er septembre 2018

Les normes écrasent les agriculteurs

« Un sentiment d’irréalité face à des demandes administratives inadaptées au concret du terrain saisit aussi certains agriculteurs. « J’ai eu un contrôle assez étrange sur les surfaces pâturées par mes bêtes, raconte Christophe Morantin, éleveur de brebis et maraîcher dans la Drôme. Eux ont un GPS et un écran avec des images satellite, et il faut faire correspondre avec les broussailles, les amas de pierres, les forêts. Heureusement, je ne m’étais pas trop mal débrouillé dans ma déclaration. Sinon, le risque est d’avoir à rembourser des sommes importantes alors que dans la très grande majorité des cas, l’erreur n’est pas volontaire. On trime et un contrôle peut tout mettre à terre. On ressent de l’impuissance et de l’injustice, surtout quand on voit que Lactalis ou la ferme “des 1.000 vaches” font des erreurs infiniment plus grandes et échappent aux sanctions. » »

La mort en 2017 d’un éleveur tué par les gendarmes à la suite d’un contrôle a attiré l’attention sur le stress vécu par les agriculteurs avec l’accumulation des normes et la multiplication des contrôles. Le sentiment d’inégalité (certains secteurs sont plus contrôlés que d’autres, les normes sont plus faciles à respecter pour les grosses exploitations) et de loterie (« L’interprétation des normes n’est pas la même qu’on soit à Dunkerque ou Biarritz. Dans le cas des produits fabriqués à la ferme, le paysan peut tomber sur une direction départementale zélée qui va regarder tous les produits, mais ailleurs, elle sera plus constructive. ») ajoutent au malaise qui a poussé la Confédération Paysanne à publier un Guide des droits et devoirs en situation de contrôle pour apaiser les relations entre paysans et contrôleurs (eux aussi étant demandeurs) et à pousser à ce que ces contrôles soient d’abord « une évaluation permettant à l’agriculteur d’améliorer ses pratiques ».

17 juillet 2018

De quoi les pauvres ont-ils besoin  ?

« Par où commencer ? Par l’école. La majorité fait semblant d’apporter une réponse avec un dédoublement de classes de CP dans les quartiers prioritaires : cette mesure ne concerne qu’un dixième des classes, soit seulement un quart de la population pauvre ! La politique des quartiers prioritaires est souvent assimilée à la politique des pauvres, alors qu’elle ne touche qu’une minorité de la population démunie. La question de fond est de changer la façon de faire l’école en quittant l’élitisme social, défendu par la droite et la gauche, pour passer à un système qui s’attache à ne perdre personne en route. Tant pis si une poignée des enfants de l’élite s’ennuient : qu’ils sautent toutes les classes qu’ils veulent, cela fait tant plaisir à leurs parents. »

Revenant sur les politiques anti-pauvreté à l’occasion de la polémique sur la remise à l’automne du plan gouvernemental en la matière, le directeur de l’Observatoire des inégalités souligne à la fois la relativité de ces plans, le peu de cas qu’ils font des travaux des experts et la tendance des acteurs de cette lutte à grossir le trait. Rappelant que « la France est l’un des pays au monde où le taux de pauvreté est le plus faible et la moins durable parce que son modèle social, fondé sur la solidarité, est parmi les plus performants », il appelle surtout à mieux mesurer la diversité des pauvretés qui « appellent des politiques différentes », à « en finir avec la bureaucratie sociale qui harcèle les plus pauvres », à créer « un revenu minimum à tous les jeunes de 18 à 25 ans » et « renforcer le soutien à ceux qui n’ont que très peu d’espoir de voir leur situation s’améliorer » (personnes âgées et handicapées). Pour le volet prévention, les priorités doivent être l’école trop élitiste, la formation professionnelle et l’emploi.

10 juillet 2018