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Les Français se disent de moins en moins racistes

 

«L’élévation du niveau de diplôme et le renouvellement générationnel poussent plutôt à l’ouverture. La dégradation de la situation économique peut en revanche jouer en sens inverse, même si son impact n’est pas simple à mesurer. Le type de majorité politique a aussi un effet que les politologues qualifient de «thermostatique»: on déclare davantage de tolérance quand la droite gouverne et d’intolérance quand c’est le tour de la gauche, comme si les sondés voulaient éviter les excès dans un sens ou dans l’autre.»

Même si un sondage récent a montré qu’une très grande majorité des Français (76%) pensait qu’une «lutte vigoureuse contre le racisme» était nécessaire en France, l’environnement médiatique laisse plutôt penser qu’ils deviennent «de plus en plus racistes ou xénophobes». Or, l’historique des enquêtes va plutôt dans l’autre sens. Ainsi, depuis le début des années 2000, si la proportion de ceux qui pensent qu’il existe des races supérieures est restée à peu près constante («autour de 10%»), ceux qui se reconnaissent «un peu» ou «plutôt raciste», après être restés à 25-30% jusqu’en 2013, a subitement baissé depuis «pour atteindre 18% en 2019». Sur l’autre bord, ceux qui pensent que «toutes les races se valent» sont 56%, ceux qui pensent qu’elles «n’existent pas» ont «plus que doublé entre 2002 et 2019, passant de 16 % à 36 %». Il s’agit bien-sûr d’opinions, mais étant donné qu’il est très difficile d’interpréter les statistiques sur les «actes racistes» (qui ont plutôt tendance à diminuer mais aussi à être sous-déclarés), ces données indiquent en tout cas que «sur longue période, le racisme perd du terrain». Ainsi, l’indice de tolérance mis au point par le sociologue Vincent Tiberj à partir «d’un ensemble de questions autour du racisme ou du rejet de l’autre» oscille autour de 60% depuis le début des années 2000, plus haut que dans les années 1990, avec certes «un durcissement entre 2009 et 2013» mais «une remontée» depuis. Si la manière dont «les événements en tant que tels» sont ««cadrés » par les élites politiques, sociales et médiatiques» influe de fait sur l’opinion, «le plus étonnant est surtout le faible impact des discours de rejet des étrangers alors que la parole xénophobe s’affiche de plus en plus ouvertement».

(10 juillet 2020)

L’administration «d’après»: confiance et ouverture?

 

«Or nombre de prestations ne sont plus accessibles qu’avec de tels outils comme, par exemple, les mises à jour de Pôle Emploi ou celles de la CAF (Caisse d’allocations familiales). Pour ces dernières, en plus, il n’existe aucun moyen d’envoyer un document : on ne peut que répondre à une question du service mais pas l’interpeller. Et les questions du service, très standardisées, ne sont pas toujours adaptées à la réalité des situations, d’où la multiplication des allers-retours et des temps très allongés avant de pouvoir, enfin, conclure un dossier.»

Loin des «grands soirs» rêvés pour les services publics à droite («pour fustiger leur poids et souhaiter des réductions drastiques») et à gauche («pour estimer que le manque est total et que, sans forte hausse des effectifs et des moyens, rien ne sera possible»), «la crise du Covid aura permis de rappeler leur caractère essentiel pour la cohésion sociale». Pour Nicolas Clément, «il faut maintenant s’appliquer à les rendre plus accessibles, en éliminant les tracasseries administratives et les procès d’intention». L’accessibilité implique qu’ils restent gratuits et pas réservés aux possesseurs d’ordinateurs et de smartphones. Car la crise a confirmé, par exemple avec l’école à distance, que le niveau d’équipement des familles était déterminant. Cela implique aussi de faciliter l’accès aux prestations alors que pour nombre d’entre elles, la complexité des démarches peut vite décourager et s’interroger sur la volonté de «vraiment rendre le service»: «soit un dispositif se justifie et il doit s’appliquer complètement, soit il n’est pas pertinent et il faut le supprimer complètement, pas le laisser subsister à demi». Car «tous ceux qui bénéficient d’un avantage, d’un soin ou d’une allocation ne sont pas systématiquement des voleurs ni des tricheurs; les migrants qui viennent chez nous cherchent un travail et une vie normale et non pas à gruger et pomper la Sécurité sociale… Donc, lorsqu’un dispositif est justifié, qu’il a bien été voté par le Parlement et correspond ainsi à la volonté populaire, il doit pouvoir s’appliquer simplement.»

(6 juillet 2020)

Entretien avec Patrick Artus sur l’austérité salariale

 

«Autre effet indésirable, qui n’est pas qu’une question technique, c’est le fait que si les taux d’intérêt sont très bas, on ne sait plus faire de calcul actuariel. La valeur d’une action c’est normalement la valeur actualisée des dividendes. Or si les taux d’intérêt sont bas, on ne sait plus la calculer, et donc on ne sait plus dire combien vaut une action ou une maison…»

Avec la crise du Covid, «on a permis aux États de faire d’énormes déficits publics parce que les banques centrales monétisaient complètement ces déficits», explique l’économiste Patrick Artus, interrogé par Jean Bastien sur son livre 40 ans d’austérité salariale. Comment en sortir ? Ce qui n’est qu’une amplification des politiques budgétaires expansionnistes permises par les taux d’intérêt très bas des banques centrales. Or on constate un peu partout une pression pour augmenter les salaires: «On va ainsi sans doute progressivement passer à des politiques salariales plus expansionnistes, avec des hausses de salaires plus rapides qui vont ramener de l’inflation. Le problème c’est que si l’inflation fait monter les taux d’intérêt, on va se retrouver avec une crise de la dette, parce que l’on a aujourd’hui des taux d’endettement qui ne sont compatibles qu’avec des taux d’intérêt très bas.» Pour éviter cette crise, les banques centrales vont tenter de maintenir des taux très bas. Des taux qui ont «de nombreux effets indésirables»: concentration des entreprises, difficulté pour estimer la valeur des biens, multiplication des «entreprises inefficaces», accroissement des inégalités de patrimoine. D’autres causes que la fin de l’austérité salariale pourraient faire augmenter l’inflation comme le vieillissement démographique («un retraité est un consommateur qui ne produit pas. Quand il y a beaucoup de retraités, il y a beaucoup de demande et peu de production, et donc cela fait monter les prix») ou le fait que «les coûts de production augmentent dans les pays émergents» et que,  «même en l’absence de relocalisation importante, on profitera moins des délocalisations». Et si l’inflation remonte, «il va falloir se désendetter et donc la dynamique d’endettement des trente dernières années va être remplacée par une dynamique de désendettement dans les prochaines années avec une hausse continuelle des taux».

(6 juillet 2020)

Municipales 2020 : les partis politiques, invisibles et omniprésents

 

«On observe une très grande variété de situations locales qui font songer à la configuration électorale éclatée des années 1960. Les alliances électorales, à la géométrie très variable, sont très différenciées d’une ville à l’autre, tant à gauche, à droite qu’autour de la République en Marche. On observe ainsi une forme de dénationalisation de la vie politique locale. Les partis sont souples : ils autorisent des alliances très variables selon les villes. Elles s’expliquent largement par l’affaiblissement des partis et leur balkanisation. Les partis nationaux ne semblent plus avoir guère de prise sur des alliances qui s’opèrent essentiellement en fonction de logiques locales et des spécificités territoriales. Localement, les organisations sont trop faibles et anémiées pour constituer des listes seules.»

Si les dernières élections municipales ont été marquées «par un brouillage inédit des repères politiques et des alliances électorales dont les périmètres sont très variables d’une configuration locale à l’autre», Rémi Lefebvre note que «les partis politiques n’ont pourtant pas déserté la sphère politique municipale. Bien au contraire. À y regarder de plus près, ils sont omniprésents». Mais, de l’extrême droite à l’extrême gauche, ils ont tenu compte de la «défiance très forte» envers eux et leurs candidats ont la plupart occulté «leur appartenance à une organisation» dans «un contexte politique toujours marqué par la déstructuration et la décomposition consécutives au cycle électoral de 2017». Les doubles investitures se sont multipliées ainsi que les alliances à géométrie variable, accentuant ce «brouillage» de l’offre politique. Lorsqu’on examine la composition des listes citoyennes dans les grandes villes, on s’aperçoit qu’elles «sont de fait le plus souvent hybrides (mi-citoyennes, mi-partisanes). Le principe du «50-50» s’impose: moitié de citoyens engagés (hors des partis) ou profanes, moitié issus des partis selon un dosage complexe et objet de longues négociations» avec des têtes de liste qui «sont souvent des professionnels de la politique ou des élus aguerris». Car «le réalisme électoral impose de s’appuyer sur les partis pour rassembler, être crédible, bénéficier de certaines ressources (savoir-faire électoraux, financement, notoriété, expérience…)». Bref, «invisibles mais omniprésents, les partis politiques n’ont donc pas disparu de la scène municipale».

(23 juin 2020)

Si Internet est une révolution, c’est une «révolution conservatrice»

 

«Les mouvements sociaux qui réussissent le mieux sont ceux qui s’appuient sur une équipe de personnes salariées, spécialisées dans la gestion et l’animation des outils numériques. Ce sont ces personnes qui peuvent suivre les évolutions des algorithmes, étudier comment optimiser la visibilité et la participation des individus en ligne, ce qu’on appelle communément l’engagement. Les organisations politiques larges, avec beaucoup de moyens et des équipes dédiées ont la possibilité de démultiplier leur impact, alors que les structures horizontales et bénévoles ont tendance à être bien moins efficaces pour transformer l’engagement en ligne en actions concrètes.»

Pour le politologue américain Jen Schradie, interrogé par Nastasia Hadjadji et auteur d’une étude remarquée sur les usages politiques des réseaux sociaux en Caroline du Nord, «l’espace numérique renforce les inégalités de classes sociales, accentue l’efficacité des groupes organisés de manière hiérarchique et favorise les idées conservatrices» alors qu’on pensait au contraire que «égalitarisme et horizontalité» seraient les «deux piliers» du nouveau monde numérique. Schradie constate que «non seulement les organisations politiques sont plus importantes que jamais mais, sur le long terme, les structures verticales et hiérarchiques sont absolument indispensables pour mettre en mouvement et organiser la base politique».  Conséquence, «l’archétype de l’activiste digital» n’est pas un «individu de gauche radicale, préoccupé par un idéal d’égalité et de justice sociale» mais «un conservateur réformiste, membre du Tea Party ou d’un think tank de droite populiste. Pour le comprendre, il faut revenir à l’idée de classe sociale. La participation en ligne demande des ressources: du temps, de l’argent, de la motivation et du travail; et son impact est démultiplié lorsqu’elle s’appuie sur une organisation verticale et hiérarchisée». Avec en plus une différence de stratégie entre ces deux mondes qui explique que l’un réussisse mieux que l’autre: les groupes de gauche se servent d’abord d’Internet pour s’organiser alors que ceux de droite cherchent d’abord à répandre leurs messages. Or Internet «fonctionne beaucoup mieux pour diffuser une idéologie que pour organiser un mouvement social»

(18 juin 2020)

Retour de l’État?

 

«Le concept de « deep state » ne résiste pas à l’épreuve des faits en France. Cet «État profond» ne s’est guère manifesté pour porter dans la durée quelque orientation que ce soit, ni la centralisation de l’approvisionnement, ni la décentralisation, ni la gestion par les autorités de santé, ni la maîtrise par la Sécurité civile… Le processus de délitement constaté montre que lorsque l’impulsion politique initiale faiblit, que l’agenda politique se déplace, la logique des appareils administratifs rivaux reprend le dessus. Les millefeuilles administratifs, sociaux et territoriaux ont pleinement exprimé leurs logiques de fonctionnement : redondance des moyens, dilution des responsabilités, défense des pré-carrés bureaucratiques.»

Après avoir critiqué un certain nombre de lectures de la crise du confinement et de ce qu’elle révélerait, l’économiste Elie Cohen s’attaque à ceux qui y voient un «retour» de l’État que paradoxalement l’on célèbre lorsqu’il est «employeur d’un salarié privé sur deux à travers l’indemnisation du travail partiel, trésorier des entreprises petites ou grandes, architecte des relocalisations bref providence d’une économie à genoux» mais dont on n’évoque guère dans ce cadre «les défaillances à répétition pour les masques de protection, les tests virologiques et sérologiques, les respirateurs et le matériel de réanimation». Avec d’autres graves erreurs («dépendance pharmaceutique» malgré les alertes, «désarmement organisé sur près de dix ans des instruments de riposte au risque pandémique»), cela montre pour Cohen une «faillite de l’État-stratège» et «s’il est un enseignement qui ressort avec évidence de la crise du Covid-19, c’est que notre État autoritaire, centralisateur et procédurier est à repenser. L’absence d’impulsion politique, l’impéritie de la bureaucratie et l’affaiblissement des contre-pouvoirs ont progressivement généré un État omnipotent et impuissant». Comme «les vertus du centralisme» dépendent un peu trop de qui est au centre, on pourrait se servir de la crise pour replacer «l’exigence de résilience de l’écosystème de santé au cœur des missions de l’État. Que ce soit par la constitution de stocks de précaution, de relocalisation de certaines productions, de flexibilité de certains outils industriels, l’État doit programmer la réponse aux grands risques». Et mener «trois chantiers» à leur terme: «celui de la réforme du système de santé qui éclipse celle des retraites ou comment tirer le meilleurs parti des budgets mobilisés (comparables à l’Allemagne mais bien moins efficaces); celui de la réforme de l’État dans le sens de la déconcentration, de la décentralisation et de la simplification administrative (qu’est devenu le nouveau girondisme un moment envisagé par le président de la République?); et enfin celle de la stratégie industrielle articulée entre niveau européen et niveau national (sans renouer avec les mânes de Colbert, quels sont les segments des chaînes de valeur ajoutée à préserver sur le territoire européen et à défaut français?)».

(11 juin 2020)

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