« Raconter ce qu’on nous raconte »

Valérie Thorin est journaliste pour le Défap et Fréquence Protestante après avoir longtemps couvert l’actualité africaine pour les magazines Jeune Afrique puis Afrique-Asie. Alors que les médias sont régulièrement pointés du doigt, elle revient sur son expérience africaine et les mutations en cours en matière d’information pour réaffirmer la nécessité d’un journalisme « qui s’apprend ».

 

 

Journaliste en Afrique

J’ai un long parcours dans le journalisme mais au début, j’avais juste besoin de travailler : j’ai trouvé à Jeune Afrique (1) un job qui n’avait que peu de choses à voir avec l’écriture elle-même. Mais je me suis vite retrouvée à la rédaction pour corriger les textes des autres et c’est comme ça que j’ai commencé à apprendre ce qu’était l’Afrique. Avant, je savais seulement que Dakar était la capitale du Sénégal ! J’ai beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup écrit.

J’ai donc été journaliste en Afrique, j’y allais souvent et régulièrement. J’ai vu hélas les guerres et les coups d’État des dernières décennies en Afrique de l’Ouest. Un coup d’État n’est jamais anodin, même s’il est jugé « sans effusion de sang ». On parle toujours du nombre de morts, mais on perd de vue qu’un mort, c’est d’abord un père, une mère ou un enfant. Ma première expérience de ce type, c’était le coup d’État en Côte d’Ivoire en 1999. Je suis partie à l’arrache, j’ai pris un avion pour Abidjan. Sur place, mes confrères et moi étions étonnés de rencontrer autant de gens ravis que le président soit renversé (2), j’ai dû rester deux ou trois semaines. Après, je n’ai plus arrêté, j’y suis retournée, j’en suis repartie, on a toujours des spécialisations. Je suis allée au Rwanda, au Liberia, en Sierra Leone, au Nigeria, au Darfour (Soudan) cinq ou six fois. Sur place, il faut voir comment ça se passe avec les autorités. On est dans un petit hôtel, on est assez discrets. S’il faut être voilée, je suis voilée. J’ai toujours quelqu’un sur place, un contact pour me renseigner, arranger les rendez-vous. De rencontre en entretien, on commence à comprendre. On voit les gens du pouvoir et puis de l’opposition. On se rend dans les villages, surtout s’il s’est passé un drame. On y va, on raconte. On replace les propos de chacun dans la bouche de chacun. On n’est pas là pour dire que « ça s’est passé comme ça » si on n’y était pas à ce moment-là. J’écris ce que les gens me disent, les différentes versions. Le grand reportage, c’est ça : raconter ce qu’on nous raconte.

Ça n’a pas toujours été facile. Il peut y avoir des lettres de lecteurs mécontents, des droits de réponse, des démentis … mais je n’ai jamais été censurée par qui que ce soit. Chez Jeune Afrique, le patron était un vrai patron de presse, autoritaire parfois, mais jamais il ne m’a dit : « Vous n’allez pas écrire ça ». Au Rwanda, j’ai interviewé l’ancien président (3) lorsqu’il n’était qu’en résidence surveillée, ça n’a pas fait plaisir au pouvoir en place qui a protesté. Mais je ne l’ai pas fait parce que je prenais cause pour lui, simplement parce qu’un ancien président assigné à résidence, c’est un événement important, qui doit être précisé, analysé et qu’y avait-il de mieux que de lui donner la parole ?… Le journalisme tel que je le pense, ce n’est pas épouser une cause. Je n’ai pas à intervenir dans la politique des pays où je me rends, je ne suis pas là pour faire plaisir aux uns ou aux autres ni pour prendre parti. Je suis là pour dire ce que j’ai vu. En sachant qu’on ne peut jamais tout voir. La neutralité ou l’objectivité, c’est une question extrêmement difficile. On fait de notre mieux et je ne dis pas qu’on ne peut pas être intoxiqués. On m’a dit que j’avais fait le syndrome de Stockholm dans la zone nord de Côte d’Ivoire (4). Mais il se trouve que j’étais en danger dans la zone sud … Même en étant prudente, le pire peut arriver, comme pour Jean Hélène (5). Je n’allais pas narguer les gens.

 

Journaliste aujourd’hui

Le métier de journaliste est devenu très difficile. Même en France, on est devenus des cibles : pour couvrir une manifestation, il faut des gardes du corps ou un attirail de zone de guerre. Il y a un courant de pensée qui dit que les journalistes écrivent n’importe quoi. Ce n’est absolument pas vrai, mes confrères de la presse mainstream font du bon boulot, autant qu’ils le peuvent, même sur le terrain africain qu’ils ne connaissent pas forcément, ou pas autant qu’un journaliste de magazine panafricain, qui y passe sa vie. Ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Alors bien sûr, un spécialiste pourra toujours trouver à y redire, comme quand un pasteur protestant lit un papier sur le protestantisme en France, il va trouver que ce n’est pas forcément du niveau d’un théologien.

L’essentiel de notre travail, c’est d’abord de vérifier les informations, il y a tellement de travail pour préparer et vérifier ! On nous dit : « Untel est malade ». On ne va pas publier ça comme ça. Je dis toujours à mes stagiaires : « Tu ne fais pas n’importe quoi, tu vérifies deux fois » … Un bon journaliste sera toujours un bon journaliste, qu’il soit people ou autre, c’est quelqu’un de professionnel, qui sait ce qu’il écrit.

Le problème aujourd’hui est aussi du côté des lecteurs. Quand je déplie mon journal dans le métro, j’ai l’impression d’être un dinosaure. Est-ce que la nouvelle génération est encore lectrice ? Est-ce qu’elle lit vraiment sur Internet ? On passe 5 secondes sur une page et on zappe après avoir regardé l’image. Dans les quotidiens d’info gratuits, les textes sont de plus en plus petits, il n’y a plus que des accroches. Mais si les gens ne lisent plus, c’est peut-être aussi qu’ils en ont assez des phrases creuses, de la faiblesse de l’écriture. Pour moi, resteront toujours présente dans mon esprit ces cinq lignes où Lucien Bodard (6) décrit le dos d’un cycliste de cyclo-pousse en Chine : en peu de mots, on comprenait l’homme, sa condition, son action … J’aimerais arriver à ce niveau. J’ai fait beaucoup d’exercices d’écriture sous contrainte, j’anime régulièrement des ateliers d’écriture et je propose ce type d’activités aux stagiaires : cela entraîne à une gymnastique intellectuelle, mobilise le vocabulaire, enrichit l’écriture.

Aujourd’hui, tout le monde écrit et dit n’importe quoi partout sur les réseaux sociaux et se croit journaliste. Mais c’est faux, c’est un métier qui s’apprend. Je ne suis pas allée dans une école spécialisée mais j’ai appris. Aujourd’hui, il y a peut-être davantage d’information, mais il y a aussi beaucoup d’âneries. Sur les chaines d’info en continu, pendant toute une matinée, il n’y a pas beaucoup plus de nouveautés que sur les chaines publiques, ça se répète. Untel est spécialiste, tel autre est expert, mais l’information est la même, l’analyse est globalement la même. Il n’y a pas une masse d’informations mais une masse de gens qui disent la même chose. L’angle de vue sur les Champs Élysées change mais c’est toujours les Champs Élysées. Alors que par exemple, pour trouver de l’information et de l’analyse sur le Nigeria, riche pourtant de 180 millions d’habitants, première puissance émergente en Afrique, premier producteur de pétrole ou presque … c’est difficile. Le pays a connu une élection présidentielle : pas un mot. À peine y en a-t-il quelques uns sur les États-Unis ou sur le Brexit.

Désormais, je travaille sur Fréquence protestante. Je suis convaincue que si l’on veut délivrer un message intellectuel, religieux, culturel aujourd’hui, la radio est un très bon moyen. On pense que la radio, c’est Papy et Mamie dans la cuisine qui font le déjeuner … mais non : la radio s’emporte dans la poche, elle s’écoute partout. C’est le média des gens dans leur voiture ou de ceux qui écoutent leur téléphone au casque dans le métro. Il y a quelque chose à favoriser, qui a peut-être été un peu délaissé. Le passage au numérique est important. Si l’on produit un contenu de qualité, les auditeurs vont s’en rendre compte.

 

Journaliste et chrétienne

J’ai été journaliste dans un monde ultra-laïque. Est-ce que la foi m’a aidé ? Moi Valérie oui, mais moi journaliste je ne sais pas. Ça m’a aidé en tout cas à résister à toutes les horreurs que j’ai vues. C’est parce que j’étais protestante que j’ai couvert l’Église catholique pour Jeune Afrique … Mon patron avait dit : « Il n’y a rien de tel qu’un protestant pour être équilibré ». Parler d’une religion, c’est comme pour le reste, il faut s’y connaitre un peu. Il y a toujours un minimum de culture à acquérir. Il a fallu que je travaille et que j’apprenne. Côté médias, le catholicisme, c’est autre chose … Je suis allée voir Radio Vatican, leurs exigences sont 1000 fois supérieures aux exigences des médias protestants. Dans le protestantisme français, on se plaint d’être maltraités ou ignorés par les médias mais ça doit aller dans les deux sens : il faudrait se former à une certaine rigueur, apprendre à rendre les choses intéressantes. Faire connaitre le monde protestant, c’est un challenge. On a une véritable différence, cultivons-la. Cela n’enlève rien aux autres. Si nous, médias écrits et radio du protestantisme, nous avons cette exigence de qualité, alors nous pouvons témoigner de notre point de vue sans faire de prosélytisme, simplement en étant ce que nous sommes et en le mettant en valeur d’une façon intéressante.

 

Illustration : rebelles ivoiriens passant devant un blindé de l’armée française en 2004 (photo CC-Jonathan Alpeyrie).

(1) Fondé en 1960 par Béchir Ben Yahmed, Jeune Afrique est le magazine le plus lu couvrant l’actualité africaine en français.

(2) Après la mort du président Félix Houphouët-Boigny en 1993 (en poste depuis l’indépendance), son successeur Henri Konan Bédié a nettement plus de mal à s’imposer et est renversé par les militaires du général Robert Gueï en décembre 1999.

(3) Le président rwandais Pasteur Bizimungu, nommé en 1994 après la victoire militaire du FPR de Paul Kagame, démissionna en 2000 et, tentant de s’opposer à Kagame, fut même emprisonné de 2004 à 2007.

(4) Pendant la guerre civile ivoirienne de 2002 à 2011, le pays a été divisé en deux zones : la zone nord contrôlée par les rebelles des Forces Nouvelles, la zone sud par le président Laurent Gbagbo.

(5) Journaliste au Monde puis à RFI, Jean Hélène a été tué par un policier ivoirien en 2003 à Abidjan.

(6) Lucien Bodard (1914-1998), longtemps grand reporter à France Soir, était aussi écrivain et fut lauréat des prix Goncourt et Interallié.

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