Populisme : définition et distinctions

« Comment faire pour sortir de l’émotion purement réactive sans perdre le vouloir vivre ensemble ?Comment répondre aux sirènes des populismes, en déchiffrer les conflits latents ? », se demande Philippe Verseils en introduction à la table ronde sur La question de la terreur et la montée des populismes lors de la 4Convention du Forum. D’abord en tentant de comprendre ce que désigne justement le mot populisme.

 

Dans la réflexion que nous menons aujourd’hui sur ce que nous ressentons comme une détresse du politique, la table ronde que nous allons avoir veut se focaliser sur une question qui est très actuelle : la question de la terreur et la montée des populismes. Peut-être pourrions-nous d’ailleurs plutôt la poser de façon inversée et nous interroger sur la montée de la terreur et la question des populismes. Et je voudrais, en introduction à cette table ronde, apporter quelques éléments de définition et vous proposez une distinction qui me semble importante.

Pour tenter tout d’abord de définir le populisme politique, on pourrait dire qu’il désigne l’idéologie ou l’attitude de certains mouvements politiques qui se réfèrent au peuple pour l’opposer à l’élite des gouvernants, au grand capital, aux privilégiés ou à toute minorité ayant accaparé le pouvoir et accusée de trahir égoïstement les intérêts du plus grand nombre. Pour les populistes, la démocratie représentative fonctionne mal et ne tient pas ses promesses. Prônant une démocratie plus directe, ils ont donc pour slogan celui de rendre le pouvoir au peuple. Généralement d’ailleurs, lorsqu’ils ont accès au pouvoir, ils remettent en cause les formes habituelles de la démocratie au profit d’un autoritarisme en s’appuyant sur des institutions ou des fonctionnements censés être authentiquement au service du peuple. Leurs stratégies de conquête du pouvoir sont démagogiques, mobilisant le peuple par des promesses électoralistes qui exacerbent les peurs et les réflexes sécuritaires et flattent les réactions émotionnelles primaires autour de valeurs comme le nationalisme, la xénophobie, voire le racisme. Comme le dit l’historien Pierre Rosanvallon, le populisme n’est autre que « la réponse
simplificatrice et perverse d’une démocratie minée par le désenchantement politique ».

En second lieu, il me parait nécessaire de vous proposer de faire une distinction car le contour du mot populisme est devenu aujourd’hui relativement flou. Le 8 février 2012, la manchette du Monde proclamait : Mélenchon-Le Pen, le match des populismes. Selon le sociologue Federico Tarragoni, si l’on jette un regard sur l’histoire, on observe que ce que l’on appelle aujourd’hui populisme n’a pas grand chose à voir avec l’histoire des politiques populistes. Le populisme apparait historiquement comme un mouvement, une tradition et une idéologie politique aux manifestations multiples entre le 19e et le 20siècle, en Russie, aux États-Unis et en Amérique latine. Et, selon Federico Tarragoni, ce populisme historique a entretenu des liens forts avec un sujet populaire en voie de constitution. À l’instar du socialisme, il a même constitué le berceau d’un écheveau d’émancipations populaires importantes.

Aujourd’hui nous avons les yeux rivés sur la nouvelle menace populiste d’extrême droite, mais l’équation populisme = national-populisme xénophobe est en fait très récente. Elle a été construite dans le discours médiatique et politique des années 90. Ce que les médias et le discours ambiant nomment populisme aujourd’hui, est très différent du projet démocratique des populismes historiques. Pour le populisme historique, il s’agissait prioritairement de permettre à un peuple d’exclus du contrat politique de retrouver ses droits et, secondairement, à un peuple national de se protéger. Au contraire, le peuple des nouveaux populismes est un peuple national à protéger car menacé dans ses valeurs et sa culture par l’étranger. Il y a un fonds progressiste chez l’un (il faut faire un peuple démocratique) et un ancrage réactionnaire chez l’autre (il faut protéger le peuple existant). On voit bien comment, dans le cas français, le lepénisme ne relève pas de la tradition populiste. Son héritage idéologique, qui imbrique nationalisme et fascisme, se situe aux antipodes du caractère progressiste de la tradition populiste : son peuple est le peuple déjà là, français et blanc, constitué, excluant la pluralité et les différences internes jugées inassimilables. Le populisme historique relève, lui, d’une tradition démocratique et contestataire ancrée à gauche de l’échiquier politique. Il me semble fondamental de bien différencier aujourd’hui une droite réactionnaire, islamophobe, raciste en voie de normalisation et une idéologie populiste traversant l’extrême-gauche républicaine (le Front de Gauche français, le parti espagnol Podemos, le parti grec Syriza ou encore les revendications régionalistes). Cette clarification me semble indispensable pour élaborer des pistes politiques crédibles dans ce temps particulier que nous traversons de montée de la terreur et d’interrogation sur les populismes.

(Illustration : une du Monde le 8 février 2012)

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