« Le contexte international a changé et le secteur humanitaire aussi »

Philippe Chabasse a commencé dans l’humanitaire comme médecin en Afghanistan, au Zimbabwe, auprès des réfugiés cambodgiens pour MSF avant d’intégrer Handicap International et d’y participer au premier plan à la Campagne internationale contre les mines couronnées par le traité d’interdiction et le prix Nobel de la paix en 1997. Il se partage aujourd’hui entre Handicap International et Habitat & Humanisme après avoir milité auprès des entreprises pour qu’elles prennent en compte leurs responsabilités sociétales. Une diversité d’expériences qu’il raconte dans Humanitaire, une vie d’actions et qui suit un fil rouge : comprendre les rapports de force et les utiliser au mieux pour des associations humanitaires qu’il a vu naitre et devenir des acteurs de taille internationale.

 

Le lien entre mes différentes expériences, c’est d’avoir progressivement pu identifier le domaine dans lequel j’avais quelque talent : aider à ce que des mondes différents se parlent. D’abord entre les associations et les instances internationales avec la campagne contre les mines. Ensuite entre les associations et les entreprises avec mes activités de conseil : il s’agissait de convaincre un certain nombre de cadres supérieurs que le monde associatif n’est pas un monde bizarre, qu’il existe un espace entre les acteurs économiques et l’État, que les ONG sont des acteurs sérieux qui ont des stratégies. Enfin entre les associations et les pouvoirs publics nationaux ou locaux dans le secteur du logement social avec Habitat & Humanisme. Mais au départ, il y avait d’abord l’envie de voyager en exerçant mon métier de médecin.

 

L’expérience de la campagne internationale contre les mines (ICBL)

La nouveauté de Médecins Sans Frontières dans les années 1970, c’était de dire : « On ne va pas révolutionner le monde, on va agir autrement. L’action humanitaire, c’est l’aide aux populations, point. » Mais l’expérience de Médecins Sans Frontières, c’était déjà qu’on ne pouvait pas faire d’assistance sans tenir compte du contexte. Ce que nous avons appris ensuite avec Handicap International dans la campagne ICBL (1) pour l’interdiction des mines, c’est qu’on ne peut pas agir efficacement si, en plus d’analyser le contexte économique et géopolitique, on ne s’intéresse pas à la cause des difficultés. C’est du même registre que la médecine préventive et c’est devenu tout à coup une évidence qu’ont partagée en même temps, au début des années 1990, 5 associations, toutes concernées, à un titre ou à un autre, par la question des mines au Cambodge.

Aux côtés de Handicap International, il y avait une petite association allemande, Medico International, spécialisée dans le développement. Mais on ne pouvait pas re-développer le Cambodge : énormément de terrains étaient interdits à cause des mines dont les victimes rendaient le système de santé insoutenable. Il y avait aussi Physicians for Human Rights (des médecins qui agissaient sur le droit international), la Fondation des vétérans américains du Vietnam (des militaires spécialistes du post-conflit) et le Mines advisory Group, lui aussi créé par d’anciens militaires qui faisaient du développement agricole. Et partout où ils allaient, en Afghanistan, au Cambodge, il fallait enlever les mines. La guerre était terminée mais il continuait à y avoir des victimes à cause des mines, toutes sortes de victimes. En plus de notre activité d’appareillage des amputés, Handicap International a traduit en français un rapport de Physicians for Human Rights expliquant en quoi les mines contrevenaient au droit international puisque dans le droit de la guerre, après le conflit, le champ de bataille doit être safe. On l’a traduit et présenté aux autorités. On s’est tous dit : on a un point commun, on a le même problème, qu’est-ce qu’on peut faire ?

Il y a eu 4 raisons au succès de la campagne ICBL. La première, c’est que les acteurs étaient des ONG dotées de vrais réseaux internationaux. On s’est mis d’accord tous ensemble sur le même objectif et sur le fait qu’on n’allait parler que de ça. C’était un sujet très précis, on ne militait pas pour la paix dans le monde. On a d’ailleurs été critiqués par une association pacifiste française qui un jour nous a dit : « Si vous n’interdisez que les mines, c’est que vous êtes pour la guerre ». La deuxième raison, c’est que beaucoup de gens du microcosme diplomatico-militaire travaillaient déjà discrètement dessus. C’était donc un problème, un sujet qu’ils connaissaient. La troisième raison, c’est qu’on a apporté des chiffres, des témoignages, la réalité du terrain. Et la quatrième raison était géopolitique : c’était la décennie 90 et son enthousiasme multilatéral, qui a commencé avec la chute du mur de Berlin pour se terminer un certain 11 septembre.

Ce Traité d’interdiction des mines, signé en 1997, est un vrai succès car la dynamique a contraint même les états non signataires : il n’y a plus de fabrication, des stocks très importants ont été détruits, j’ai assisté à la destruction de la dernière mine française à Angers. ICBL a participé à la destruction des stocks en Afrique du Sud, en Amérique centrale, en Russie. Selon le Landmine Monitor (2) mis en place avec le traité, l’utilisation est aujourd’hui marginale : en Birmanie, au Yémen, en Syrie, en Ukraine … Et dans un état qui n’a pas signé le traité, si un haut gradé veut utiliser des mines, il doit en référer aux autorités politiques qui ont un raisonnement différent, qui pèsent les choses différemment. Hier, l’usage incontrôlé des mines était la norme. Aujourd’hui, le coût politique de leur éventuelle utilisation est bien supérieur.

 

L’humanitaire aujourd’hui : un contexte international plus rigide …

Aujourd’hui, tout est beaucoup plus compliqué. Le multilatéralisme n’est pas mort mais il a pris un sacré coup sur la tête. Les rapports de force ont repris le dessus. Il y a 20 ans, pour les ONG, le combat prioritaire était d’améliorer le droit international. Aujourd’hui, il s’agit surtout d’essayer de le faire respecter. Les ONG demandent qu’on utilise les outils déjà mis en place. La directrice juridique de MSF (3) a dit récemment : « Si ce qui se passe en Syrie et au Yémen reste une exception, on peut reconstruire un droit humanitaire solide avec de l’aide aux civils et la priorité aux victimes. Si ça continue, alors tout l’édifice va s’écrouler, il n’y aura plus d’acteurs neutres ».

Ce qui est plus inquiétant, c’est que lorsque les associations dénoncent les bombardements en zones civiles comme en Syrie et au Yémen, même un pays comme la France n’ose plus se mettre en avant car la raison d’État domine. Il y a eu beaucoup de tentatives pour que le gouvernement français dénonce les exactions de l’Arabie Saoudite au Yémen. Mais il y a un décalage à Paris entre les discours et les actes. Je suis d’un naturel optimiste mais c’est difficile aujourd’hui : il y a une rigidification des rapports entre états.

Ceci alors qu’il y a d’autres combats d’amélioration du droit international à mener. Des coalitions se sont montées par exemple contre les bombes à sous-munitions ou les robots tueurs (4), avec la même mécanique que la campagne contre les mines. Comme les mines, les drones sont une sorte de fuite en avant : on est guidés par la technologie plus que par les besoins. Ce n’était pas au départ un besoin des militaires mais la technologie le permet et cela crée une concurrence. Pour lutter contre, il faut utiliser les mêmes mécanismes déjà connus : exister au plan international tout en sachant qu’au final, ce sont les états qui décident. À la fois suivre les discussions multilatérales et faire pression directement sur les capitales sans lesquelles rien ne bougera. À la fois être présents dans les enceintes internationales et faire des manifestations publiques à Paris, Washington, Phnom Penh ou Pretoria … ICBL avait une légitimité internationale mais ce sont les actions nationales qui ont fait bouger les choses. Les outils ont changé, il y a les réseaux sociaux, mais l’objectif est resté le même : il faut créer un rapport de force avec les élus nationaux.

 

… et des acteurs plus professionnels

Le contexte international a changé et le secteur humanitaire aussi. Il y a plus de professionnalisme et plus de structuration mais il faut continuer d’apparaitre comme les combattants militants que nous étions il y a 30 ans. Sinon le grand public en fait une excuse pour ne pas donner car il a une méconnaissance totale du fonctionnement réel de nos organisations. On a des bénévoles qui nous disent : « Alors vous êtes payés pour faire ça ? »

Ce qui n’a pas changé, c’est la motivation qui ne faiblit pas, ni le nombre de candidatures. Le public est resté le même : de plus en plus de jeunes cherchent un sens à ce qu’ils font. Et pour eux, l’intérêt qu’ils ont pour leur travail passe devant un très bon salaire. Je suis admiratif devant l’implication de ces jeunes qui ont envie dans des contextes beaucoup plus difficiles.

Car ce qui a changé, c’est le contexte. Quand on travaille au siège d’une ONG en France, ce n’est pas toujours gai, il y a une structure professionnelle, des mails, des contraintes managériales et de gestion bien plus importantes qu’avant. Et quand on est sur le terrain, on travaille dans une insécurité bien plus grande. Quand j’étais en Afghanistan (5), en comparaison, c’était le confort : il y avait « des bons et des méchants », on était vraiment pris en charge par les gens sur place. Au Congo, dans la province du Kasaï aujourd’hui (6), il y a des problèmes de sécurité tous les matins, des barrages, des mercenaires. Il y a beaucoup moins de règles. Les guerres simples, il n’y en a plus beaucoup !

Ce qui a changé aussi, c’est que ces jeunes qui nous rejoignent sont exigeants. Avant, chacun trouvait son plaisir tout seul, il y avait moins de règles à respecter, moins de rapports financiers à livrer … Aujourd’hui, la passion et la recherche de sens sont toujours présents mais le week-end, c’est non, le bénévolat, c’est non … il y a les RTT et tant d’heures de travail par jour. Mais quand ils sentent qu’il faut se défoncer, ils sont là. Ils séparent mieux les domaines que nous. Cela se retrouve partout et cela crée de nouvelles responsabilités pour les dirigeants. C’est parfois difficile : dans une association, on sait utiliser l’énergie des bénévoles mais comment gérer de jeunes salariés dont il faut maintenir la passion tout en ayant ces règles à respecter ? Comme pour tous les boulots qui ont du sens, c’est le délicat équilibre entre savoir-faire, éthique et militantisme (7) : c’est une génération qui veut changer le monde mais aussi profiter de la vie.

La question des subventions

Subvention est un mot dangereux, c’est le sens de l’initiative qui est important. Handicap International est de plus en plus financé par de l’argent public mais uniquement sur des projets initiés par l’association et où il est nécessaire de trouver de l’argent. Il y a un risque de perte d’indépendance quand les associations répondent à un appel d’offre et deviennent opératrices d’une politique de l’État. Habitat & Humanisme développe par exemple des actions sur les réfugiés, financées en partie avec de l’argent public et cohérentes avec la politique de l’État (un projet d’accueil pour les gens qui sont demandeurs d’asile ou réfugiés statutaires) mais sur son initiative et pas celle de l’État. Je préfère parler de cofinancement, une logique où c’est l’initiative qui compte, plus que les sources de financement.

 

À lire : Humanitaire, une vie d’actions, Philippe Chabasse (avec Camille Sayart, préface de Xavier Emmanuelli), éditions Alisio.

Illustration : les représentants des associations participant à l’ICBL lors de la remise du prix Nobel de la paix en 1997.

(1) La Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel (International Campaign to Ban Landmines, ICBL) a été lancée en 1992 et a obtenu en 1997 la signature de la Convention d’Ottawa sur l’interdiction de l’emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel et sur leur destruction, entrée en vigueur en 1999. La Convention d’Ottawa a été ratifiée à ce jour par 164 états dont la France et tous les autres pays membres de l’Union Européenne, 33 états (dont les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et la Corée du Sud, l’Égypte, Israël, l’Arabie Saoudite, la Syrie et le Vietnam) restant pour l’instant en dehors. L’ICBL s’est aussi vue décerner en 1997 le prix Nobel de la paix conjointement avec sa coordinatrice Jody Williams.

(2) Depuis 1998, l’ICBL publie chaque année le Landmine Monitor qui permet de disposer des dernières données sur le terrain en matière de mines antipersonnel. Le volume 2018 est disponible ici.

(3) Françoise Bouchet-Saulnier, lauréate 2018 du prix Henry Dunant.

(4) La Coalition contre les armes à sous-munitions (Cluster Munition Coalition, CMC) a été lancée en 2003 avec également la participation de Handicap International. Elle a abouti en 2008 à la signature de la Convention d’Oslo, entrée en vigueur en 2010. Elle est ratifiée à ce jour par 106 états (dont la France et 20 autres pays de l’Union Européenne). La Campagne Stopper les Robots Tueurs (Campaign to Stop Killer Robots) a été lancée en 2012 contre l’armement entièrement autonome, toujours avec Handicap International. Pour l’instant, seuls 28 états se sont déclarés prêts à signer une convention internationale sur la question (essentiellement latino-américains et musulmans dont le Brésil et le Pakistan mais aussi la Chine). Douze états dont la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les États-Unis ont déclaré leur opposition.

(5) Philippe Chabasse a réalisé sa première mission pour Médecins Sans Frontières entre décembre 1980 et février 1981 en Afghanistan, dans des zones tenues par les rebelles alors que le pays était occupé par l’armée soviétique.

(6) Handicap International intervient depuis 2015 dans cette région centrale du Congo RD auprès des victimes des conflits en cours.

(7) « Le travail humanitaire doit se déployer à partir de trois valeurs : le savoir-faire, au sens du professionnalisme et de la compétence qu’il faut aussi reconnaitre chez l’autre ; l’éthique, au sens de la combinaison du droit et d’une morale la plus universelle possible ; et le militantisme, ou la valorisation de ses valeurs personnelles. L’application isolée de chacune de ces trois valeurs risque d’avoir des conséquences catastrophiques. Trop de savoir-faire technicise et assèche la démarche. Trop d’éthique moralise et inhibe l’action. Trop de militantisme expose au prosélytisme. Comme dans beaucoup d’autres domaines, l’équilibre est la règle. » (Humanitaire, une vie d’actions, p.125).

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