Pauvreté : Cassandre, ou les mécanismes du désespoir

Spécialiste de l’économie du développement et enseignante au MIT, Esther Duflo se sert de la figure homérique de Cassandre pour expliquer les 3 mécanismes qui lient manque d’espoir et pauvreté. Des mécanismes qui s’enclenchent du fait même que l’on est pauvre et qui ont pour conséquence de le rester. Comprendre ce désespoir qui « détruit à la fois la volonté et la capacité d’investir » permettra peut-être de trouver les moyens de procurer ce « peu d’espoir » qui « permet aux gens de réaliser leur potentiel en tant qu’êtres humains, de réaliser ce qu’ils veulent pour eux-mêmes ».

Retranscription de la conférence organisée par le Forum le 25 juin 2014.

 

J’ai choisi de parler de la relation entre espoir et pauvreté, du rôle que l’espoir peut jouer comme outil de lutte contre la pauvreté. Le manque d’espoir peut jouer un rôle dans la persistance de la pauvreté et en particulier dans la possibilité qu’ont les gens d’être enfermés dans ce qu’on appelle une trappe de pauvreté. Car ce qui est spécifique à la pauvreté, c’est que s’enclenchent des mécanismes qui vous y maintiennent. Une des règles du jeu de l’économie du développement est d’essayer de comprendre où sont ces mécanismes, de manière à trouver éventuellement, si c’est possible, sur quels leviers appuyer pour permettre d’ouvrir la trappe en question. Je vais aborder 3 mécanismes qui font que le manque d’espoir peut contribuer à maintenir les gens dans la pauvreté.

Le premier, c’est simplement de dire : quand vos perspectives sont mauvaises, vous pouvez prendre des décisions qui sont parfaitement rationnelles de votre point de vue mais qui, parce que les perspectives sont mauvaises, vont aggraver votre situation de pauvreté. Si vous aviez le même statut mais que, pour une raison ou pour une autre, on changeait vos perspectives, vous vous comporteriez différemment, de manière à nouveau complètement personnelle, et cela vous aiderait à sortir de cet état de pauvreté.

Le deuxième, c’est de réfléchir aux limites de notre rationalité, à la la capacité que nous avons d’analyser les problèmes de manière sereine et intelligente. Le manque d’espoir peut nous affecter directement, non seulement dans les décisions que nous prenons à tête reposée mais aussi dans nos capacités à prendre ces décisions de la manière la meilleure possible. C’est un domaine qui est à l’interaction entre l’économie et la psychologie.

Et finalement, le troisième mécanisme, un petit peu entre les deux, est de dire : si toutefois les capacités de décider sont exactement les mêmes que l’on manque d’espoir ou pas, on n’a peut-être pas tellement (ou pas du tout) envie de contempler le futur si celui-ci n’est pas rose. On va alors regarder ailleurs et décider de ne pas s’en occuper. Mais en décidant de ne pas s’en occuper, on s’empêche de se prémunir, de prévenir le risque et surtout de prendre les précautions qui vont limiter l’impact de ce risque sur nous-mêmes.

 

1. Cassandre et ses prophéties auto-réalisatrices

Si vous vous souvenez de L’Iliade, vous vous souvenez que Cassandre (1) est cette jeune fille dont les prophéties sont toujours vraies mais pas agréables à entendre et que donc personne n’écoute. Dans cette première partie, on verra que les prophéties de Cassandre peuvent se réaliser du fait même qu’elles ont été prononcées.

Il s’agit ici de la possibilité que des prophéties ou des perspectives négatives soient (ce qu’on appelle dans le jargon des économistes) auto-réalisatrices, c’est à dire que le fait même que vos perspectives ne soient pas bonnes vous conduit à prendre des décisions qui vont faire empirer le problème. J’illustrerai cela avec la question de la trappe de pauvreté nutritionnelle (cheval de bataille des économistes du développement depuis les années 60), qui est une idée très simple :

Si vous êtes pauvre, vous n’avez pas assez à manger.

Si vous n’avez pas assez à manger, vous n’êtes pas très fort physiquement.

Si vous n’êtes pas très fort physiquement, vous n’êtes pas efficace pour cultiver.

Si vous n’êtes pas efficace pour cultiver, vous ne gagnez pas assez d’argent.

Si vous ne gagnez pas assez d’argent, vous n’avez pas assez à manger …

Si nous imaginons cela, on nous dira qu’il y a un seuil en deçà duquel, si vous ne mangez pas assez, vous n’êtes pas très productif. Ce seuil est potentiellement lié à votre état, à ce qu’a mangé votre mère, à ce que vous avez mangé quand vous étiez tout petit … Ce n’est pas forcément quelque chose que vous pouvez changer aujourd’hui en mangeant mieux (ou alors il faudrait que vous mangiez vraiment beaucoup mieux). Et si vous savez qu’il n’est pas possible de manger beaucoup mieux parce que vous n’êtes pas en train de vous enrichir, vous vous posez la question de ce que vous allez faire avec cet argent : manger mieux de manière à être un petit peu plus en forme, un petit peu plus en bonne santé ? Mais si l’amélioration n’est pas suffisante pour pouvoir vraiment changer le type de travail que je peux trouver, ça ne me sert à rien, je peux tout aussi bien faire autre chose avec cet argent plutôt que de l’investir dans une meilleure alimentation. Si la trappe de pauvreté nutritionnelle n’est pas en pratique extrêmement pertinente en dehors de situations vraiment extrêmes, il y a beaucoup d’autres situations qui lui ressemblent avec un seuil critique en deçà duquel l’investissement n’est pas valable.

Il peut s’agir d’une taille minimum pour votre petite entreprise. Si vous êtes un petit tailleur, par exemple, il y aura une différence entre avoir une machine à coudre électrique ou pas. Si vous savez que vous n’obtiendrez jamais un emprunt suffisant pour pouvoir acheter ce qui vous permettra d’atteindre le seuil critique pour être suffisamment productif, vous savez aussi que votre entreprise va rester quoiqu’il arrive à un niveau qui ne sera pas satisfaisant. Dans ce cas-là, cela fait-il vraiment une différence à la fin de la journée d’avoir eu plutôt 12 francs 70 que 12 francs 50 ? Pas tellement. On peut voir des investissements qui ont des taux de retour sur investissement absolument faramineux : vous investissez 1 centime et ça vous rapporte 4 centimes … mais si ça s’arrête là et que vous restez à la fin de la journée avec 13 francs 54 au lieu de 13 francs 50, eh-bien ça ne vaut pas le coup. Les économistes pensent en termes relatifs (on en a 1 et on en récupère 4, c’est génial …) mais les gens pensent aussi en termes absolus : s’il n’y a pas une augmentation raisonnable et suffisante de mon niveau de vie à la fin de ma journée, ça ne vaut pas le coup que j’y réfléchisse autant.

On se demande pourquoi les gens ne mettent pas d’engrais dans leurs champs, c’est une recherche que j’ai faite moi-même, sur laquelle j’ai beaucoup travaillé. La réponse est peut-être que les gens savent que leur échelle restera toujours limitée et qu’il n’y a pas de possibilité par ce moyen de changer radicalement leur mode de vie, ce qui enlève l’envie d’y consacrer toute son énergie intellectuelle. D’autant plus qu’il y a autre chose à faire, il y a d’autres choses dont il faut aussi se préoccuper, les enfants, la famille … À nouveau, c’est une réaction complètement rationnelle. Ce qui est irrationnel, c’est d’être complètement optimiste et de travailler comme un fou sur un business. C’est parmi ces gens irrationnels que l’on va trouver les grandes réussites mais c’est aussi parmi eux qu’on va trouver les catastrophes dont on parle moins.

Un dernier exemple qui me touche le plus est l’investissement dans l’éducation des enfants. Il se trouve que quand on demande aux gens dans les pays pauvres quels sont les bénéfices de l’éducation, ils répondent que les premières années de l’éducation ne sont pas utiles et que finir l’éducation primaire ne sert vraiment à rien. Pour eux, le seul avantage d’une éducation primaire est d’ouvrir la voie vers une éducation secondaire, qui elle-même ouvre la voie vers une éducation supérieure, qui elle-même ouvre la voie vers un vrai job, c’est à dire un job d’employé dans une vraie entreprise de bureau ou encore mieux une place de fonctionnaire. Mais les gens pensent qu’avoir fait quelques années d’éducation ne peut avoir un fort impact. Or il se trouve que ce n’est pas vrai : les gains de l’éducation sont à peu près proportionnels et pour chaque année supplémentaire d’éducation, les revenus des gens augmentent d’entre 7 et 10 %. C’est en réalité une progression linéaire alors que les gens pensent que c’est convexe et qu’il faut beaucoup d’années d’études pour que ça serve à quelque chose. Comme ils pensent qu’il y a un effet de seuil, ils se disent ça ne sert à rien d’investir dans un petit peu d’éducation. Si j’ai deux enfants et qu’il y en a un qui, à mon idée, n’est pas particulièrement brillant parce qu’il a parlé un peu plus tard, je vais prévoir autre chose pour lui et ne pas mettre tous mes œufs dans le même panier (les parents ne sont pas très bons pour évaluer leurs enfants, on se rend compte que les perceptions des parents et les qualités des enfants ne sont pas vraiment très bien corrélées …). Cet enfant qui n’a pas été choisi, on ne saura jamais s’il était effectivement destiné à quelque chose de grand ou pas, parce qu’on n’a pas investi dans ses capacités, parce qu’on ne lui a pas donné la possibilité de découvrir. Et ce qui est tragique, c’est que ce choix est vraiment fondé sur une erreur : même s’il n’était effectivement pas brillant, 3 ans d’éducation vaudraient quand même mieux que 2.

L’espoir fonctionne comme une capabilité (au sens d’Amartya Sen (2)), c’est à dire quelque chose qui a de la valeur en tant que tel. Certes l’espoir est bon, agréable et il rend les gens heureux. Mais il a aussi une valeur fonctionnelle, il nous permet de nous réaliser complètement en tant qu’êtres humains. C’est un facteur qui va nous aider, qui va nous motiver à investir dans notre capital, dans d’autres formes de ce qu’on appelle le capital humain, dont l’instruction (comme dans l’exemple que je viens de donner). Et quand on donne aux gens des perspectives (qui sont une forme d’espoir), quand on leur explique ce qu’ils pourront faire avec un diplôme du secondaire, cela change la manière dont ils décident d’investir. Quand les centres d’appel arrivent dans les villages de l’Inde et que les recruteurs viennent dire aux jeunes filles qu’elles peuvent y travailler pour de bons salaires si elles savent parler anglais, on remarque que des filles bien plus petites commencent à aller à l’école parce que leurs sœurs ont cette perspective. Plus près de nous, lorsque des femmes deviennent maires du village grâce à une politique de quotas, on constate un changement des aspirations des parents pour leurs filles et une réduction de l’écart entre ce que les gens espèrent pour leurs filles et pour leurs garçons, ce qui fait que les filles ont plus de chances de rester à l’école secondaire. C’est toute une chaine entre les perspectives, les aspirations et les actions.

 

2. Cassandre perd la raison

Pour continuer avec Cassandre, elle est tellement inquiète qu’elle en perd une partie de sa raison. Je ne sais pas si vous vous souvenez mais Cassandre est un petit peu foldingue, en partie parce qu’on ne l’écoute pas mais en partie aussi parce qu’elle est minée par ce qu’elle a à dire. Voyons s’il y a quelque chose derrière ça.

L’économie aime bien que tout le monde soit pareil, elle pense que si les gens prennent des décisions différentes, c’est qu’il y a des différences dans l’environnement et les circonstances mais pas dans leur pouvoir de décision. Or ce n’est pas vrai. On sait de la pauvreté (et ce n’est pas particulièrement révolutionnaire) que ça rend les gens tristes, stressés. Quand on pose les questions très spécifiques qui servent à dépister la dépression (le même genre de questions qu’on vous poserait si vous alliez voir un thérapeute), on peut voir que plus les gens sont pauvres, plus ils ont de chances d’être déprimés. C’est vrai quand on compare les pays entre eux et c’est vrai quand on compare les pauvres et les moins pauvres à l’intérieur d’un même pays. Les gens qui vivent en situation de pauvreté sont plus fréquemment déprimés, stressés, inquiets. À la fois parce qu’ils vivent dans un environnement stressant et parce que les perspectives d’avenir négatives sont un facteur de stress.

Une étude a posé ce type de questions à des gens au Kenya juste après la saison des pluies. Quand la saison des pluies n’est pas bonne (c’est à dire s’il a très peu plu), les gens sont beaucoup plus stressés même si leur situation économique à ce moment-là est la même parce que la récolte n’a pas encore eu lieu. Mais ils savent à l’avance que la récolte ne sera pas bonne et cette perspective les inquiète, les rend plus susceptibles d’être déprimés et d’avoir ces inquiétudes fortes. Or on est moins bon pour décider quand on est stressé. Notre cerveau a une capacité limitée : on ne peut pas avoir d’un côté le stress et de l’autre la réflexion intellectuelle pour résoudre les problèmes. Il y a une porosité entre les deux et notre bande passante est limitée. Quand il y a beaucoup-beaucoup de problèmes qui se secouent dans notre cerveau, il reste finalement moins de place pour penser à autre chose. C’est le concept de scarcity introduit par le très beau livre de Sendhil Mullainathan et Eldar Shafir, un économiste et un psychologue (3) : la ressource mentale est limitée et quand on est stressé, cela prend sur la capacité de penser. Quand on stresse les gens avec un problème économique, par exemple en leur faisant penser à réparer leur voiture et au prix que ça va leur coûter, et qu’on leur pose ensuite des questions de QI, ils y répondent moins bien lorsqu’ils ne sont pas très riches.

Indépendamment de ce problème de scarcity et de bande passante, il y a aussi un phénomène purement chimique puisqu’on produit plus de cortisone (4) quand on est stressé. On a besoin de cortisone car c’est ce qui permet de s’enfuir devant l’ennemi, cela aide le cœur à mieux pomper pour pouvoir s’enfuir devant les mammouths qui nous attaquent. Mais cela affecte aussi le processus de décision. Si on injecte en laboratoire de la cortisone à des gens et qu’on leur demande s’ils veulent un franc maintenant ou un euro la semaine prochaine, on se rend compte qu’ils répondent de manière plus immédiatement impatiente (en privilégiant le tout de suite contre demain ou après-demain) s’ils ont plus de cortisone dans le sang. Si les gens se comportent vraiment comme ça en réponse à l’augmentation du niveau de cortisone face à un stress réel, cela veut dire que leur inquiétude va les empêcher de prendre des décisions raisonnées juste au moment où ils en ont vraiment besoin. Il y a quelques études qui montrent un lien entre la pauvreté et le niveau de cortisone : le niveau de cortisone est élevé quand les gens perdent leur emploi et inversement (et c’est potentiellement très intéressant) leur niveau de cortisone baisse quand ils bénéficient de transferts sociaux, de sommes d’argent suffisantes tous les mois.

 

3. Personne n’écoute Cassandre

S’ils avaient écouté Cassandre, les Troyens auraient pu se préparer à la guerre ou peut-être en limiter les dégâts. Pourquoi ne l’ont-ils pas écoutée ? Parce qu’ils n’en avaient pas envie et qu’elle n’avait rien d’amusant à leur dire. Ce qui est parfaitement raisonnable en un sens : il faut bien vivre, on ne peut pas toujours penser à tout ce qui va arriver de mauvais dans le futur. Quand l’avenir est dangereux, il est peut-être parfaitement normal de se dire : Moi, je ne vais pas y réfléchir. Mais il est alors impossible de s’organiser contre ces dangers et de s’en prémunir. L’un des gros problèmes auquel les pauvres dans le monde sont confrontés est d’être particulièrement exposés aux risques : risque du temps qu’il fait, risque de tomber malade … Il paraitrait donc assez naturel qu’ils soient tentés par une assurance. Or il est extrêmement difficile de vendre des assurances aux pauvres. Beaucoup ont essayé et c’était un petit peu l’espoir de la microfinance pendant un moment. Mais les gens n’en veulent pas. Une raison possible est qu’ils n’ont pas tellement envie de réfléchir à ces problèmes-là : on ne va pas penser à souscrire une assurance si on ne pense pas aux problèmes que l’assurance en question pourrait régler. Cela semble jouer puisque quand on force les gens à penser à ce type de problème, par exemple en leur posant une très longue série de questions sur les chocs de santé qu’ils ont vécu l’année passée, ils sont plus nombreux à acheter un produit d’assurance proposé un peu plus tard que les gens qui n’ont pas été soumis à cette série de questions sur leur santé.

Quelque chose qu’on n’a pas non plus forcément envie de contempler, c’est l’espoir sur soi-même. Plus que les perspectives extérieures, il y a une source de désespoir encore plus forte dans le Je ne suis pas capable de m’en sortir, je ne vais pas réussir, je ne saurai pas m’en sortir. Si les gens sont dans cette idée et n’ont pas d’espoir sur eux-mêmes, cela peut accentuer leurs difficultés à s’en sortir. Imaginez par exemple que nous soyons soumis à des tentations. Comment définir une tentation ? Une tentation est quelque chose que j’ai envie de manger ou de consommer tout de suite maintenant mais qui, si je me vois consommer cette chose dans une semaine, ne me fait pas plaisir. Par exemple, on peut avoir très envie de manger tout un paquet de cacahuètes quand on rentre à 6 heures du soir mais si on a cette idée à l’avance, on ne pense pas que ça va être formidable. C’est quelque chose dont on a envie tout de suite mais dont on n’a pas vraiment envie dans le futur, on n’a pas envie de se garder de l’argent pour être sûr qu’on aura des cacahuètes. Il y a un autre produit dont j’ai envie aujourd’hui et qui n’est pas un produit de tentation : j’aime à réfléchir sur ce produit, à m’imaginer avec ce produit, par exemple une télévision qui me permettrait de regarder les nouvelles, le foot ou les séries américaines que j’ai envie de regarder. Je me demande si j’épargne aujourd’hui pour m’acheter une télévision dans le futur. Ce qui veut dire que je ne mangerai pas de cacahuètes aujourd’hui parce qu’il faut mettre de l’argent de côté pour pouvoir acheter la télévision (et ça me fait pas plaisir parce que j’ai envie des cacahuètes maintenant). Ce qui crée une différence entre les pauvres et les riches puisque quelqu’un qui est riche sait que les cacahuètes ne seront de toute façon qu’une toute petite partie de son budget et qu’il peut en manger autant qu’il veut tout en gardant de l’argent de côté pour la télévision. Alors que quelqu’un qui est pauvre n’atteindra pas ce seuil de satiété sur les cacahuètes, ce qui va faire que la personne riche commencera à épargner davantage que la personne pauvre. Et cela peut aussi créer une différence entre les personnes pauvres selon leurs perspectives d’avenir : si on pense qu’on aura demain plus d’argent qu’aujourd’hui, un vrai job, un travail plus régulier, on sait qu’il y aura possibilité de manger des cacahuètes. On peut donc commencer à épargner dès aujourd’hui puisque la personne qu’on sera demain n’ira pas voler l’épargne que la personne d’aujourd’hui a mis de côté.

 

Conclusion : réduire les possibilités de désespoir

En conclusion, il faut mettre l’espoir au rang des capabilités, comme l’éducation ou comme la santé. Un peu d’espoir permet aux gens de réaliser leur potentiel en tant qu’êtres humains, de réaliser ce qu’ils veulent pour eux-mêmes. Et inversement, le désespoir détruit à la fois la volonté et la capacité d’investir. Si on prend ça en compte, il y a des conséquences pour les politiques publiques. Il n’y a pas de situation dans lequel votre dernier bol de riz vous soit pris des mains. Il y a par exemple un transfert social minimum, un revenu social minimum pour tout le monde. Ce qui réduit une possibilité de désespoir : vous ne serez pas dans une situation où vous mourrez de faim, vous n’avez pas à vous inquiéter de ça. Ces politiques peuvent avoir un impact sur les décisions des gens.

Deuxième chose : pour modifier les aspirations, il est important que tout le monde (les pauvres en particulier) ait une bonne information sur les opportunités ouvertes. Il faut essayer d’éviter ces effets de seuil énormes qui font qu’on ne considère la réussite que si elle est très grande. Il faudrait essayer d’avoir des objectifs qui soient intermédiaires, plus faciles à atteindre, qu’ils soient suffisamment proches pour qu’on ait l’espoir de pouvoir les atteindre. Parce que c’est cet espoir qui mettra les gens en route et pourra les faire aller beaucoup plus loin que l’objectif en question.

 

Illustration : Lady Emma Hamilton en Cassandre, peinture de George Romney (vers 1785).

(1) Cassandre est l’une des filles du roi troyen Priam qui fut dotée par Apollon du don de prophétie accompagné (parce qu’elle s’était refusée à lui) de l’impossibilité d’être entendue. Ayant prédit (sans conséquence aucune) tous les malheurs qui allaient s’abattre sur les siens, elle est violée par Ajax lors de la prise de Troie puis capturée par Agamemnon et tuée par Clytemnestre. Elle figure aussi bien dans Homère (L’Iliade) que dans les pièces du théâtre grec et latin contant la Guerre de Troie (Eschyle, Euripide, Sénèque …).

(2) Économiste et philosophe indien bengali, Amartya Sen (1933) a été marqué dans son enfance par la famine de 1943 au Bengale, due non pas à une production insuffisante mais à des dysfonctionnements sociaux dans la distribution. Cela l’amène à développer les concepts de capabilité (capability, liberté positive ou capacité d’une personne à utiliser effectivement sa liberté) et d’économie du bien-être (welfare economics) pour contrebalancer une approche strictement productiviste du développement économique. Il participe dans cette optique au lancement du Rapport sur le développement humain de l’ONU à partir de 1990 et conçoit avec d’autres l’indice de développement humain (IDH, voir ici la mise à jour statistique de 2018 en français) qui mesure l’avancement des pays quant aux 3 capabilités jugées essentielles : l’éducation, la santé et le pouvoir d’achat. Sen a reçu le prix Nobel d’économie en 1998.

(3) Tous deux spécialistes de l’économie comportementale (consacrée principalement aux choix non rationnels en matière économique), le psychologue israélo-américain Eldar Shafir (1959) et l’économiste indo-américain Sendhil Mullainathan (1973) ont publié en 2013 Scarcity : why having too little means so much  (Pénurie : pourquoi avoir trop peu veut dire beaucoup), où ils étudient les effets psychologiques du manque sur les comportements des agents économiques.

(4) Hormone naturelle produite par les glandes surrénales, la cortisone (proprement : hydro-cortisone ou cortisol) permet entre autres de réguler le sucre dans le sang et donc d’adapter notre corps aux situations où il a besoin de plus d’énergie que la normale. Elle est utilisée en médecine, en particulier pour ses propriétés anti-inflammatoires.  

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