«Notre part dans la fabrique des précarités»

Marie Orcel est responsable de l’Association Protestante d’Assistance à Nîmes. Dans cette intervention à la Convention du Forum le 1er décembre 2018, elle alerte sur la fragilité des petites associations protestantes face à « l’ogre des procédures, des normes et des taxes » et au désengagement de l’État. Se plier à ces évolutions, c’est pour elle prendre part à la fabrique des précarités. Comme dans le récit de la femme cananéenne, elle appelle à garder sa liberté de parole et à surtout continuer à « ne pas rentrer dans les cases », ce qui est « sûrement notre plus grande force ».

 

 

 

Au service des invisibles

Je vais vous présenter très brièvement l’Association Protestante d’Assistance, qui est une association humanitaire à Nîmes, reconnue d’utilité publique depuis 1906 et qui a perpétué une entraide fraternelle pour « les plus pauvres » (c’est comme ça qu’elle les appelait à l’époque) depuis le milieu du 16e siècle. Je ne vous donnerai pas beaucoup de chiffres : nous sommes 2 salariés, 135 bénévoles et 2 volontaires de service civique. Nous proposons des aides d’urgence, des aides alimentaires, des aides médicales, des aides vestimentaires, financières, des cours de français, du soutien scolaire, des visites aux personnes âgées isolées … Globalement, nous proposons un accompagnement social et surtout (et ça c’est la marque de fabrique de cette association en dehors de la grande générosité de ses bénévoles), c’est un accueil inconditionnel. Depuis deux ans, nous avons accueilli beaucoup d’enfants et nous avons soutenu beaucoup d’enfants réfugiés, ceux qu’on appelle les mineurs non accompagnés, chaque équipe a participé à leur accueil et les a soutenus. Vous savez que ces jeunes, ces enfants, ont un parcours qui est marqué par la solitude, par l’insécurité, par les abus et les violences de toutes sortes. Quelques chiffres encore : en tout, en 2017 à Nîmes, nous avons accueilli 4 951 personnes dont 1 850 enfants.

Qui sont ces personnes ? Je les appelle les invisibles, les invisibles dans notre société. Pour la plupart, ils n’ont droit à rien, à rien du tout. Ce sont des jeunes, des femmes seules avec des enfants, des demandeurs d’asile, des retraités, des familles, des travailleurs pauvres … C’est tout un pan de notre société qui survit à peine en France en 2018. Je pourrais vous parler de ces personnes précaires que nous rencontrons puisqu’elles sont très nombreuses et de ce fossé qui se creuse dans la société entre ceux qui vivent bien et puis ceux, les autres, qui se débattent. Les personnes que nous rencontrons vivent dans une angoisse permanente parce que le moindre grain de sable peut les terrasser. Ce sont des gens qui sont à peu près privés de tout et en particulier d’avenir, privés de droits, et ils sont comme piégés dans une sorte de boucle temporelle du manque, une boucle temporelle dont ils ne savent pas très bien comment sortir. Mais aujourd’hui, j’ai décidé de ne pas vous parler de ça et puisqu’on est entre nous, entre protestants, et puisqu’on parle sans tabous, je voudrais vous parler d’une autre question qui me préoccupe beaucoup : cette question, c’est la part que nous prenons, nous protestants, à la fabrique des précarités.

 

« On a laissé la place aux experts »

Je vais vous parler de toutes nos petites associations qui sont en train de se fragiliser de plus en plus et qui ne pourront pas faire grand chose si on ne réagit pas, qui ne pourront pas faire grand chose en tout cas pour les personnes qu’elles accueillent. Ce que nous nous possédons, nous les protestants, c’est une valeur totalement immatérielle, impossible à commercialiser, à quantifier, à évaluer dans notre société qui monétise tout et où tout se vend, tout s’achète, y-compris la précarité. Notre truc de protestants, c’est plutôt le don parce que la parole qu’on a, elle ne s’achète pas, elle se donne. Mais il y a eu un moment où on ne savait plus très bien comment faire avec cette parole qui se donne et qui se dit … Et comme on ne rentre dans aucun système, on a décidé de passer notre temps à se disputer pour savoir quoi dire et comment le dire. Comme nous vivons dans un monde marchand, on a aussi pensé que notre incapacité à dire cette bonne nouvelle de fraternité, d’humanité, d’égalité, de liberté … était définitive. Et donc, ce qu’on a fait, c’est qu’on a laissé la place aux experts. Dans l’action sociale, comme on le disait tout à l’heure, il est impossible de monétiser parce que c’est gratuit. Alors on s’est dit : Tiens, si on le vendait à quelqu’un ? On l’a vendu à l’État, aux collectivités, aux entreprises … mais du coup, nous, on s’est vraiment beaucoup appauvris. On a souvent pensé que la précarité de ceux qui soutiennent les précaires était une question d’échelle, une question de moyens financiers … C’est vrai pour partie. Mais, ce qui est encore plus vrai aujourd’hui, c’est que ce que j’appelle l’ogre des procédures, des normes et des taxes s’est aussi jeté sur nous, les petites associations, en dévorant beaucoup de nos structures qui n’ont strictement rien à vendre et qui n’ont elles, jamais marchandé la pauvreté, la misère, la migration et la précarité. Bien-sûr, les experts n’attendaient que ça … Vous avez des experts pour tout, des experts des réseaux, des experts des appartenances, des experts des graphiques, des évaluations, des statistiques, des camemberts, des réseaux sociaux, de la performance, du chiffre … j’en passe et des meilleures. Du coup, on a quand-même été un petit peu embarqués dans un procès en incapacité. Parce qu’on est incapables de produire, incapables de vendre et parfois même incapables d’inventer. On nous demande toujours de faire de l’innovation sociale, comme on fabrique des objets.

Il y a aussi une nouveauté : c’est que les experts de l’État, il y a très peu de temps, eux aussi ont sifflé la fin de la partie. Ils nous on dit : Ça y est, on arrête d’accueillir, on arrête vos petits machins, on n’en veut plus des gens que vous accueillez, les réfugiés, les migrants … Bon, je précise aussi que ça, c’était juste avant de nous dire que les contrats aidés, c’était terminé et que l’on ne pourrait pas nous accorder de subventions au motif que (je vous cite la dernière subvention en date) : « Vos actions n’apparaissent pas prioritaires au regard des orientations 2018 » … J’ai trouvé cette phrase magnifique parce que moi, je pensais quand même naïvement qu’accueillir, accompagner et prendre soin des autres, c’était prioritaire … J’avais un manque total de vision, visiblement. On nous dit toujours la même chose, on nous dit qu’il y a trop de monde sur la même part du gâteau qui est en train de diminuer. Au passage, c’est exactement ce qu’on dit aussi aux plus fragiles, et en particulier aux migrants, aux demandeurs d’asile à qui on s’emploie méthodiquement à répéter que leur demande n’est pas justifiée. Ou aux migrants, les autres (les migrants dits économiques) : que c’est déjà bien assez dur pour les Français alors que pour eux, ce n’est pas vraiment la peine d’y penser. Et puis, si ils sont bien bien-bien gentils et bien dociles, ils se contenteront des miettes. Et il faudra quand même pas trop se plaindre …

 

Retrouver une liberté de parole et de mouvement

À propos des miettes, j’ai eu une conversation avec une amie très chère. Je lui racontais tout ce qu’on vivait dans l’association et elle m’a rappelé une histoire de la Bible, dans l’évangile de Marc, que je vais vous raconter vraiment brièvement aujourd’hui (1). Un jour, Jésus est fatigué, il part se reposer, il fait 60 km à pied pour souffler, il est totalement incognito et puis il veut qu’on le laisse un petit peu tranquille, loin du bruit, loin de son pays. Mais il y a une femme qui est là et qui a réussi à savoir qu’il était là. Et elle vient pour lui demander la guérison de sa fille. Bon, Jésus, franchement, ce jour-là, ça l’agace … Alors il lui répond avec un langage d’expert (vous savez, les fameux experts), un petit peu tatillon et un peu de mauvaise humeur aussi. Et il lui répond : Tu es une étrangère, tu n’as pas les mêmes droits que tout le monde. Heureusement, cette femme ne se démonte pas du tout et elle n’hésite pas à lui rétorquer (calmement, poliment) qu’elle se contentera des miettes du festin comme les petits chiens qui viennent manger ce qui tombe sous la table. Aussi incroyable que ça puisse paraitre, Jésus est complètement retourné par la foi de cette femme et par son assurance. Et sa fille est guérie. Alors je sais bien que normalement, les miettes se transforment en foi et que la foi se transforme en guérison. C’est sûr, c’est sûr … Mais moi, j’ai aussi envie de retenir autre chose : je voudrais retenir la posture de cette femme qui a su trouver Jésus d’abord (c’était pas si facile), et qui n’a pas eu peur de ferrailler avec lui.

J’aimerais bien que nous aussi, on retrouve une liberté de parole, une liberté de mouvement. Sinon, qu’est-ce qui va se passer ? On va être tous pareils, tous sous contrôle, on va être lisses, identiques, chiffrables, mesurables, domptés … Et puis totalement insipides et totalement privés de parole. Ensuite, il va falloir qu’on donne les clés de la boutique aux chasseurs de têtes, aux fossoyeurs de la simplicité de ce qu’on fait au quotidien, des petites choses, ce que l’État ne veut plus, justement, subventionner : les sourires, les cafés, les discussions, l’accueil, tout simplement … Je ne sais pas très bien si on pourrait survivre dans ces conditions parce qu’il suffirait de faire quoi ? Il suffirait de séduire l’ogre pour qu’il nous épargne ? Mais l’ogre des procédures, le problème, c’est que quand tout sera réglé, il nous dira qu’il y a d’autres normes, d’autres procédures, d’autres taxes. Et vous connaissez bien l’histoire de Sisyphe qui a été condamné par Zeus à pousser pour l’éternité son gros rocher … Eh-bien ce gros rocher, il retombait sans arrêt dès qu’il arrivait en haut de la montagne.

Alors il n’y a pas de ma part de visée rétrograde ou passéiste, je ne suis pas en train de dire : c’était mieux dans le bon vieux temps. Mais il n’y a pas de notre part à nous, les petites associations, d’acceptation de ces injonctions et je pense que de ne pas rentrer dans les cases, c’est sûrement notre plus grande force. Moi, j’aimerais beaucoup qu’on arrive à retrouver la joie de vivre nos engagements, la joie de les partager. Et puis j’aimerais bien qu’on arrive aussi à refuser cette machine à trier, cette machine à échouer, à faire échouer, et surtout la machine à exclure. Devant vous, aujourd’hui, j’aimerais beaucoup qu’on arrête de marchander ce que nous sommes parce que là, pour le coup, c’est vraiment la plus sûre manière de vraiment disparaitre. Et si nous on disparait, eh-bien on ne pourra plus du tout accompagner les plus fragiles. Pour ça, il va falloir se mettre un peu les mains dans le cambouis et puis il va falloir arrêter d’avoir peur. Le constat est clair : on n’a pas les moyens de rentrer dans une marchandisation à marche forcée. Mais c’est tant mieux. Parce que dans notre société, les valeurs de gratuité et de partage sont vraiment en train d’émerger à nouveau. Certains diront (un petit peu cyniques) par nécessité, mais peut-être aussi tout simplement par bon sens.

Pour terminer, je vais formuler quelques vœux. D’abord j’aimerais que nous sortions de la torpeur et du confort du palais des experts et que nous arrêtions de prendre cette part à la fabrique des précarités. J’aimerais qu’on invite des grands spécialistes à mettre leur expertise au service des plus pauvres. J’aimerais aussi que nous, protestants français de tous horizons, nous revenions à l’action, au terrain et à l’entraide. J’aimerais plus d’intelligence et d’ingénierie sociale collectives, plus de mécénat et de compétences partagées, de recherche de biens et de fonds communs. J’aimerais tout ça pas pour nous, pas pour nos petits business associatifs, j’aimerais tout ça pour les plus précaires, les plus fragiles.

 

Illustration : entrée de la Préfecture du Gard à Nîmes.

(1) On trouve ce récit sur la femme syro-phénicienne ou cananéenne dans Marc (7,24-30) ou dans Matthieu (15, 21-28).

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