« Le monde de l’entreprise est très ambigu avec les jeunes »

Antoine Rolland est maitre de conférence en statistique à l’IUT Lumière-Université Lyon 2 où il y dirige le département Statistique et Informatique Décisionnelle depuis 2013. Dans ce témoignage recueilli pour le numéro La France vue de côté de Foi&Vie, il montre comment cette filière remplit ses objectifs mais est victime malgré cela des tensions dues à la gestion actuelle de l’enseignement supérieur.

 

L’IUT est un endroit où je me suis trouvé bien : les étudiants sont des jeunes adultes, ils commencent à savoir ce qu’ils veulent faire dans la vie, les rapports avec eux sont différents. (…)

La liberté pédagogique est assez grande. Les enseignants en IUT ont beaucoup plus de marges de manœuvre que les enseignants de collège ou de lycée, les modalités d’enseignement sont plus variées, les méthodes de travail en groupe sont plus développées. Il y a des lycées où les collègues fonctionnent aussi en groupes mais l’enseignant y est toujours seul de sa matière face à la classe. Ici, on peut se partager la classe, on peut travailler avec des collègues d’autres disciplines, on peut évoluer, on peut monter des projets avec les étudiants. Il y a beaucoup de connexions avec les entreprises, avec le monde du travail, ce qui est forcément très intéressant. Et puis les étudiants trouvent vite du travail.

Le monde de l’entreprise « se plaint de ne pas avoir de cadres intermédiaires avec un niveau bac plus trois mais il exige presque toujours des niveaux bac plus cinq. »

Avant, l’IUT suffisait et les étudiants s’arrêtaient à bac plus deux. Aujourd’hui, ils vont presque toujours jusqu’à bac plus trois, en faisant une deuxième année d’alternance après celle de fin d’IUT. Et même bac plus cinq … C’est l’un des grands changements depuis que j’ai commencé : le niveau d’études n’arrête plus de s’élever. Sans que cela se justifie véritablement car le monde du travail est très ambigu avec les jeunes : il se plaint de ne pas avoir de cadres intermédiaires avec un niveau bac plus trois mais il exige presque toujours des niveaux bac plus cinq. Nous, les enseignants d’IUT, sommes assez persuadés de la qualité des diplômes que nous proposons. Nous visitons les entreprises, nous accompagnons nos étudiants pendant leurs stages ou leurs périodes d’alternance en entreprise. Nous constatons bien comment fonctionnent les entreprises. Et qu’elles ont besoin de cadres intermédiaires d’un niveau bac plus trois … Mais il existe une pression globale de la société : on dit aux jeunes qu’il faut continuer les études le plus possible, que les diplômes sont une garantie contre le chômage, etc. Et les étudiants continuent car c’est ce qu’on exige d’eux. Ils savent que leur début de vie professionnelle ne sera pas facile et qu’ils iront d’abord de CDD en CDD. C’est dans la tête de tout le monde.

Je peux aussi citer l’exemple des cours de projet professionnel pour aider les étudiants à s’orienter : c’est inconscient et ambigu, mais je me suis aperçu que cela rajoutait encore de la pression sur eux, que cela faisait reposer le choix de l’employabilité sur leurs épaules et que finalement, cela accentuait leur culpabilisation. Je ne m’en suis pas rendu compte au début. Cela revient finalement à leur dire : vous êtes les seuls responsables de vos échecs.

Les étudiants sont toujours globalement très gentils. Il y a tout de même quelque chose qui me frappe, c’est le nombre d’étudiants qui ont des problèmes psychologiques ou familiaux. Sur une promo de 40, il y en a toujours 3 ou 4 qui ont ce genre de problèmes, qui sont en dépression alors qu’ils sont beaux et en bonne santé, et cela quelle que soit la classe sociale … Mais il y a aussi des problèmes économiques bien-sûr et beaucoup d’entre eux viennent dans notre IUT parce qu’il y a la perspective de l’alternance. (…)

L’IUT est géré par les enseignants. Malgré cela, et le fait que les enseignants ne soient pas du tout formés au management, l’équipe fonctionne. Dans mon IUT, les responsables sont bienveillants. Tout le monde est là d’abord pour faire réussir les étudiants.

Le système des IUT est très particulier et je me garderais bien de dire quoique ce soit sur le management dans l’enseignement supérieur en général. Mais je constate que comme dans tout l’enseignement supérieur et la recherche, nous sommes victimes de la loi d’autonomie des universités, qui consiste en fait à donner moins d’autonomie aux universités puisque c’est toujours le ministère qui décide, augmente les exigences sans augmenter les moyens humains ou financiers.

« On réfléchit toujours à combien coûte une formation et combien elle rapporte, non pas à la société dans son ensemble, mais à l’IUT. »

C’est un problème commun à toute la fonction publique : il faut de plus en plus justifier les dépenses, les budgets publics diminuent et il faut donc chercher les financements ailleurs. Cette recherche de financement prend de plus en plus de temps aux enseignants et au total, il y a de moins en moins d’argent par rapport aux étudiants accueillis. On réfléchit toujours à combien coûte une formation et combien elle rapporte, non pas à la société dans son ensemble, mais à l’IUT. Le nombre des personnels n’augmente pas, celui des étudiants oui. Les personnels administratifs sont précarisés, ce ne sont plus des fonctionnaires mais des contractuels en CDD d’un an renouvelable. Les jeunes chercheurs, les post-doctorants sont maltraités car il y a de moins en moins de postes d’enseignants-chercheurs, il faut subir des années de galère avant d’espérer pouvoir en trouver. Ceci alors que la qualité des travaux est pourtant de plus en plus élevée, sans commune mesure avec ce qu’on faisait il y a 20 ans … mais il y a moins de postes. Et pour pouvoir recruter moins d’enseignants, on en vient même à diminuer les heures d’enseignement …

Pour prendre un exemple, nous pourrions ouvrir dès demain de nouvelles formations, par exemple pour des personnes en formation continue comme nous le demande le ministère, si nous avions du personnel supplémentaire. Il y a une demande forte, nous avons les compétences, cela rapporterait de l’argent à l’IUT, mais tous les enseignants sont déjà au maximum de leur temps de travail – y compris les heures supplémentaires.

C’est donc surtout un problème de moyens et d’injonctions contradictoires.

 

La version complète et annotée de ce témoignage est à lire dans Foi&Vie.

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