Pourquoi je suis féministe - Forum protestant

Pourquoi je suis féministe

Un constat des enjeux et des contradictions du combat pour les droits des femmes et de la lutte contre les discriminations, par une féministe d’hier et d’aujourd’hui.

Intervention prononcée lors de la journée du Christianisme social Égalité femmes hommes: réalité ou utopie ? du 22 octobre 2022.

Christianisme social

Où en sommes-nous (1) ?

Pour commencer, je voudrais pointer une contradiction entre un monde où, d’une part et parmi d’indescriptibles bouleversements et catastrophes écologiques, la guerre et les postures martiales se réinvitent massivement (et à nos portes mêmes), et, d’autre part un discours militant – généreux en son principe mais non sans effets pervers – qui s’est imposé dans nos démocraties occidentales et qu’on appelle la cancel culture (2).

Ce discours occupe les ondes en faveur des minorités de tous genres, discriminées en raison d’une faiblesse soit constitutive, soit sociale, parmi lesquelles, à côté des handicapés, des Noirs, des Juifs, des Arabes, des homosexuels…  la moitié de l’humanité que sont les femmes. Il faut, déclarait la féministe militante Caroline de Haas, «percuter l’illusion de l’égalité des sexes».

Parmi ces discriminés, distinguons ce qui relève de la discrimination des sexes, de celle des genres et de celle de l’intersexuation.

La discrimination selon le sexe c’est, par interprétation sociale d’une différence biologique, la domination masculine classique. Elle est remise en cause dans nos sociétés grâce à une atténuation récente — elle n’a guère plus de 50 ans — du fardeau biologique de la procréation qui pèse sur les femmes, et du fait de la concurrence désormais massive entre hommes et femmes dans leurs études et leurs carrières. Cette discrimination a comporté jusqu’à très récemment une massive invisibilisation des femmes dans tout ce que les sociétés mettent en valeur: rappelons, le 26 août 1970, le dépôt de gerbe sur la tombe du soldat inconnu par une poignée de jeunes militantes – car «il y a plus inconnu que le soldat, c’est sa femme» – qui suscita un grand émoi médiatique et détermina la naissance du MLF, Mouvement de Libération des Femmes. On parle aujourd’hui d’un rééquilibrage par instauration volontaire de la parité plutôt que d’égalité, laquelle est désormais théoriquement de droit en France.

Dans la discrimination selon le genre, on retrouve la division entre masculin et féminin, mais sur le plan de la variabilité de son expression sociale, avec ou sans fondement biologique. Conformément à ce que l’ethnologue Françoise Héritier appelle «la valence différentielle des sexes» (3), les filles et femmes ainsi que leurs apports spécifiques à la vie commune sont en effet assez systématiquement dévalorisés socialement dans toutes les cultures, par rapport aux hommes et à leurs activités. Mais cette discrimination peut aussi concerner les comportements ou, comme on peut les appeler aujourd’hui du fait de leur reconnaissance officielle, identités homo-, bi- ou trans-sexuelles, tout ce qui dans la société brouille ou menace de brouiller la catégorisation duelle masculin/féminin, laquelle est au bénéfice du masculin. «Il n’y a plus ni homme ni femme, ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre…», disait Paul. La notion, militante, de genre vise ainsi à relativiser le fondement biologique de la dualité sexuelle classique, à assigner cette dernière à la seule grammaire de la langue et à la convention sociale, et à contribuer à l’intégration des personnes LGTB+, non-binaires (4), ne relevant pas de la cisidentité (5) de genre. Ce dernier mot est un emprunt caractéristique au langage révolutionnaire.

On trouve aussi la discrimination, voire même le rejet, de l’intersexuation, c’est-à-dire des formes minoritaires de la sexuation. La science étudie de plus en plus finement les mécanismes et la chimie de la formation des caractères sexuels, autrement dit la sexuation, chez l’humain. Ces études, et les statistiques élaborées en fonction d’elles, mettent en relief jusqu’à 1,7% de la population affectée, de naissance, par des variations des caractéristiques sexuelles ordinaires (commandées par la fameuse 23e paire de chromosomes sur chaque gène humain, XX pour les filles et XY pour les garçons). Ces variations nombreuses et diverses sont souvent indétectables a priori et n’affectent pas nécessairement les comportements ni les identités. Mais comme elles peuvent toucher la forme même des organes génitaux, les capacités de reproduction, atténuer le dimorphisme sexuel voire l’effacer, et que d’autre part certaines peuvent être développées comme un trait d’espèce chez certains animaux, elles ont conduit la biologiste Anne Fausto-Sterling (6) à proposer, non sans humour, de distinguer au moins trois cas de figures de l’intersexuation existant dans la nature: les hermaphrodites véritables (herms), les pseudo-hermaphrodites masculins (ou merms) et les pseudo-hermaphrodites féminins (ou ferms)… et à suggérer dans la foulée, du mâle à la femelle, une sorte de continuum (de là le symbole de l’arc-en-ciel) depuis remis en cause par ceux qui refusent de poser le masculin et le féminin comme les termes ou aboutissements de ce continuum et posent le «trouble dans le genre» (théorisé par Judith Butler) comme un progrès essentiel et un gage d’émancipation pour toutes les formes de sexuation d’une part, de sexualité (autrement dit de comportement sexuel) d’autre part, qui dérogent au modèle binaire dominant.

Le «trouble dans le genre» et l’offensive #MeToo ont-ils fait bouger les lignes sur le plan de la «valence différentielle des sexes»? La soi-disant minorité féminine en a-t-elle profité?

Je vous renvoie, pour la France, à la dernière évaluation statistique de l’INSEE en 2022: cet institut ne semble pas avoir renoncé à tenir pour critère unique la dualité hommes/femmes, mais elle note le progrès d’un rapprochement sociologique. Pour résumer, à l’école les filles réussissent mieux que les garçons (sauf en mathématiques), elles sont toujours plus nombreuses à occuper un emploi rémunéré mais elles sont moins payées que les hommes. Côté famille, le nombre de femmes élevant seules leurs enfants a augmenté de 24% en 12 ans et un tiers d’entre elles vit sous le seuil de pauvreté. Leurs pensions de retraite sont moindres alors qu’elles vivent plus longtemps. Le progrès est donc en demi-teinte, du moins selon les critères retenus.

Ce bilan n’évoque pas ce dont on parle le plus souvent dans les médias, à savoir l’insécurité et la victimation, qui figurent brièvement dans le rapport (p.149). Sur ce plan, popularisé par #MeToo et la notion de harcèlement, et entré dans le droit pénal comme un phénomène spécifique sous le nom de féminicide, on ne s’étonnera pas que les femmes déclarent un plus grand sentiment d’insécurité, notamment dans l’espace domestique, et quatre fois plus de violences sexuelles que les hommes.

 

Où j’en suis: entre égalité et différence

 Comment est-ce que je me situe, moi, dans ce brouillage militant? Me tenant à distance de #MeToo, de la cancel culture, de l’intersectionnalité et de toute posture de victime ou de dénonciatrice, l’une et l’autre me paraissant moralement dégradantes et au risque d’être taxée de cisgenre ce que, vu mon âge on me pardonnera peut-être, je tiens à rappeler que les femmes n’ont, au siècle dernier, progressé socialement que dans la mesure double et contradictoire où elles ont à la fois affirmé leur différence et leur égalité avec les hommes. Et j’insiste sur le fait que cette double affirmation, nécessaire, tient quelquefois du grand écart et d’une menace de schizophrénie. Affirmation d’une différence dans leur vécu et dans leur corps qui impose une protection spécifique de la part de la communauté; affirmation d’égalité, y compris dans la différence, du point de vue de leur importance économique ou politique et de leurs compétences physiques, intellectuelles et sociales; et revendication d’égalité dans leur rémunération.

Pour accéder à l’égalité devant la loi et dans la société, les femmes ont aussi dû exhiber crûment et publiquement leur différence jusque-là traînée dans l’insulte, ou auréolée d’idéalité (la vierge, l’amour courtois, la femme d’un matriarcat primitif rêvé, la mère courage, la patriote qui offre ses fils à la Nation…), ou voilée de pudeur, voire ensevelie dans le secret des alcôves, et toujours menacée d’y retourner. Je vous rappelle simplement ces mots qui nous paraissent aujourd’hui tellement datés, de Simone Veil présentant son projet de loi pour la légalisation de l’avortement devant l’Assemblée nationale le 26 novembre 1974: elle s’excusait de parler en femme «devant cette Assemblée presque exclusivement composée d’hommes». Les femmes étaient alors 9 dans l’hémicycle, elles sont 244 en 2017 (mais, attention, reculent à 217 en 2022 contre 360 hommes, pour un total de 577 députés).

Je crois urgent que tous les hommes partagent équitablement avec les femmes la prise en charge de la contraception et du soin des enfants, mais je me sens personnellement blessée chaque fois que j’entends dénigrer, rejeter comme un fardeau incongru voire nier par les féministes elles-mêmes les règles, les grossesses (sauf leurs interruptions), les accouchements, la ménopause. À travers ces épreuves – qui souvent recèlent aussi, qu’on me pardonne, d’immenses joies ou soulagements – que l’on peut et doit absolument adoucir, je me sens sœur d’innombrables femmes dans l’histoire et dans le monde, depuis l’aube de l’humanité. Voici comment l’auteur tragique Euripide en 428 avant J.-C. faisait chanter un chœur de femmes dans son Hippolyte (vers 161-168):

«Souvent aussi, l’incommode constitution
des femmes abrite la méchante
et dure impuissance
des accouchements démentiels.
À travers mon ventre un jour a bondi cet ouragan!
Mais vers la céleste accoucheuse
j’ai crié, celle qui darde ses traits,
Artémis…»

L’aventure contemporaine n’a-t-elle pas commencé par l’évidence de cette solidarité aux champs ou à l’usine en l’absence des hommes, lors de la Première Guerre mondiale? Mais aussi dans le scandale de la «mort rouge des femmes» (selon le terme d’Annie Ernaux), lors d’avortements forcés à la clandestinité? Et je ne parle pas du pire, de celles dont aucune femme jamais ne pourra se recommander et qui jamais ne rencontreront autre chose que l’horreur, celles qui comme Gretchen, ou Marguerite, l’héroïne du Faust de Goethe, ont accouché seules et souvent dans l’ignorance même de leur partenaire, voire d’elles-mêmes, d’enfants qu’elles ont jeté ou mis à mort de leurs propres mains. Elles aussi pourtant, elles sont mes sœurs. L’égalité des femmes avec les hommes ne doit pas faire l’impasse sur les souffrances terribles et les joies spécifiques aux femmes.

 

La différence des femmes: l’exemple de l’allaitement

Prenons l’exemple de l’allaitement des nourrissons.

J’ai signé l’autre jour une pétition pour légaliser l’allaitement en public: nos contemporains sont effarouchés non plus par la sexualité (qui s’étale sur tous les écrans) mais par la reproduction et la maternité. «Cachez ce sein que je ne saurais voir», ce ne sont plus les seins dénudés sur les plages, mais les seins d’allaitantes. On ne tolère même pas le simple bruit de la succion des bébés. Lévi-Strauss déjà avait remarqué, lors d’une visite de Simone de Beauvoir à son domicile où venait de naître un enfant, les regards de dégoût que la grande féministe jetait en direction du berceau.

En 1972 au théâtre Mouffetard, je ne sais plus quelle pièce on jouait, peut-être Jésus-Fric Supercrack d’Alain Scoff: en tout cas la pièce dont je parle comportait une scène caricaturant un accouchement qui avait choqué la jeune mère que j’étais alors, beaucoup plus que l’irrévérence blasphématoire qu’illustre le titre que je viens de citer. On dénigrait à cette époque, au nom de la révolution sexuelle et du féminisme, ce qui faisait jusque-là l’honneur du plus grand nombre des femmes: mettre au monde des enfants. Je crois avoir participé à la première révolution, la révolution sexuelle, mais, question féminisme, je faisais aussi mon bonheur de la maternité (le Mouvement français pour le planning familial, qui date de 1960, avait d’ailleurs d’abord été créé sous le nom de Maternité heureuse en 1956). Lors d’un rassemblement contestataire à la Mutualité (dans le 5e arrondissement de Paris), l’estrade a été envahie de jeunes femmes aux seins nus: certains parmi le public et les militants applaudissaient, d’autres ricanaient, et moi, honnêtement, je trouvais ça nul et j’ai quitté la Mutu. Les mêmes qui revendiquaient la jouissance refusaient d’être asservies à la maternité, ce qui pouvait se comprendre si elles avaient risqué d’avoir, comme tant de femmes que j’ai pu croiser à cette époque, 4 enfants à 20 ans ou 7 à 23 ans. Mais le planning familial balbutiait déjà, méthode Ogino, pilule et stérilet (l’avortement restait interdit mais de plus en plus fréquent et surtout revendiqué), les filles de la Mutu en étaient déjà les bénéficiaires, alors que dans les couches populaires hexagonales la montée de la société de consommation et des revendications féministes conduisait simplement, jusque-là, à remplacer l’allaitement maternel par le biberon, ce qui réduisait d’autant l’espacement des naissances et, vu les progrès de la médecine néonatale, créait parmi les Français installés en France depuis plusieurs générations des familles hypertrophiées: la pratique succédait à la coutume de la mise en nourrice des enfants, qui, malgré les bons conseils de Rousseau au 18e siècle, avait explosé en France au 19e siècle (2,8 sur 100 enfants pour Lille; 9,6 pour Bordeaux; 29,3 pour Paris et 47,9 pour Lyon en 1887-1888, mais pour une mortalité consécutive qui pouvait emporter jusqu’à 71% des enfants donnés en nourrice, sans compter celle des frères et sœurs de lait trop tôt abandonnés par leur mère); j’ai pu moi-même constater qu’à la fin des mêmes années 1960, les migrantes des ex-colonies pouvaient avoir eu 8 ou 10 enfants en atteignant l’âge de 40 ans, mais jamais 20 ou 22: c’est qu’elles allaitaient leurs enfants jusqu’à l’âge de deux ans, lourde charge sans doute, mais leurs gamins s’en portaient d’autant mieux et pleuraient moins, ce qui diminuait la fatigue.

Les féministes d’alors se partageaient entre celles qui se défiaient de la maternité, voire la rejetaient, et celles qui encensaient la maternité, et j’étais clairement du côté des secondes.

 

L’oubli de la différence? Les étapes de la légalisation de l’avortement

Vingt ans plus tard, je me souviens d’avoir entendu dans un amphi une jeune fille, d’allure parfaitement libérée et décontractée, demander candidement: «Mais pourquoi?» à un professeur qui évoquait les contraintes que les bienséances et l’honneur familial faisaient autrefois peser sur les jeunes filles tentées de sortir la nuit et les dangers spécifiques qu’elles y couraient. Cette jeune fille n’avait tout simplement plus aucune idée de ce qu’avait pu représenter naguère, et que représente encore en tant de pays, le contrôle de la sexualité féminine et de la reproduction. Avec l’aide des moyens contraceptifs, elle contrôle cela elle-même et à sa guise. Je renvoie ici aux Années d’Annie Ernaux. Il faut mesurer le changement colossal qu’a représenté l’évolution récente, et aussi le coût de l’artifice qui a permis à cette jeune fille de jouir de la même liberté que ses camarades masculins. Je dis coût, parce que, outre la médicalisation de la sexualité reproductrice féminine en général (dont prescription de la pilule, mise en place du stérilet, prélèvement d’ovocytes, conception in vitro, implantation d’embryons, etc.), le risque existe, et il est déjà largement avéré, que le contrôle ainsi médicalisé soit, comme l’industrie des nourrices naguère, pris en main par les mâles, la famille et la société au sens large, ou par les autorités administratives (comme le montrent les avortements sélectifs des fœtus XX en Inde ou en Chine), voire exploité à des fins commerciales (location d’utérus parmi les populations pauvres, etc.). Sans compter les régressions natalistes toujours possibles, comme aux États-Unis actuellement ou en Pologne, avec le discours (mesuré) de l’Église catholique et celui (déchaîné) des évangéliques fondamentalistes. Nous ne sommes en réalité qu’au commencement d’une révolution dont nul ne sait ce qu’elle deviendra, ni si elle est soutenable à long terme.

Revenons un peu en arrière pour mesurer les évolutions de la loi.

La loi Neuwirth légalisant la contraception sur prescription médicale (la pilule) a été adoptée le 19 décembre 1967, remplaçant une loi du 31 juillet 1920 intitulée «loi réprimant la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle». Ses décrets d’application ont été lents à venir (1969 et 1972). À partir de 1974, le village picard où je vivais a vu les naissances nouvelles stoppées net dans tous les couples en âge de procréer.

Et parcourons rapidement les évolutions du droit à l’avortement en France.

La loi du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de grossesse, dite loi Veil, encadre une dépénalisation de l’avortement en France. Promulguée d’abord pour 5 ans à titre expérimental, elle est reconduite sans limite de temps par une loi du 31 décembre 1979.

Le 17 novembre 2000, c’est l’arrêt Perruche (Cour de Cassation) reconnaissant le droit à indemnité du fait du préjudice d’être né handicapé plutôt qu’avorté.

Le 4 mai 2001, la loi élargit le délai de recours légal à l’interruption de grossesse à 12 semaines de gestation au lieu de 10 (la loi est promulguée le 4 juillet 2001, elle prévoit la suppression d’un entretien préalable et que les mineures puissent avorter sans l’autorisation de leurs parents).

Le 17 janvier 2013, Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé, rend gratuite l’IVG pour toutes les femmes, quelle que soit la méthode (chirurgicale ou médicamenteuse). Les tarifs des IVG chirurgicales sont revalorisés afin de renforcer dans les établissements cette activité, et éviter qu’elle soit délaissée par les professionnels. Les femmes doivent conserver le choix de la méthode.

Le 26 janvier 2016 est annoncée la suppression du délai minimal de réflexion d’une semaine pour l’IVG. Les sages-femmes sont autorisées à pratiquer des IVG médicamenteuses, et les centres de santé, des IVG instrumentales.

Le 16 février 2017, le délit d’entrave à l’IVG est définitivement adopté par le Parlement, après un vote à main levée. La loi stipule: «Est puni (…) le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur une interruption volontaire de grossesse ou les actes préalables».

Tout récemment encore, la loi adoptée le 4 juillet 2021 uniformise le délai pour pratiquer l’IVG médicamenteuse à 7 semaines, qu’elle se réalise dans ou hors un établissement de santé, dans un souci de faciliter l’accès à l’IVG.

La loi du 2 mars 2022 allonge de 12 à 14 semaines de grossesse le délai de recours autorisé à l’IVG, afin que le droit à l’avortement devienne un droit effectif (les avortements jusqu’à 16 semaines sont possibles en Suisse).

On parle aujourd’hui de faire entrer dans la constitution le droit à l’avortement.

Dans le même temps, la montée de l’infertilité masculine (dont les causes sont de plus en plus souvent environnementales), du retard du premier enfant chez les femmes soucieuses de réussir d’abord leur carrière, les nouveaux droits des couples homosexuels, enfin le célibat de nombreuses femmes bien installées dans leur carrière mais désireuses d’avoir un enfant ont vu exploser dans nos pays les recours médicaux aux diverses techniques de procréation assistée.

 

Où en est le genre féminin?

Et maintenant, parlons de genre. Car les évolutions que nous venons de voir, et qui concernent le pouvoir et le risque de la procréation, cachent sans doute le fait que, comme le soulignait un collectif masculin canadien contre le sexisme, «la loi française occulte par une parité posée en principe une inégalité de fait».

Cent-cinquante ans après l’adoption du Code Napoléon, qui assimilait les femmes aux enfants mineurs, celles-ci obtiennent le droit de travailler et d’ouvrir un compte sans l’autorisation de leur mari. La loi du 13 juillet 1965 constitue une étape clé de l’émancipation économique des Françaises au 20e siècle. Vous remarquerez d’ailleurs que l’institution du planning familial aura suivi, et non précédé, cette émancipation économique. Quand j’étais gamine, lorsque notre mère nous envoyait faire une course, souvent il nous fallait d’abord, à nous les enfants, grimper deux étages pour demander à mon père l’argent nécessaire; et mon père grommelait «Encore!» d’un ton mécontent. Je vivais cela comme une humiliation pour ma mère. Mais en 1965, cette dernière a pu ouvrir un compte à la caisse d’épargne locale et mon père approvisionner ce compte régulièrement.

Enfant, je considérais néanmoins les femmes comme égales ou même supérieures aux hommes: leur travail, d’abord domestique, mais aussi dans les tâches agricoles, commerçantes, d’éducation scolaire, dans les paroisses, etc., était massif, évident, et il me semblait qu’on leur reconnaissait autour de moi une entière dignité, qu’il s’agît de ma grand-mère qui avait élevé cinq enfants et, sans se consoler, vivait pourtant dignement son veuvage, ou de ma tante célibataire directrice d’école, ou de ma mère qui était l’animatrice et le cœur battant de la paroisse de mon père. N’empêche que mon frère était nettement plus gâté et plus libre que mes deux sœurs et moi. Et mon père considérait mes prouesses scolaires comme un trait en moi de masculinité – ce dont j’avais horreur, autant que de mon prénom. Inversement, mon prof de philosophie en khâgne décréta un jour que mes qualités de style étaient typiques d’une fille et qu’on ne trouvait pas ça chez les garçons; il ajoutait que, quand même, chose rare, chez moi il y avait aussi de l’idée et pas seulement du style. Vous comprendrez que, comme Aristote avant eux, les lettrés de la génération qui me précédait tenaient les femmes pour constitutivement inaptes à la vie intellectuelle, sauf exception qu’on ne pouvait pas qualifier autrement que comme relevant d’un trait masculin. Selon Aristote, l’intelligence des femmes passait nécessairement par la matrice – hystera en grec – avant de monter au cerveau, et produisait plus d’hystérie que de bon sens. Les psys du 19e et du 20e siècles ont renchéri en chœur sur ces préjugés. C’est en 1972 que le concours de l’École polytechnique a été pour la première fois ouvert aux femmes, et on se rappelle que c’est une jeune fille, Anne Chopinet, qui est cette année-là sortie major du concours: on l’a vue défiler en jupe aux Champs Élysées le 14 juillet. Aujourd’hui, 50 ans plus tard, en dehors de certaines spécialités de plus en plus rares (technologiques, notamment), les femmes sont majoritairement plus diplômées que les hommes, au point que les mariages sont de plus en plus souvent hypogames, c’est-à-dire que le conjoint y est moins diplômé que sa conjointe (7). Ce qui ne l’empêche pas, très souvent, de mieux gagner sa vie. Les dernières réformes des programmes au lycée révèlent un abandon massif des mathématiques chez les filles: elles pourront donc d’autant moins espérer les carrières les plus prestigieuses. Corrélativement, les femmes les plus performantes ont souvent du mal à entrer dans une union stable. Dans le cas contraire, leur carrière empiète sur leur vie privée et familiale, elles recourent à des nourrices souvent issues de l’immigration, et ce sont leurs enfants qui leur reprocheront leur libération et leur réussite. Au Canada, par exemple, le retard scolaire des garçons sur les filles a inquiété au point que des bourses spécifiques ont été décernées aux garçons qui accomplissent une scolarité normale, afin de les encourager à poursuivre leurs études. Comme si pour être un garçon performant, il fallait nécessairement sinon dépasser, du moins égaler les filles.

L’égale capacité des filles à réussir des études de tout niveau étant ainsi démontrée, et leur fertilité maîtrisée, il n’y aurait en théorie aucune nécessité pour qu’à raison de deux ou trois enfants par femme, et à engagement à peu près égal dans la vie domestique, sans même qu’il soit nécessaire de sevrer les enfants trop vite, les personnes de genre féminin puissent mener une carrière à la hauteur de celle des hommes du point de vue de la qualification, de la reconnaissance et de la rémunération. Pourtant, cet objectif n’est pas atteint, et même à niveau d’études, de qualification, d’ancienneté et de poste strictement égal, les femmes sont en général un peu moins rémunérées que leurs homologues masculins. Un article récent en donne une explication: les mères aiment à aménager leurs horaires, leurs congés, ou des temps partiels pour s’occuper de leurs enfants tandis que les pères travaillent double pour nourrir leur progéniture, quitte à accepter l’éloignement (8).

De plus, quand les mères privilégient leur carrière, c’est, comme on vient de le voir, en confiant leurs enfants à des nourrices à bas salaire (comme c’est le cas de tous les métiers du care), ce qui ne fait pas nécessairement avancer l’égalité.

 

Conclusion: que deviendront-elles?

À ce point, comment suis-je féministe? D’abord, vous l’aurez compris, en revendiquant le droit de conjuguer carrière et maternité, et de voir cette dernière protégée, comme c’est le cas par exemple en Scandinavie, et pas seulement par la mise en place d’une délégation des tâches maternelles à des nourrices ou à des crèches. Cette pratique en France remonte loin dans l’Histoire, et l’on voyait au 19e siècle des charretées de nourrissons partir pour la campagne où les femmes sevraient trop tôt leurs propres enfants pour allaiter de leur lait mercenaire celui d’une étrangère. Il s’agirait aussi, comme le revendique par exemple le politique François Ruffin, de réhabiliter toutes les tâches du care majoritairement assumées par des femmes, et pourquoi pas dans un cadre familial (les conjoints aidants…) autant que professionnel. C’est ce point-là qu’il m’apparaîtrait nécessaire de souligner (et au sujet duquel je vous renvoie au féminisme marxiste dont parle Jean-Marc Lamarre, parmi les contributions de notre journée du Christianisme social). Le capitalisme a commencé par l’accumulation primitive, en ôtant aux femmes leur rôle social par l’accaparement des moyens de la reproduction sociale (terres, savoirs ancestraux médicaux et gynécologiques éradiqués avec la chasse aux sorcières, etc.). Il n’y a pas de fatalité à ce que le travail féminin spécifique de procréation et de nourrissage, voire de soins de proximité, soit tenu pour moins rentable pour la société en général que celui d’un ouvrier ou d’un cadre qui va enrichir les possédants au prix du renoncement au bonheur privé et de la destruction de nos écosystèmes. Le M.A.U.S.S (cf. M. Mauss, Essai sur le don) a montré que la richesse d’une nation est pour moitié au moins créée par les activités de soin, de production et d’échange non prises en compte dans le PIB (éducation, cuisine, confitures maison, tricots de la grand-mère, potagers familiaux, entretien des lieux de vie, activités caritatives ou associatives…). La seule garantie d’égalité durable serait donc, à mes yeux, une reconnaissance, une rémunération et, dans la mesure où le permet la spécificité des femmes dans la reproduction biologique, une distribution toujours plus paritaire ou, mieux, aimante et fraternelle des tâches du care.

Que deviendront nos petites-filles? Je considère souvent les miennes avec autant d’inquiétude que les mères d’autrefois. Elles peuvent choisir de devenir non-binaires autant que femmes, c’est là une des conséquences, l’un des effets de réel de la performativité du discours autant sur le modelage culturel du féminin (il a bien changé depuis mon enfance!) que sur la parité des genres dans toute leur diversité: les exceptions ont aujourd’hui redéfini la règle qui était jusqu’ici celle de la dualité des sexes et qui le reste, voire se durcit, dans la plus grande partie du monde, alors même que l’Occident est en train de perdre son leadership. Oui, elles si insouciantes, si libres, que deviendront-elles?

 

Illustration: photo iStock.

(1) Allusion au titre du livre d’Emmanuel Todd, Où en sont-elles, une esquisse de l’histoire des femmes, Seuil, 2022.

(2) Cancel culture: pratique apparue aux États-Unis consistant à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, des individus, groupes ou institutions responsables d’actes, de comportements ou de propos perçus comme inadmissibles.

(3) Françoise Héritier, Masculin-Féminin I. La Pensée de la différence, Odile Jacob, 1996 (rééd. 2002). Id., Masculin-Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Odile Jacob, 2002.

(4) Les personnes non-binaires ne se reconnaissent ni exclusivement dans le genre féminin, ni exclusivement dans le genre masculin.

(5) Cisgenre: par opposition à transgenre, individus dont le sexe assigné à la naissance est identique à leur genre actuel.

(6) Anne Fausto-Sterling, Les Cinq sexes, pourquoi mâle et femelle ne sont pas suffisants, suivi de Cinq sexes revisités, Payot&Rivages, 2013 et 2018 (1993 pour l’édition anglaise).

(7) Emmanuel Todd, op.cit., p.199.

(8) Sébastien Dupont, Pour une autre approche des différences de salaire entre hommes et femmes, Telos, 21 septembre 2022.

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