Crises ou effondrement: le programme d'action des Béatitudes - Forum protestant

Crises ou effondrement: le programme d’action des Béatitudes

Puisque «les crises que nous vivons actuellement, sont la conséquence d’une série d’hypothèses implicites que les sociétés riches ont faites et qui sont contestables au regard de l’évangile», c’est peut-être dans celui-ci, et en particulier dans le Sermon sur la montagne que l’on pourrait trouver un «excellent programme d’action, pour les chrétiens, dans la conjoncture actuelle». Dans cet extrait de son dernier ouvrage Crises locales ou effondrement global?, Frédéric de Coninck y voit «l’occasion de mettre à l’épreuve nos convictions les plus profondes; de les mettre à l’épreuve et de les mettre en pratique».

Lire la notice sur l’ouvrage sur le site des Éditions Mennonites.

 

Un monde qui repose sur des hypothèses contestables au regard de l’évangile

Le fond de l’affaire, en effet, est que les crises que nous vivons actuellement, sont la conséquence d’une série d’hypothèses implicites que les sociétés riches ont faites, depuis un peu plus de deux siècles, et qui sont contestables au regard de l’évangile. Comme nous venons de le dire, le Sermon sur la montagne est la meilleure boussole dans des circonstances où des choses se fissurent. C’est la meilleure boussole pour comprendre la responsabilité et la tâche que Dieu nous confie, ici et maintenant.

Parlons de ces hypothèses contestables.

On a tendance, premièrement, à survaloriser l’indicateur du niveau de vie, pour évaluer les politiques publiques. L’enrichissement collectif est un objectif qui n’est pratiquement jamais remis en question. On pourrait pourtant considérer qu’une fois que l’on a atteint un certain socle d’aisance, d’autres critères seraient intéressants à mettre en avant: la santé mentale, la qualité des rapports entre les personnes, les occasions de faire des projets ensemble, en bref la qualité de la vie. Mais quand le quantitatif prend le pas sur le qualitatif, cette obsession des indicateurs économiques nous rend vulnérables au poids des lobbies sectoriels qui ont beau jeu de dire que, si on contrarie leur activité, on va diminuer la richesse nationale.

Une hypothèse un peu plus débattue est que la violence est un recours normal lorsque l’on fait face à un danger. L’hypothèse est débattue, car beaucoup d’acteurs continuent à défendre la négociation, à développer les pratiques de médiation et à encourager à aller au fond des problèmes plutôt que de tenter de les supprimer hâtivement. Mais la tendance majoritaire actuelle est plutôt de faire une place plus importante à la contrainte et au rapport de force face aux tensions sociales. Cette tendance n’est pas seulement le fait des gouvernants, elle est également le fait de nombre de groupes protestataires. Or, il y aurait beaucoup de ressources dans le fait d’entendre la diversité des points de vue et des intérêts en présence. Cela enrichirait considérablement les voies d’action à portée de main. Et nombre de décisions radicales, aujourd’hui, face aux risques que nous courons, ne pourront passer la rampe que si elles sont longuement discutées, débattues et adaptées à la mesure de chacun.

Autre point: la marchandisation d’un nombre de services de plus en plus grand a conduit à faire une économie importante d’interactions sociales. Si vous achetez un bien sur Internet (pour prendre un exemple extrême), vous pouvez parfaitement le recevoir chez vous sans même voir le livreur. Et dans beaucoup de domaines, l’évolution est la même: on a substitué à des actions qui supposaient des échanges verbaux entre des personnes, des dispositifs qui sont pauvres en communication interpersonnelle. On achète ce qui, naguère, reposait sur des rapports d’entraide. Les communications à distance sont, pour leur part, pratiques et rapides, mais moins riches que les communications en présentiel. Dans beaucoup de services, les salariés sont réputés être substituables les uns aux autres, ce qui fait que l’on n’a pas affaire tout le temps à la même personne. Tout cela fait souvent gagner du temps et c’est souvent plus efficace. Mais quand on se trouve, ensuite, mis au défi de recréer des liens sociaux, on est dépourvu de ressources.

Le confort (pour prendre un dernier exemple), parfois qualifié de sécurité, est devenu une vertu cardinale, souvent supérieure à la justice. Celui qui est riche craint pour ses biens et il cherche à se protéger des «voleurs qui percent et dérobent» (Matthieu 6,19). Il cherche aussi à se protéger des protestataires qui mettent sa tranquillité en danger. Les victimes collatérales des choix des sociétés riches (ou des plus riches au sein des sociétés riches) sont priées de ne pas faire de vague. Et l’idée même qu’il y a autre chose à faire, avec ces gêneurs considérés comme des ennemis, que de les tenir en respect, est souvent considérée comme saugrenue.

Or souvenons-nous des menaces pointées dans la première partie (1): le mode de vie moyen qui engendre des dérèglements climatiques, la consommation exagérée des ressources naturelles, la diminution de la biodiversité, l’invasion de territoires sauvages qui nous exposent aux zoonoses, l’enrichissement d’une petite minorité qui engendre des régimes de plus en plus autoritaires, la coupure de la société en deux du fait de l’innovation technique actuelle. Si on fait l’hypothèse que le niveau de vie est ce qui importe par-dessus tout, comment remettre en question notre consommation exagérée avec ses conséquences néfastes? Si on suppose que le rapport de force est un bon moyen de contenir les problèmes sociaux comment faire face à la dérive autoritaire, lente mais sûre, des régimes politiques un peu partout dans le monde? Si on supprime la plupart des relations sociales, comment surmonter la coupure de la société en deux? Oui, les hypothèses de base que j’ai mentionnées rendent difficile de faire marche arrière, ou de trouver une autre voie, par rapport à ces diverses menaces. La plupart de ces défis appellent des remises en question profondes et demandent, en fait, que l’on renonce à certaines de ces hypothèses. Il est nécessaire, pour relever ces défis de s’ancrer dans une autre manière de voir la vie, d’adopter d’autres priorités.

 

Le bonheur paradoxal des Béatitudes, plus que jamais d’actualité

Alors, revenons au Sermon sur la montagne. On se rend compte, par exemple, que les Béatitudes sont un excellent programme d’action, pour les chrétiens, dans la conjoncture actuelle. Jésus prône un apaisement des conflits, à travers la douceur, la miséricorde et le travail pour la paix. Il nous demande d’être sensibles à toutes les personnes qui souffrent, qui sont victimes d’injustice et de pleurer avec ceux qui pleurent. Or le passage en force, l’exploitation des autres et des ressources naturelles, la course à l’enrichissement maximum, la surconsommation, sont des pratiques qui nous ferment aux autres et qui supposent même que nous nous fermions aux réactions des autres.

Mais, entre ces deux choix de vie, quel est celui qui rend heureux? On a parfois l’impression que Jésus prend plaisir à cultiver le paradoxe en proclamant heureux ceux qui sont, selon les apparences, plutôt malheureux. Or les sociétés d’abondance sont des sociétés collectivement malheureuses, toujours frustrées et insatisfaites, toujours à la recherche de l’objet qui leur manque, où la concurrence entre les personnes est la règle. Il y a une forme d’addiction à la consommation qui met les personnes en tension permanente. Plus les années passent et plus je considère que Jésus nous propose bel et bien, au travers des Béatitudes, la voie qui conduit au bonheur authentique. L’attention aux autres est libératrice. Elle nous sort de nos faux besoins et de nos attentes extravagantes. Jésus nous trace le chemin de la vie, déchargée des scories de nos égoïsmes et pleinement satisfaisante.

La première béatitude me semble donner le ton. Il est vrai que son sens est débattu. Dans le texte grec original, il n’y a pas de préposition entre le mot pauvre et le mot esprit. Le mot esprit est simplement mis au datif (2). On traduit donc, en général: heureux ceux qui sont pauvres quant à l’esprit. Mais le datif, en grec, a aussi le sens d’un complément d’agent. C’est pourquoi plusieurs commentateurs (et je les suis) proposent de traduire: heureux les pauvres par l’Esprit. C’est-à-dire: heureux ceux qui, grâce à l’action de l’Esprit, sont devenus pauvres. Pauvres dans le sens de mendiants (c’est le sens premier du mot en grec): heureux ceux qui ne sont pas autosuffisants, qui savent qu’ils dépendent des autres, qu’ils ne peuvent pas tout se permettre; heureux ceux qui ont découvert leur juste place dans la création et dans la société, celle de personnes qui ont besoin de la grâce de Dieu et de la grâce des autres.

Cette seule béatitude, avec sa traduction incertaine, ne pourrait pas servir de socle à un choix de vie. Mais les autres béatitudes et toute la suite du Sermon sur la montagne renforcent cette ligne de lecture. Par exemple, quand Jésus parle des richesses, son discours va dans ce sens. La pauvreté dont il parle n’est pas la misère. Elle a plus à voir avec la simplicité, avec le lâcher prise par rapport à l’argent. Souvenons-nous de ces paroles bien connues: «Commencez par regarder les oiseaux du ciel ; la vie est plus que la nourriture et le corps plus que le vêtement; ne dites pas sans arrêt: que mangerons-nous, que boirons-nous, de quoi serons-nous vêtus? Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice» (extraits de Matthieu 6,25-34). À titre d’introduction à ces considérations sur la richesse il y a, d’ailleurs, cette petite formule, dont la profondeur ne cesse de m’impressionner: «La lampe du corps, c’est l’œil, si donc ton œil est simple (3), ton corps tout entier sera dans la lumière» (Matthieu 6,22). On n’a pas trop de toute une vie pour tenter de s’approcher d’une telle simplicité! Mais c’est là qu’est le bonheur!

 

Tenir bon dans les tempêtes

Jésus nous propose donc un chemin de vie particulier, en rupture avec les choix de vie environnants. C’est vrai aujourd’hui, comme cela l’a été hier. Et si on veut penser à l’effondrement, la parabole des deux maisons, l’une construite sur le sable et l’autre sur le roc, nous fournit un point de repère crucial. On en oublie facilement la portée quand on l’a chantée à l’école du dimanche comme une exhortation à être un bon élève et à lire sa Bible. Mais l’opposition que fait Jésus n’est pas entre celui qui écoute et celui qui n’écoute pas, mais entre celui qui met en pratique et celui qui ne met pas en pratique (Matthieu 7,24-27). Et c’est une exhortation, quand des choix sociaux construits sur le sable ne résistent pas aux tempêtes, à ne pas nous laisser entraîner, à ne pas sombrer nous-mêmes dans le fatalisme et le laisser-faire, mais à tenir sur le roc et à servir de point de repère et de point d’attache aux autres.

Si on repense au duo Jérémie-Jonas, on voit ce que tenir bon dans un environnement contraire peut vouloir dire. Jérémie ne cède rien sur ses choix, même s’il est finalement emporté, avec les autres, par la catastrophe qu’il a annoncée. Jonas, pour sa part, est déçu que la catastrophe ne survienne pas! Mais, malgré ses insuffisances, il a quand même fait l’essentiel: il a averti la ville de Ninive et elle a entendu son message.

Les textes eschatologiques (qui nous parlent aussi bien de la fin, avec un petit f, qu’avec un grand F) dans les évangiles synoptiques, délivrent la même leçon: il faut résister même dans des circonstances difficiles. Citons Luc, cette fois-ci: «Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que vos cœurs ne s’alourdissent dans l’ivresse, les beuveries et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste. Mais restez éveillés dans une prière de tous les instants pour être jugés dignes d’échapper à tous ces événements à venir et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme» (Luc 21,34 et 36). Une fois encore, je le répète, cela concerne aussi bien la Fin, que toutes les fins partielles qui ont marqué et marquent l’histoire.

La perspective d’un effondrement global peut nous ancrer dans le fatalisme. Mais qu’il y ait des crises locales ou un effondrement global, c’est l’occasion de mettre à l’épreuve nos convictions les plus profondes; de les mettre à l’épreuve et de les mettre en pratique. Si la richesse globale de la société diminue fortement, que va-t-il se passer? Pour notre part, interrogeons-nous sur le sens de ce que nous vivons et de ce à quoi nous attachons de la valeur, concrètement, aujourd’hui. Cela nous aidera à faire face et à tenir bon, demain, au milieu d’un contexte qui risque d’être très violent. Et si on se retrouve dans une conjoncture où les tensions sociales sont de plus en plus vives, comment les chrétiens sont-ils appelés à s’y comporter? Ils ne sont pas là pour hurler avec les loups, mais pour être la lumière du monde.

 

Illustration: bas-relief du Sermon sur la montagne dans l’église Saint-Joseph de Kollnau (photo James Steakley, CC BY-SA 3.0).

(1) Le premier chapitre de l’ouvrage est intitulé: Les menaces avérées et celles qui sont moins certaines.

(2) On m’excusera cette petite parenthèse grammaticale qui est indispensable.

(3) C’est là le sens habituel du mot grec utilisé. On hésite à le traduire ainsi en français, car cela produit une formulation inhabituelle.

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