Chrétiens, biologie et écologie (1) - Forum protestant

«Notre point de départ est de dire que l’écologie cherche actuellement des fondements plus profonds parce que les différents discours semblent tout à fait inopérants.» Dans ce premier volet de leur dialogue, c’est d’abord au mathématicien Nicolas Bouleau de poser au sociologue Frédéric de Coninck quelques questions difficiles sur certains aspects du discours chrétien qui pourraient laisser penser qu’il n’est pas pour rien dans la crise actuelle.

Retranscription de la première vidéo visible sur Tendances, Espérance et Le blog de Nicolas Bouleau.

 

Nicolas Bouleau: Je suis mathématicien, mais les mathématiques, c’est très vaste! Disons que j’ai fréquenté certaines régions… Et puis j’ai enseigné ces mathématiques (j’aime bien transmettre les choses que j’ai comprises) aux universités Paris VI, Paris I et à l’école des Ponts. J’ai enseigné aussi des applications: la modélisation, la finance, enfin disons la finance mathématique, et puis également la philosophie des sciences (1). Plus récemment, je me suis tourné vers la biologie et donc aussi l’écologie. Et c’est ce dont nous allons parler avec Frédéric…

Frédéric de Coninck: Nous nous sommes rencontrés à l’époque où nous travaillions tous les deux à l’école des Ponts et Chaussées. J’ai effectivement commencé par faire (pas très longtemps) des mathématiques. Et puis une formation d’ingénieur à l’école des Ponts et Chaussées. J’ai travaillé un petit peu dans l’aménagement urbain, et puis assez rapidement je suis allé vers la sociologie: sociologie urbaine d’abord, puis sociologie du travail, et à la fin la sociologie de ce qu’on appelle les modes de vie, c’est à dire les manières de vivre, les manières d’utiliser l’espace urbain. En parallèle, je suis protestant et j’ai écrit un certain nombre de textes et de livres sur la manière dont on pouvait actualiser les questions de foi dans la société contemporaine. C’est à dire: comment est-ce qu’on peut faire dialoguer ce qu’on observe avec la sociologie et ce qu’on vit, les appels qu’on entend à partir d’une pratique protestante. Entre autres sur la question de l’écologie dont nous parlons aujourd’hui.

N.B.: Notre point de départ est de dire que l’écologie cherche actuellement des fondements plus profonds parce que les différents discours semblent tout à fait inopérants. Le CO2 qui est envoyé dans l’atmosphère ne diminue pas, la nature est dégradée, la biodiversité diminue… Pour le climat, ce sont des choses qui sont dites de façon claire et nette depuis une cinquantaine d’années, à partir d’une très solide science de base. Ce qui pose des questions de fond dont nous allons parler. Je voulais citer une petite phrase qui a été écrite par un mathématicien en 1970, en l’occurence Roger Godement (2) dans le journal Le Monde. Il écrivait: «Le vrai problème qui regarde les scientifiques en face depuis Hiroshima est le suivant: comment transformer une société que ses dirigeants orientent vers la puissance, la mort et la destruction de la nature, la mise en cartes de l’homme, en une autre qui serait elle orientée vers l’amitié, la vie, la conservation et la libération?». Ça pose bien le problème et c’était donc en 1970. Il est certain que les chrétiens sont concernés: une des preuves en est cette encyclique Laudato Si’ qui est évidement le résultat d’une rédaction collective et qui met l’accent sur une empathie avec la nature sous le vocable de «maison commune» et qui cite, s’appuie sur, se réfère à saint François d’Assise, un homme très simple qui avait une relation tout à fait particulière avec les animaux. Mais la première chose que je demande à Frédéric de Coninck, c’est: les mennonites, qui sont-ils?

F. de C.: J’ai dit que j’étais protestant et dans le protestantisme, il y a toute une série de mouvements dont les Mennonites. Tu viens de parler de saint François d’Assise et quand j’essaye d’expliquer simplement ce que sont les Mennonites, je dis que ce sont les franciscains du protestantisme. Ce sont des gens, un peu à l’image de saint François, qui ont considéré que la vie chrétienne, c’était mener une vie à l’image du Christ, et donc dans la simplicité, dans le respect des autres, la non-violence et même la non-puissance (pour faire référence à ce que raconte Godement). C’est un mouvement qui est apparu au moment de la Réforme. Il y a eu la Réforme mainstream (luthérienne et calviniste) et, en parallèle de cette Réforme, des mouvements qui ont considéré qu’il fallait aller plus loin et qu’on a appelé la Réforme radicale. Ils disaient que l’amour de l’ennemi, le respect de toute personne et donc le refus de porter l’arme (ce qui à l’époque était pratiquement inconcevable) devaient prévaloir; ainsi que la séparation de l’Église et de l’État qui est aujourd’hui devenue la norme. C’est à dire que la foi devait se construire de son côté, sans attendre de ressources de la puissance publique. D’autres mouvements semblables ont émergé par la suite: il y a eu les Quakers un siècle plus tard en Angleterre qui ont plus ou moins tourné autour des mêmes idées. Et il y avait eu des mouvements analogues avant la Réforme: en France, on connait le mouvement des Cathares ou des Albigeois mais il y a eu aussi le mouvement des pauvres de Lyon. À chaque fois, c’est un peu la même idée: ce sont des communautés de gens qui se rassemblent et qui décident de de retourner un petit peu aux sources de l’évangile, non pas seulement dans la doctrine mais aussi dans le mode de vie.

N.B.: Cathares qu’on appelait aussi parfaits

F. de C.: Oui, attention avec ce mot! Ça peut tourner à ça aussi: se croire les parfaits! Ce n’est pas complètement exclu, ce sont des choses qui arrivent…

N.B.: Une première question qui se pose, c’est que devant ces difficultés, le christianisme n’est plus, depuis l’empereur Constantin et le déclin de l’Empire Romain d’Occident, un mouvement révolutionnaire! Le christianisme suit d’une certaine façon l’évolution de la société telle qu’elle est, avec ses artefacts, avec sa technologie qui est destructrice de la nature mais aussi d’une sorte de mode de vie, de générosité et d’altruisme. Il y a là un problème qui, il me semble, doit être travaillé.

F. de C.: On est au cœur du sujet: tant que les chrétiens des premiers siècles étaient une minorité (et même une minorité persécutée pendant assez longtemps), il ne leur était pas difficile d’avoir une vision en rupture, de se dire qu’ils devaient mener une vie qui n’avait pas lieu d’être…

N.B.: Pas difficile? ils étaient persécutés, quand même!…

F. de C.: Pas au sens où la persécution était facile, mais il leur était assez naturel à ce moment-là d’être un peu en rupture, de chercher des voies différentes. Quand Constantin et puis Théodose imposent le christianisme comme religion d’État, c’est différent. D’abord parce qu’on est moins sensés ruer dans les brancards. Et puis on a l’appui de la puissance publique et c’est assez commode… mais on fait beaucoup plus facilement des compromis. Dans un tel contexte, on peut devenir chrétien par opportunisme. Et forcément, à ce moment-là, la force révolutionnaire du christianisme s’évapore. C’est aussi ce qui a distingué la Réforme radicale (dont les Mennonites faisaient partie) des autres courants de la Réforme qu’on a appelé la Réforme magistérielle car ils s’appuyaient sur le magistrat. À partir du moment où vous vous appuyez sur le magistrat, vous endossez les choix de la société. Quelquefois, ça peut être bien. Il y a un certain nombre de chrétiens qui ont essayé d’influencer la société. Mais souvent, des compromis, parfois majeurs, se produisent. On parlait de l’encyclique Laudato Si’… Pour moi, il est frappant qu’elle intervienne dans un contexte où justement le catholicisme devient minoritaire et peut donc retrouver ce côté un peu prophétique.

N.B.: Tu dis aussi l’importance du courant mennonite…

F. de C.: Oui, le courant mennonite est lui-même pluriel. Il y a eu de tout!… Il y a eu notamment les Amish. Chez les Amish, il faut se méfier de la technique dans la mesure où elle pousse à l’individualisme. Il y a une vision communautaire extrêmement forte. Et donc, si on considère que la technique moderne (comme par exemple l’usage de la voiture ou du téléphone) pousse à l’individualisme, alors on va refuser de les utiliser. Il y a certaines communautés Amish que ça ne gêne pas, par exemple, d’avoir une cabine téléphonique sur la place du village car cela oblige quand même les gens à sortir de chez eux pour téléphoner. Je pense qu’on peut voir les choses différemment, mais qu’il faut s’interroger. Les chrétiens en général (et les Mennonites essayent de le vivre à leur manière) sont là aussi pour tester d’’autres voies… sans être des donneurs de leçons.

N.B.: Il y a un certain nombre d’autres questions qui sont un peu liées à ceci. L’une des premières qui vient à l’esprit, c’est cette phrase: «Croissez et multipliez» (2). Il me semble que, compte tenu des limites de la planète, il y a un retour à faire sur cette assertion qui pourtant ne me semble pas tellement traitée dans le milieu chrétien actuellement…

F. de C.: C’est une phrase du livre de la Genèse et c’est donc lié à une vision de la Création. À ce propos, ce qui est frappant, à travers tout l’Ancien Testament, c’est que chaque fois que les hommes ont des rapports distordus entre eux, il y a des impacts sur la nature. On voit que le rapport hommes-hommes et le rapport hommes-nature sont, en fait, semblables. Si on se considère dominant et maitre et possesseur des autres, eh bien on va essayer d’être dominant, maitre et possesseur de la nature. En tout cas, cette fameuse idée de maitre et possesseur de la nature n’est pas dans le livre de la Genèse. En fait, Dieu met l’homme dans le jardin pour le servir, pour servir le jardin. On dit cultiver mais le verbe en hébreu est servir.

N.B.: Mais le catholicisme notamment a été largement vécu (au Canada, au Québec…) avec cette propension à faire beaucoup d’enfants. Il faut tourner la page!

F. de C.: Il y a eu, bien sûr, un natalisme qui était complètement hors de propos. Cela allait avec une vision de la famille qui était complètement réactionnaire au sens où c’est l’affirmation d’un patriarcat. Alors que là aussi, l’évangile met déjà en garde contre le patriarcat: «N’appelez personne sur cette terre votre père: vous n’avez qu’un seul père, c’est celui qui est au ciel» (3). Si on tombe dans le patriarcat, l’affirmation de la famille comme toute réalité sociale et puis le natalisme, on part sur une voie…

N.B.: Sur une voie qui n’est pas celle de l’écologie. Il y a une question un peu délicate sur laquelle je me suis personnellement interrogé: l’agnus dei, l’agneau de Dieu. Évidemment, ça n’a pas de rapport avec le sacrifice d’Isaac ou d’Iphigénie. Ce qui est rapporté, c’est une phrase de saint Jean-Baptiste qui désigne Jésus en disant: «Voici l’agneau de Dieu» (4). Ce qui signifie: voici l’homme simple et l’homme généreux «qui emporte les péchés du monde». Qui porte ou qui emporte mais la question, au fond, est: si c’est comme ça, alors tout va bien!

F. de C.: Si Jésus fait tout, nous n’avons plus rien à faire… On s’installe et puis il y a plus qu’à attendre. Mais ce n’est pas le sens, bien sûr. Dans l’idée de l’évangile de Jean (et cette citation de Jean-Baptiste est dans l’évangile de Jean), Jésus est l’agneau de la Pâque. On fait référence à l’époque où les Juifs étaient esclaves en Égypte. Et cet agneau de la Pâque leur ouvre la voie pour sortir de l’esclavage et aller de l’avant. Mais aller de l’avant, c’est leur responsabilité. On pourrait dire: voici un Dieu qui soulève le péché du monde comme on soulève une pierre. Après, une fois que la porte est ouverte, il reste à marcher… Si on fait référence à l’histoire que nous raconte l’Ancien Testament sur les Juifs dans le désert, ce n’était pas une histoire tellement extraordinaire… Une fois libérés, ils n’étaient pas forcément contents, ils avaient quelquefois envie de revenir en arrière… Quand on nous donne la liberté, c’est une responsabilité. C’est donc «Voici l’agneau de Dieu» qui nous donne l’occasion de nous libérer de nos déterminismes, des ornières, des choix tout faits… Une fois qu’on a dit ça, il reste à y marcher.

N.B.: Cela éclaircit un point qui est délicat. Mais une autre question qui se pose et que j’ai aussi rencontrée dans mes lectures est celle du dilemme entre la foi et l’œuvre. C’est dans les textes de Luther qui racontait qu’il avait traversé une crise morale et que, ne se sentant pas capable de faire comme saint François d’Assise, il était tourmenté par des envies. Dans ces troubles, il a retrouvé une sorte de sérénité à la lecture de l’épitre de Paul aux Romains dans laquelle il est dit que le croyant sera sauvé par la foi. Ce dilemme avec l’œuvre, (faire œuvre sainte comme saint François d’Assise) est difficile mais à l’époque de Luther, il y avait la vision de ce qu’était l’Église qui était une œuvre pas forcément si respectable avec ce qu’on appelle le commerce des indulgences. On comprend bien que faire œuvre sainte n’était pas forcément obéir à l’Église. Il me semble qu’entre la foi et l’œuvre, si on transpose cette question aujourd’hui, la question se pose…

F. de C.: C’est une question classique adressée aux protestants: vous en mettez tellement sur la foi que vous n’incitez pas vraiment les gens à agir puisque de toute façon ils sont sauvés… C’est un écueil qui existe. Je connais des gens qui sont un peu comme ça: «Ne nous ennuie pas avec tes histoires, de toute façon…». Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’avec Luther, il y a la question de savoir si on peut acheter son salut. Mais une fois qu’on a l’assurance de ce salut, la question est ce qu’on fait de cette foi, comment on vit de cette foi? Il y a par exemple un commentaire de Luther sur l’épitre aux Galates, une épitre qui affirme fortement aussi, comme l’épitre aux Romains que tu as citée, le salut par la grâce, mais dans laquelle Paul dit: ce qui compte finalement, c’est la foi agissant par l’amour…

N.B.: Il y a une dimension nouvelle.

F. de C.: C’est à dire que la foi nous fait accéder à l’amour. C’est la théorie: la foi agissant par l’amour n’est pas juste une sorte de réalité intellectuelle où on prend conscience du fait qu’on est sauvé. C’est aussi une forme de confiance. La foi, c’est la confiance qui nous met en action au travers de l’amour. Ce qui est d’ailleurs tout à fait en ligne avec l’idée de Paul, qui est au fond: vous n’êtes pas obligés de respecter la loi rituelle (qui était la loi de Moïse), ce n’est pas ça le point. Ce qui compte, c’est de vivre l’amour du prochain, l’amour des autres, l’amour de tout le monde, l’amour des ennemis… Voilà vraiment l’esprit de la loi, et donc mettez ça en œuvre en agissant par l’amour. Tout en étant évidemment délivrés de l’angoisse de savoir si on plait à Dieu ou pas puisque Dieu nous aime, justement! On répond à cet amour de Dieu par: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu», «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (5). C’est la réalité de la foi.

N.B.: Mais est-ce que tu ne penses pas qu’aujourd’hui, l’œuvre a beaucoup d’importance? Parce qu’aimer ses ennemis, ça ne va pas faire diminuer les émissions de CO2!

F. de C.: Si, si! Peut-être pas aimer tes ennemis, mais ne pas t’intéresser seulement à tes proches. C’est ce que dit l’évangile de Matthieu: «Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment…» (6), c’est à dire si votre amour se limite au cercle des gens avec lesquels vous pouvez rentrer dans des relations de réciprocité, de donnant-donnant… Eh bien, ça, tout le monde le fait! Mais il faut aller au-delà, il faut voir au-delà. Il faut peut-être justement voir au-delà de notre génération, au-delà de notre petit pays, vers les générations suivantes, vers d’autres pays qui seront peut-être plus impactés, vers des gens qui sont plus en difficulté que nous… C’est plutôt ça, c’est l’amour à longue portée qui ne se limite pas au petit cercle des proches (et puis voilà). C’est là le point.

N.B.: L’amour actif en quelque sorte?

F. de C.: L’amour actif, oui, et sans espérer en retour. Vous faites ça parce que vous y croyez, vous ne faites pas ça parce que vous attendez une gratification en retour. Si on agit pour l’écologie, on ne peut s’attendre à aucune gratification. On sait que c’est utile mais personne ne nous remerciera…

N.B.: Ce que tu dis me fait penser à une phrase du psychanalyste Jacques Lacan: «Les saints ne font pas l’aumône». Ce qui signifie qu’ils ne se désintéressent pas du mendiant (en lui donnant une obole pour l’écarter: mène ton affaire comme tu peux avec ça) mais transmettent une sorte de dynamique pour prendre en compte le problème de l’autre.

F. de C.: C’est «Lève-toi et marche» (7)

N.B.: Ce qui fait penser à Jésus et Lazare. Ce qu’on appelle la résurrection de Lazare mais veut dire: il revit!

F. de C.: Lazare, Jésus l’a réanimé, il l’a ramené à la vie (alors que Jésus est vraiment ressuscité). «Lève-toi et marche», c’est ce que Jésus dit au paralytique et on pourrait faire un lien avec la foi et l’œuvre puisqu’il commence par dire au paralytique: «Tes péchés sont pardonnés». Il y a alors des gens qui disent: «Oui mais enfin, il y va fort: d’abord, qui est-il pour pardonner les péchés? C’est facile de dire: Tes péchés sont pardonnés»… Alors Jésus dit: «Qu’est-ce qui est le plus facile? Dire: «Tes péchés sont pardonnés». Ou bien: «Lève-toi et marche»?». Évidemment «Lève-toi et marche» est un peu plus compliqué tout de même! «Pour que vous sachiez que ses péchés sont vraiment pardonnés, lève-toi et marche…» On revient à cette histoire de la foi et l’œuvre: tes péchés sont pardonnés donc, maintenant, lève-toi et marche! C’est à dire que tout ce qui t’écrasait (le péché du monde) est soulevé: on soulève la pierre du péché du monde… C’est le point, c’est ce qu’on espère pouvoir communiquer indirectement à chaque homme: cette flamme qui va lui permettre de se mettre en marche.

N.B.: Ces points sur la foi et l’œuvre me paraissent tout à fait importants. Mais, là, c’est plus pour un cercle de relations directes, ça ne porte pas sur les problèmes géopolitiques?

F. de C.: La géopolitique peut-être pas, mais je pense que c’est une question que se pose tout travailleur social: il n’est pas juste là pour prendre en charge des personnes. Il est aussi là pour si possible les remettre en position de marcher. Finalement, le rêve de tout politique est justement d’essayer d’aider les personnes. Par l’éducation par exemple. C’est l’idée de ne pas seulement les assister mais aussi de leur donner les moyens d’agir et de marcher. C’est vrai dans les relations proches, mais cela peut aussi se vivre aux niveaux méso-social et macro-social.

N.B.: C’est une direction… Et la direction, cela nous amène à la question tout à fait importante de la providence. Il y a un peu deux conceptions de la providence. Une conception religieuse et divine qui fait que, pour schématiser (excuse-moi, Frédéric), Dieu s’occupe de tout et ça va finir comme il faut puisque Dieu s’en occupe. Mais il y a une autre providence, fondée cette fois-ci sur la science, avec tout un courant de pensée de scientifiques qui ne sont pas forcément reliés les uns aux autres mais qui pensent que la science et sa fille la technique vont de toute façon dans une direction où ça va s’arranger. C’est une sorte de providence scientifique, au point que de très grands savants qui ont fait des apports importants, qui ont même eu des louanges de la société pour ça, parlent souvent avec une foi tout à fait impressionnante en la science et la technique. Je voulais citer un passage de Jean Perrin, un grand savant qui a contribué à la recherche sur les atomes avec Léon Brillouin et a écrit un livre qui s’appelle Les atomes (8). Il écrit en 1933 (il faut penser à la période): «Rapidement, peut-être en quelques décades, si nous consentons le léger sacrifice nécessaire, les hommes, libérés par la science, vivront joyeux et sains, développés jusqu’aux limites de ce que peut donner leur cerveau, limites qui sont loin d’être atteintes. D’un mot évocateur, ce sera l’Éden, l’Éden qu’il faut situer dans l’avenir au lieu de l’imaginer dans un passé qui fut misérable. Et au-delà encore, nous entrevoyons enfin l’âge où l’homme, connaissant le bien et le mal, saurait favoriser l’effort inconscient de la force vitale en ouvrant devant les déesses impassibles qui attendent inlassablement les hasards favorables, telle ou telle des barrières qui retardaient l’apparition des formes vivantes de plus en plus hautes». On voit bien qu’en 1933, Perrin voit un avenir radieux grâce à la science et anticipe même, si on prend ce paragraphe, les OGM et la manipulation de l’homme… C’est juste un exemple de cette providence. Et je pense que la providence, pour dire les choses de façon un peu provocatrice, c’est le business as usual!

F. de C.: Ce qui est frappant, en écoutant ce texte de Jean Perrin aujourd’hui, c’est de voir à quel point son vocabulaire est religieux, ce qui, d’ailleurs, fait un tout petit peu désuet quand tu le lis aujourd’hui. On voit bien que c’est une providence décalquée sur une foi qu’il a certes abandonnée mais qu’en fait il essaye de retourner. Mais là où, en tout cas, on a une fausse idée de la providence (un mot qui, je pense, n’est pas dans la Bible), c’est sur la vision de l’histoire qu’on a, dans l’Ancien Testament comme dans le Nouveau. Dans l’Ancien Testament, c’est plutôt une histoire tragique: c’est l’histoire d’un peuple qui fait fausse route régulièrement, que Dieu doit ramener, qui finit par partir en exil parce qu’il est allé trop loin… C’est une histoire plutôt heurtée. Et dans le Nouveau Testament, ce n’est pas mieux: il y a ces fameux textes qu’on appelle eschatologiques et qui parlent de la fin des temps. La fin des temps n’est pas quelque chose d’heureux. C’est heureux, si on veut, à la toute fin, parce qu’il y a la nouvelle Jérusalem. Mais la nouvelle Jérusalem surgit dans une situation de conflits plus ou moins perpétuels où les hommes font sans arrêt fausse route, des conflits entre des points de vue radicalement opposés et qui s’opposent violemment jusqu’au moment où c’est la fin. Mais on ne peut pas imaginer, au nom de la foi chrétienne, que l’avenir va bien se passer. Il y a plutôt un pessimisme.

N.B.: Il y a deux questions qu’il faut peut-être séparer: la question eschatologique et puis la providence qui est plus immédiate et où les choses vont s’arranger…

F. de C.: Mais les choses ne s’arrangent pas. Parce que l’eschatologie, contrairement à ce qu’on pense (et pas seulement dans le Nouveau Testament) ne concerne pas seulement la fin, elle nous concerne aussi tout de suite. Elle s’inscrit dans l’histoire. L’Apocalypse de Jean parle autant du passé et du présent que de l’avenir. Il y a des figures de la crucifixion de Jésus dans l’Apocalypse de Jean. L’eschatologie sert à éclairer le présent, c’est maintenant! Il y a cette fameuse phrase de Jésus que parfois on a mal comprise mais qui concerne déjà «cette génération» (9), qui concerne tout le monde. Et on peut penser que cette vision tragique fait que Jésus annonce des évènements plutôt désagréables et que les choses se passeront plutôt mal. À l’extrême fin, la Fin avec un grand F, il y a effectivement quelque chose de positif. Mais on ne peut pas avoir une vision de Dieu comme celle de l’enfant qui casse ses jouets et puis qui dit: «Papa va tout réparer».

N.B.: Je suis particulièrement frappé par le fait que cette providence scientiste ait été tirée d’une foi religieuse. Mais qu’elle l’a probablement transformée en une espèce de croyance. C’est un peu la vision de Teilhard de Chardin avec la conjonction de la biosphère et de la noosphère vers le «point Oméga» (10). Et, chez les scientifiques, les gens qui croient que l’hyper-technicité va finir (avec la biologie dont nous allons parler) par transformer les choses vers un meilleur évident… C’est pour moi de la providence.

F. de C.: C’est une pensée qui émane des Lumières. L’idée des Lumières, au 18e siècle, c’est au fond: on a tourné en rond jusqu’à présent mais nous, avec la science, on va aller de l’avant pour de bon!

N.B.: Oui, les 18e et 19e siècles: les grands récits sociaux, les saint-simoniens…

F. de C.: Alors que jusqu’au 18e, les gens n’étaient pas tellement convaincus que la société allait de l’avant. Je pense qu’ils étaient plutôt convaincus qu’ils vivaient dans un monde déchu, pécheur, une vallée de larmes… Et la seule chose qu’ils pouvaient faire de bien était de s’en échapper.

 

Lire le deuxième volet du dialogue entre Frédéric de Coninck et Nicolas Bouleau.

 

Illustration: Agnus Dei de Zurbarán (Musée du Prado, Madrid).

 

(1) Voir la rubrique Vidéos sur Le blog de Nicolas Bouleau. Et l’introduction à la philosophie des sciences, en ligne.

(2) Roger Godement (1921-2016), membre du groupe Bourbaki, mathématicien connu pour son sens de la pédagogie et de l’engagement éthique, spécialiste des liens entre économie et industrie de l’armement.

(3) Matthieu 23,9 (avant le discours contre les scribes et les Pharisiens).

(4) Dans le premier chapitre de l’évangile de Jean, Jean le Baptiste cite deux fois l’agneau de Dieu en voyant Jésus : au verset 29 (en voyant Jésus «s’approcher de lui») où il dit: «Voici l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde», au verset 35 (à «deux de ses disciples» dont André, frère de Simon Pierre, quand il voit «Jésus passer») où il dit simplement: «Voici l’agneau de Dieu», ce qui incite les deux disciples à suivre Jésus.

(5) Citation de Jésus dans sa réponse au professeur de la loi qui lui demande: «Quel est le plus grand commandement de la loi?» (Matthieu 22,34-40). Jésus cite deux commandements tirés du Deutéronome (6,5) et du Lévitique (19,18).

(6) Matthieu 5,46 (sermon sur la montagne).

(7) Parole que l’on trouve dans les 3 évangiles synoptiques à propos d’un épisode dans une ville au bord de la mer de Galilée (Capernaüm selon Marc): Matthieu (9,1-8 ), Marc (2,1-12), Luc (5,17-26). À propos de la guérison de l’infirme de la piscine de Béthesda à Jérusalem dans le cinquième chapitre de Jean.

(8) Jean Perrin (1870-1942), prix Nobel de physique en 1926. Il fit paraître Les atomes en 1913. Ses cendres ont été déposées en 1948 avec celles de Paul Langevin au Panthéon. Léon Brillouin (1889-1969) est considéré comme une des pères de la mécanique quantique.

(9) Matthieu 24,24: «Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera pas avant que tout cela n’arrive» (discours sur le mont des Oliviers).

(10) «Explication du monde» développée en particulier par le penseur jésuite dans son essai posthume Le phénomène humain (1955).

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