Sous les pavés, la plage avec quelques ruminations hérétiques - Forum protestant

Sous les pavés, la plage avec quelques ruminations hérétiques

Bientôt chacun va prendre ses quartiers d’été. Cela ne doit nullement impliquer de mettre en sommeil ses grammes de cerveau disponible. Peut-être, est-il possible, au contraire, dans ce moment de détente, de se montrer plus libre pour quelques ruminations hérétiques, c’est-à-dire qui ne refoulent pas les pensées non mainstream qui vous traversent la tête, celles qui s’évadent quelque peu des cadres de penser ordinaires.

Texte publié sur le blog de Jean Baubérot.

 

Voilà, en tout cas, en exclusivité mondiale comme toujours, pour les adeptes du Blog!, quelques ruminations dont le but premier consiste à en susciter d’autres. Chère lectrice, cher lecteur, ruminez sous vos parasols, trouvez des miettes hérétiques!

 

Différence entre réalité et actualité

La tourneuse (ou le tourneur) de pages constitue un élément indispensable d’un concert où elle/il doit avoir, à la fois, une très bonne connaissance musicale, une très bonne maitrise du morceau joué, pour ne pas commettre d’impair et, en même temps, la tourneuse/le tourneur de pages doit s’adapter au virtuose: certains de ces derniers veulent que l’on tourne la page quelques notes à l’avance, d’autres au tout dernier moment. Et lors des applaudissements (de l’actualité donc et de la reconnaissance sociale): la tourneuse ou le tourneur de pages reste dans l’ombre, constitue l’angle mort. Pourtant sans elle/lui, le concert serait un four, le train n’arriverait pas à l’heure. Partie émergée de la réalité sociale, celle qui ne fait pas actualité.

 

L’homme blanc n’existe pas

On dit que la race est une construction sociale liée au pouvoir, preuve en est:  le blanc ne sait pas qu’il est blanc. OK, je comprends ce que l’on veut signifier par-là, mais je ne suis pas d’accord avec la preuve donnée: le blanc (qui peut, en fait, revendiquer implicitement ou explicitement d’être tel, quand il est de droite dure, comme c’est de plus en plus le cas aujourd’hui) n’est pas du tout… blanc: sa peau est d’une des nombreuses nuances du rose pale, et/ou du jaune-rose, ou quelque chose d’approchant, bref le pseudo blanc est coloré. Preuve en est, on dit: «Un tel est blanc de peur». Comment serait-il blanc de peur s’il était blanc au départ? Ou encore, on énonce: «Elle est malade, elle est toute blanche!». Comment sa blancheur serait-elle symptôme de maladie s’il s’agissait de sa couleur normale? D’ailleurs, mettez un pseudo blanc devant une feuille blanche ou un mur blanc et la différence vous sautera aux yeux! Moralité: le terme même de blanc est implicitement raciste.

Le combat le plus difficile à mener contre soi-même consiste à ne pas essentialiser les cons (qui, eux, essentialisent à tour de bras, comme des cons qu’ils sont!). Il faut assumer pleinement le paradoxe: un vrai con peut être (presque) intelligent par ailleurs. Et si on n’arrive pas à penser cela, à le ruminer, à l’intégrer dans sa manière d’appréhender autrui, on devient soi-même un frère (ou une sœur) ennemie·e du con. Mais, bordel de merde, que c’est dur, dur (il y a beaucoup de cons tellement cons!)…

 

Gros mots

Il ne s’agit pas, à mes yeux, des mots grossiers (dont un Brassens a fait un usage virtuose) mais les expressions et termes continuellement invoqués, de façon fondamentaliste, comme ayant valeur d’évidence, et en oubliant qu’il s’agit de termes boomerang permettant de court-circuiter ou de clore le débat, de rétrécir au maximum l’horizon intellectuel, d’avoir une hypocrisie structurelle, et très souvent ces mots constituent des masques générateurs de boucs émissaires. Leur prolifération, cette dernière décennie, ont fait que la seule personne qui semblait sûre d’être au second tour était une Le Pen. Il est urgent de les décrypter, de faire preuve à leur égard de l’esprit critique qui est, par ailleurs, revendiqué. Bref de ne plus servir la soupe au lepénisme, largement entendu. Problème: la communication de masse oblige presque à ce simplisme du premier degré.

 

Valeurs de la République: une expression xénophobe?

La virilité, la croyance d’une supériorité des hommes sur les femmes figurait parmi les valeurs de la République au début du 20e siècle. Donc, il s’est produit une inversion de valeurs, invoquées pourtant comme des absolus. D’autres valeurs sont aujourd’hui totalement oubliées. Ainsi, l’invocation du débat démocratique qui serait le must des réunions publiques (en fait, un rituel qui se terminait toujours par la victoire de l’organisateur de la réunion). Cette évocation a fait en sorte que beaucoup de républicains laïques estimèrent consentir à une dérogation très importante aux valeurs de la République en acceptant, en 1905, que, dans les cérémonies religieuses, l’officiant ne puisse pas être contredit.

Au premier rang des valeurs de la République pour Jaurès se trouvait «La République sociale»; pour lui, ou la République est concrètement et effectivement sociale, ou elle n’est pas la République. Cela revient aujourd’hui à dire que la première valeur de la République serait d’être concrètement et effectivement anti-discriminante. Et comme elle ne l’est pas, elle doit devenir la République. Mais l’expression valeurs de la République n’est pas utilisée comme un horizon, beaucoup plus comme une caractéristique substantialiste: la République a des valeurs, elle les possède.

C’est implicitement signifier qu’il ne s’agirait pas des mêmes valeurs que celles de la Belgique, de la Hollande, de l’Espagne, de pays scandinaves (sans parler, naturellement, du Royaume-Uni). Et, de plus, en fait, c’est la République, sous-entendu française. Ce n’est pas la République italienne par exemple. D’ailleurs, on étonnerait beaucoup les Italiens en leur affirmant que leurs valeurs sont fondamentalement divergentes de celles des Espagnols! Ce n’est pas, naturellement, la République américaine. Au contraire, dans cette perspective, on oppose volontiers France et pays anglo-saxons, la monarchie britannique et la république américaine mises dans le même sac. Cela signifie, en fait: qu’il s’agisse de monarchie ou de république n’a que peu d’importance.

Donc, si on gratte un peu, cette expression signifie: les valeurs de la France; elle implique la croyance stupide que la France possède des valeurs spécifiques, divergentes de celles d’autres démocraties, des valeurs que l’on ne retrouverait nulle part ailleurs. C’est donc, de fait, une expression structurellement xénophobe, mais qui cache bien son double jeu, et est, en conséquence, structurellement hypocrite. Comment peut-on avoir la naïveté de penser que l’on va développer une ouverture culturelle à l’Europe en bassinant les gens avec les valeurs de la Rrrrpublique? On fait, au contraire, le jeu du populisme nationaliste.

 

Communautarisme

On pourrait appliquer à cette expression la manière dont les nouveaux outils numériques développent l’entre-soi. Ainsi, lire des livres sur Kindle constitue à la fois un progrès et comporte le risque de disparition à terme des librairies et des libraires, avec tout ce que cela implique comme disparition du furetage qui est découverte, ouverture. De façon générale, les algorithmes vous enfoncent dans le trou de vos aprioris.

 

Lettre d’Aimé Césaire à Gérard Noiriel

Lecture dans Le Monde du 25 juin, du texte de Nicolas Truong: Pap Ndiaye, le ministre qui veut réconcilier la nation. Truong cite le blog de l’historien Gérard Noiriel, critiquant Pap Ndiaye parce qu’il aurait «tendance à placer sur un plan d’égalité la race et la classe alors que le milieu socio-économique (selon Noiriel) joue un rôle déterminant dans le destin social des individus». Puis, plus loin, pour illustrer la volonté de Pap Ndiaye de «prolonger une longue histoire culturelle, intellectuelle française», Truong cite assez longuement la lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez, le 24 octobre 1956, où l’écrivain-député explique pourquoi il quitte le Parti Communiste. À la relecture, on est frappé par le fait que, sans changer un seul mot, cette lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez pourrait être, tout aussi bien, une lettre à… Gérard Noiriel.

 

Le droit à la différence, L’universalisme français et les juifs

La version française de l’ouvrage fondamental de Maurice Samuels vient de paraitre aux éditions La Découverte (1). Il faut lire ce livre qui montre que l’universalisme républicain, et plus particulièrement la Révolution française, n’a pas toujours eu l’aspect monolithique et forcément universalisme abstrait que les partisans du Rrrrépublicanisme prétendent de façon très péremptoire être son trait constitutif. Samuels montre, notamment, que la fameuse phrase de Clermont-Tonnerre (tout aux juifs comme individus, rien comme nation) est mal comprise. C’est typiquement le livre sérieux que l’on peut dévorer à la plage, à cause de sa clarté d’écriture et parce qu’il est composé de plusieurs études, qu’il est possible de lire séparément. On peut donc arrêter sa lecture, à la fin d’un chapitre, pour reluquer beaux mecs et belles nanas! Et, outre l’étude que je viens d’évoquer (La Révolution reconsidérée. À l’origine d’un universalisme pluraliste), je signalerai comme particulièrement intéressantes (parce qu’assez inattendues) celle sur Rachel Félix à la Comédie Française. Le triomphe d’une étoile juive française, et celle sur Le ‘juif’ dans La Grande Illusion. L’universalisme inclusif de jean Renoir.

Seul bémol: parfois la traduction d’Olivier Cyran n’est pas bonne: elle est fidèle quand elle devrait être une belle infidèle (selon l’heureuse expression d’Hubert Nyssen): ainsi, pour évoquer la loi de séparation, Samuels écrit à plusieurs reprises: «the Combes law», preuve que cette erreur (qui, à son insu, nie le libéralisme de la loi) perdure toujours. Cyran aurait dû traduire, «la loi de 1905».

En revanche, cette traduction est infidèle, bien à tort, sur deux points très révélateurs de l’absence d’habitus pluraliste de la culture française dominante.

D’abord, dans l’introduction il est parlé (p.8) du fait que les «minorités religieuses, protestantes et juives se voyaient exclues de certains droits accordés aux chrétiens». Bien sûr, ce terme de «chrétien» qui met les protestants hors du christianisme et confond christianisme et catholicisme, ne figure pas dans le texte original (cf. p.3 de The Right to Difference…). Ensuite, plus grave, alors que Samuels écrit «the separation of churches and the state», mettant bien un s à «churches» (pp.96 et 115), Cyran traduit: «la séparation de l’Église et de l’État» (pp.171 et 202), ce qui est typique d’une négation implicite des minorités religieuses; un paradoxe dans la perspective même du livre, mais qui montre à quel point les Français se trouvent gangrénés par une culture dualiste. Dommage. Mais il faut, quand même, lire cet ouvrage, qui décrypte bien «les ambivalences de l’universalisme français».

Mon but dans la vie: tenter de ne pas trop essuyer mes pieds sur le paillasson déjà souillé des idées reçues de mon temps!

Etc.: à vous de continuer…

 

Illustration: tourneuse de pages lors d’un concert classique.

(1) Maurice Samuels, Le droit à la différence, L’universalisme français et les juifs, traduit par Olivier Cyran, La Découverte (Sciences humaines), 2022. Édition originale: The Right to Difference, French Universalism and the Jews, The University of Chicago Press, 2016.

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