L'égale liberté de conscience - Forum protestant

L’égale liberté de conscience

Quelle leçon pouvons-nous retenir de l’histoire… en matière de laïcité? Pour Jean Baubérot, une bonne connaissance de l’histoire est d’autant plus nécessaire que l’on «justifie des changements importants» aux principes de la laïcité définis par la loi de 1905 «en affirmant que nos problèmes actuels ne sont plus ceux des auteurs de la loi de séparation». En étudiant de près ce qui concerne la liberté de conscience et les quatre conceptions qui se sont opposées à ce propos lors des débats de l’époque, il montre qu’en voulant changer celle qui s’est imposée alors (l’égale liberté de conscience qui garantit à la fois la liberté d’avoir une religion et de ne pas en avoir) sous prétexte d’un «changement de contexte», on remet en question la «philosophie politique mettant l’État et la puissance publique hors de tout substantialisme intégraliste, religieux ou séculier».

Intervention prononcée lors de la première assemblée générale de la Vigie de la laïcité le 17 septembre 2021 à la mairie du 20e arrondissement de Paris.

 

Une définition sommaire de l’histoire la présente comme la science du passé. En fait, de façon un tantinet plus sophistiquée, on peut dire qu’elle est la science de la temporalité humaine. Mais notre rencontre n’est pas un colloque universitaire, et partir de l’évocation du passé me semble important pour souligner un paradoxe que rencontre l’historien et que vit chaque humain: le passé est, à la fois, mort et vivant.

Le passé est mort: il a été mais a disparu pour toujours. Et nous pouvons nous trouver saisis d’un certain vertige métaphysique si nous songeons qu’à chaque instant notre présent disparait en se transformant en passé. Mais un autre vertige métaphysique peut s’emparer de nous en prenant conscience que le passé constitue une réalité irréversible, qui aurait pu être différente mais que, désormais, il est impossible de changer, réalité multiforme qui a construit le présent et l’imprègne de toutes parts. D’innombrables couches de passé ont rendu le présent tel qu’il est. Ainsi, à ceux qui attribuaient la paternité de la loi du 9 décembre 1905 à Émile Combes, bien qu’il ait quitté le pouvoir en janvier de la même année, Georges Clemenceau rétorquait qu’il se faisait fort de prouver que si Jules César n’avait pas envahi la Gaulle, la séparation des Églises et de l’État n’aurait jamais été faite! Derrière l’ironie mordante du propos, se nichait une part de vérité.

Quoiqu’il en soit, la référence au passé, ou plus exactement à ce que l’histoire et/ou la mémoire collective retiennent du passé, se trouve omniprésente dans les discours politiques et sociaux. La prochaine campagne présidentielle en constituera, n’en doutons-pas, un nouvel exemple. Et quand on croit avoir tourné la page de l’histoire par un changement social complet, cette dernière peut opérer, non des retours – jamais on ne revient en arrière – mais des renouveaux, comportant un mélange de passé resurgi et de situations inédites. De Gaulle prêtait à sourire en parlant de la Russie, et non de l’URSS. Pourtant, ce qui semblait nostalgie du passé s’est avéré annonciateur de l’avenir. Et l’erreur majeure, sur les plans politique et philosophique, consiste à croire qu’il existe un sens de l’histoire linéaire. La métaphore de la spirale est, en fait, beaucoup plus pertinente.

La permanente actualité de la loi de 1905

En ce qui concerne la laïcité, les médias et les propos des personnalités politiques, des décideurs d’opinion, invoquent, en France, de façon récurrente la loi de 1905. Néanmoins, l’on assiste, actuellement, à un virage du discours dominant. Pendant des décennies, cette grande réforme a été décrite comme immuable, gravée dans le marbre. Mais, depuis quelque temps, et maintenant avec l’adoption de la loi sur le séparatisme (abordée dans deux interventions ultérieures (1)) qui modifie certains de ses articles, on justifie des changements importants en affirmant que nos problèmes actuels ne sont plus ceux des auteurs de la loi de séparation.

Il faut nous montrer très attentifs à cette petite musique, car il est fort plausible qu’elle va être entonnée, telle un refrain, pour légitimer, demain, d’autres atteintes à la loi de 1905, leur donner une apparence de raison, les marquer au coin du bon sens. Donc, dès à présent, il parait nécessaire de clarifier notre rapport à cette loi, et pourquoi nous estimons qu’elle constitue toujours, plus de cent quinze ans après son adoption, le cœur même de la laïcité.

Répondre de façon convaincante à ce nouveau discours n’a rien d’évident. Il est indéniable, en effet, que la laïcité se vit (plus ou moins bien, tel est l’enjeu) dans des contextes politiques, culturels, sociaux différents suivant les temps et les lieux. Depuis longtemps, nous sommes de celles et de ceux qui refusons une approche essentialiste et figée de la laïcité, qui la cantonnerait dans le pur ciel des idées. Les partisans d’une nouvelle laïcité (selon l’expression de François Baroin, dès 2003) semblent donc nous prendre à notre propre jeu.

On m’oppose souvent l’argument de la différence de contextes car, en ce qui me concerne, depuis plusieurs décennies, j’affine une notion dont, je vous rassure, je ne vais pas vous infliger l’explicitation: la notion de seuils de laïcisation. Son but consiste, précisément, à aborder la laïcité dans une perspective socio-historique, à la périodiser comme on dit entre historiens; bref, à ne pas plaquer un contexte sur un autre.

Il n’empêche, la conjoncture dans laquelle Molière a écrit ses pièces de théâtre est encore plus éloignée de la situation présente que celle de 1905. Et pourtant, les figures de Tartuffe et de Don Juan dessinent des sortes de portraits-robots qui permettent de décrypter des comportements humains souvent rencontrés en différents temps et divers lieux. Ces figures nous parlent toujours; elles ne sont nullement dépassées, appartenant seulement au passé. Il existe, en effet, à travers la géohistoire, des sortes de permanences anthropologiques, des raisons et des émotions humaines récurrentes. Elles sont toujours enracinées dans un contexte précis, sans, pour autant, s’y réduire.

De même, la loi de 1905 a énoncé, clarifié des principes d’une permanente actualité. Elle informe toujours la jurisprudence et certains de ses articles ont valeur constitutionnelle. Les changer, de façon structurelle, aurait des conséquences incalculables. Il en résulte la nécessité de, comme on dit, creuser un peu la question, et de percevoir la leçon qu’il est possible d’en retenir car, en 1905, c’est non seulement la proclamation de ces principes qui a été faite, c’est également une certaine manière de les interpréter et de les appliquer qui fut décidée.

 

L’affrontement de conceptions divergentes de la liberté de conscience

Dans les limites de cette intervention, je prendrai l’exemple de la première affirmation de la loi: «La République assure la liberté de conscience…» (début de l’article 1), en notant que le verbe assurer implique un engagement, une participation active. «C’est bien le moins», m’a déclaré, un jour, un de mes interlocuteurs. Eh bien non: c’est le résultat d’un combat et, paradoxalement, si, dans le cadre de la démocratie politiquement libérale à laquelle se rattachait la Troisième République, tout le monde (ou presque) se réclamait de la liberté de conscience (ne serait-ce que pour ne pas se retrouver marginalisé dans le jeu politique), les deux dirigeants de la Commission parlementaire sur la séparation, Ferdinand Buisson, son président, et Aristide Briand, son rapporteur, ont dû ferrailler durement pour que ce principe figure dans la loi et soit placé en tête de celle-ci.

Plusieurs conceptions de la liberté de conscience se sont affrontées et trois d’entre elles ont été refusées.

Selon la première conception, la liberté de conscience ne doit pas inclure la liberté religieuse, car toute religion opprime les consciences par des promesses liées à un au-delà illusoire. En conséquence, l’État républicain promeut la liberté de conscience en travaillant à la destruction de l’influence sociale des religions, véritables fléaux sociaux. Un homme politique, injustement oublié depuis (car c’était une forte personnalité qui voulait mener un combat émancipateur), Maurice Allard, député socialiste du Var, symbolisait cette perspective.

Selon la deuxième conception, défendue par Émile Combes et d’autres membres du parti radical et radical-socialiste, ce sont les doctrines religieuses, figée en dogmes (terme dénonciateur récurrent du discours républicain d’alors, un peu comme aujourd’hui on parle d’intégrisme), et autres arguments d’autorité, qui oppriment les consciences et non le religieux en tant que tel. Pour promouvoir la liberté de conscience, l’État républicain doit, en conséquence, purifier la religion de ses dogmes, et combattre les ministres qui les propagent. C’est une épuration nécessaire pour spiritualiser le religieux, ce qui permettrait d’ailleurs de réconcilier la religion (catholique) et la République.

Pour d’autres enfin, au contraire, l’être humain est, fondamentalement, un animal religieux. Dans cette perspective, la liberté de conscience tend à se confondre avec la liberté religieuse, ou, du moins, doit privilégier la religion. D’ailleurs, écrivait le quotidien catholique La Croix, la création de rites et de mythes séculiers constitue une «singéo-manie» de la religion.

Nul besoin de vous faire un dessin: selon cette dernière conception, la liberté de conscience
coïncidait avec le maintien d’une (ou plusieurs) religion(s) officielle(s), de ce qui a constitué au
19e siècle, en France (et perdure encore aujourd’hui en Alsace-Moselle) le régime des cultes reconnus. Ses partisans étaient globalement opposés à toute loi de séparation. À l’inverse, les tenants des deux premières représentations se voulaient des séparatistes, comme on disait à l’époque. Pourtant, significativement, ils ont tenté de faire en sorte que le principe de la liberté de conscience ne figure pas dans la loi. J’en déduis que, tout en s’affirmant partisans de celui-ci, ils n’ignoraient pas, en fait, qu’ils en avaient une conception tronquée et que sa proclamation impliquait la défaite de leur vision des choses.

La loi de 1905 prévoit des peines identiques pour punir les pressions abusives soit en faveur,
soit à l’encontre de la pratique religieuse (article 31). Cela signifie que la République assure la
liberté égale de conscience. Cette égale liberté ne correspondait certes pas à la position des
adversaires de la Séparation. Mais elle se distanciait également des partisans d’un État
antireligieux et de ceux que je nomme les laïques intégralistes car ils affirmaient vouloir la
laïcité intégrale (2).

Ma thèse est la suivante: ces quatre conceptions de la liberté de conscience – les trois refusées par la loi de séparation, et celle qu’elle a promue – constituent, telles les figures de Tartuffe ou de Don Juan, des portraits-robots, des modèles permanents qui, sous des formes diverses, sont à l’oeuvre dans l’action politique et sociale d’hier et d’aujourd’hui (3). Et, sous couvert de changement de contexte, on voudrait nous faire passer de la conception de l’égale liberté de conscience affirmée en 1905 à telle ou telle des conceptions qui ont été refusées par les promoteurs de la loi.

 

Assurer une égale liberté de conscience: une tâche éminemment laïque

Alors certains affirment craindre que la neutralité arbitrale de l’État laïque, en promouvant la liberté égale de conscience, conduise, au bout du compte, à un dangereux relativisme. Un contradicteur m’a même opposé une expression de Jaurès, employée dans un discours célèbre sur la laïcité scolaire, en 1910: «Il n’y a que le néant qui soit neutre», déformant son propos en oubliant que le leader socialiste défendait, dans le même discours, «l’impartialité» de l’école publique.

En fait, assurer une égale liberté de conscience est tout sauf le «néant», car faire respecter par tous cette liberté implique tout un dispositif de règles juridiques, et c’est pourquoi, d’ailleurs, la loi de 1905, a quarante-quatre articles. Cela implique aussi une philosophie politique mettant l’État et la puissance publique hors de tout substantialisme intégraliste, religieux ou séculier, pour instaurer une réciprocité dans la reconnaissance de chacun. Cette perspective dégage la sphère publique des tendances totalisantes que peut revêtir tout système convictionnel, en insérant ces systèmes de sens dans le libre jeu de la société civile (et de l’espace public) en veillant à ce qu’aucun d’entre eux ne puisse la surplomber.

 

Sang-froid et universalisme républicain

Je terminerai par deux remarques.

La première rappelle que, selon Aristide Briand, promouvoir une égale liberté de conscience implique d’adopter, dans la nécessaire vigilance laïque, une attitude constante de «sang- froid». Il a martelé ce terme aussi bien pendant la fabrication de la loi de 1905 que pendant son application. Au contraire, les trois autres conceptions se trouvaient liées à des peurs et entretenaient ces peurs. Il existait, en 1905, aussi bien des peurs républicaines face à une Église politiquement puissante, à laquelle la loi de de séparation donnait une liberté inédite (pour la première fois, le pouvoir politique n’intervenait plus dans la nomination des évêques et autres ministres du culte), que des peurs catholiques accentuées par la politique répressive d’un anticléricalisme d’État, menée les années précédentes. Peurs républicaines, peurs catholiques: comme existe un plafond de verre induisant des discriminations, s’était façonné un mur de défiance, invisible mais bien réel, qui incitait au conflit frontal.

Là encore, dans des contextes très différents, la peur de l’avenir s’avère toujours forte et c’est assez logique car l’avenir est inconnu. Dans certaines civilisations, on se représente le passé comme étant devant soi, car on le voit en le mémorisant, et l’avenir, comme ce qui est derrière soi, ce qui peut nous tomber dessus sans crier gare! Mais la peur est mauvaise conseillère, et la loi de 1905 a été une réussite historique en arrivant à percer le mur de défiance. Cette stratégie du sang-froid a donc, elle aussi, une portée générale: face aux diverses menaces, et Briand n’en ignorait aucune, il fallait se montrer ferme sur les principes essentiels et souple sur tout le reste. Cette politique a permis de substituer à l’affrontement bloc contre bloc où chacun était sommé de choisir son camp une laïcité d’inclusion qui a isolé ceux que le rapporteur de la loi qualifiait de «surexcités», les rendant non attractifs, y compris envers ceux qui avaient un pied dans la République et un pied dehors. Les élections législatives de mai 1906 furent un triomphe républicain sans précédent.

Enfin, ultime remarque, les médias dominants ont tendance, aujourd’hui, à nommer les partisans d’une laïcité rigide, d’une laïcité à inflation quantitative, en les qualifiants de tenants de l’universalisme républicain. C’est leur faire beaucoup d’honneur car leur position présente de nombreuses analogies avec celles des deux premières conceptions refusées en 1905. D’ailleurs, ces médias ont, eux mêmes, tendance à exfiltrer la liberté de conscience de la laïcité. Pourtant, s’il existe une incarnation historique de l’universalisme républicain, c’est bien la loi qui, en séparant les Églises de l’État, a établi l’égale liberté de conscience. En tenant bon sur les fondamentaux de la loi de 1905, la Vigie de la laïcité se situe dans la perspective même de l’universalisme républicain.

 

Illustration: Aristide Briand dans les années 1900 (Library of Congress).

(1) Il s’agit des interventions de Philippe Portier et de Stéphanie Hennette-Vauchez prononcées dans la suite de cette assemblée générale de la Vigie de la laïcité (dont on peut lire le compte-rendu sur son site). On peut suivre les activités de la Vigie de la laïcité en s’abonnant à sa newsletter.

(2) L’affrontement de ces différentes conceptions est exposé plus longuement dans La Loi de 1905 n’aura pas lieu (tome II: La loi de 1905 légendes et réalités), ouvrage à paraître en novembre 2021, aux éditions de la Fondation Maison des sciences de l’Homme.

(3) Un Américain présent dans salle m’a indiqué, à la fin de la séance, qu’on retrouvait tout à fait ces quatre positions, actuellement, aux États-Unis.

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