Lycées: justice, écoute, avenir
Pour Valérie Rodriguez, responsable d’une Fraternité de la Mission populaire à Trappes, le mouvement de contestation des lycéens dit beaucoup «de leur courage, de leur opiniâtreté, de leur amour de cette république qu’on ne cesse de leur balancer à la figure en leur disant qu’ils ne la respectent pas». Pour les Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France, «les jeunes parlent, nous devons les écouter sans minorer ni leurs revendications, ni leurs capacités politiques». Pour le Mouvement du Christianisme social, «une démocratie ne peut pas demander à sa jeunesse de croire en demain tout en lui donnant le sentiment qu’elle doit affronter la force publique pour faire entendre son présent».
Le texte de Valérie Rodriguez a été publié le 14 octobre sur Blog pop. Celui des Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France a été publié sur leur site. Celui de Mouvement du Christianisme social date du 13 octobre.
Colère lycéenne: oui, c’est les ténèbres !
Depuis quelques semaines, les médias se déchainent pour fustiger le mouvement lycéen ou, a contrario, pour soutenir ces lycéens dans la manifestation de leur colère légitime.
Toutes ces séquences médiatiques sont symptomatiques d’un malaise profond d’une certaine jeunesse délaissée qui tente de se faire entendre et d’exprimer ses griefs face à des politiques dont le mépris est assourdissant.
Mais au fond, que nous disent-ils ces lycéens ? Que leurs conditions de scolarité sont déplorables ? Oui nous le savons: classes surchargées, professeurs absents, emploi du temps de ministre, pression Parcoursup… Que leur avenir est compromis et que la société dans laquelle ils vont devoir vivre n’incite pas au plus délirant des optimismes ? Oui nous le savons aussi !
Dans nos Fraternités de la Mission populaire, nous accueillons ces jeunes pour différentes activités. Des jeunes comme Kadiatou* qui vient d’avoir son bac mention très bien malgré un contexte familial peu favorable, des jeunes comme Fatoumata* qui intègre Sciences Po alors que sa mère ne sait ni lire ni écrire ? Que nous disent-ils ces jeunes ? De leur courage, de leur opiniâtreté, de leur amour de cette république qu’on ne cesse de leur balancer à la figure en leur disant qu’ils ne la respectent pas ? Ils disent qu’ils veulent s’en sortir, qu’ils croient à cet ascenseur social qui n’existe plus que dans leurs fantasmes, qu’ils veulent une vie meilleure que celle de leurs parents !
La réponse consiste uniquement à vaguement colmater des brèches béantes (3000 profs) et à réprimer ce mouvement avec des séquences d’une violence inutile et coupable. Des yeux, des mains sautent… Des familles sont réveillées à 6 heures du matin pour une perquisition et un gamin terrorisé est embarqué en garde à vue. Oui, on pourrait dire que brûler des poubelles ou des lycées est contre-productif, oui on pourrait dire que ça ne fait pas avancer d’un iota les revendications… Mais quand ceux et celles qui nous gouvernent se bouchent les oreilles et hurlent de concert en dénonçant des émeutes, des actes d’une gravité inouïe, des «racailles» qui cassent, je vois aussi des pancartes qui disent une vérité stupéfiante. Cette vérité c’est celle d’une jeunesse que l’on relègue dans des lycées poubelles pendant que d’autres étudient à Janson de Sailly avec vue Tour Eiffel… Cette vérité, c’est celle de gamins mutilés parce que l’on envoie la police pour arrêter ce mouvement au lieu d’écouter vraiment ce que cette jeunesse a besoin de dire. Cette vérité c’est celle d’un gouvernement à bout de souffle et qui ne sait que répondre par la violence à des revendications légitimes.
Alors on fait quoi maintenant ? On tente de les faire taire à tout prix, ces lycéens ? Pour que tout rentre dans l’ordre ? Que tout rentre dans l’ordre alors que le taux de tentative de suicide explose, que la santé mentale des jeunes est une préoccupation majeure pour de nombreux professionnels du secteur médical, que les inégalités se creusent toujours plus ? Que tout rentre dans l’ordre alors que des étudiants ont faim et se privent de repas régulièrement ?
Faut-il rétablir l’ordre ? ou simplement la justice ?
Valérie Rodriguez
* Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat
«Entendez-vous dans le feu» (1): les EEUdF soutiennent les mobilisations lycéennes
Depuis le 18 septembre, d’importantes mobilisations lycéennes et étudiantes sont parties des quartiers populaires d’Île de France pour s’étendre à tout le pays. En demandant plus de moyens dans l’éducation, de meilleures conditions d’enseignement, les lycéennes et lycéens se lèvent pour leurs droits et pour leur avenir, dans un mouvement de jeunesse inédit par son ampleur depuis 20 ans.
En tant qu’association de jeunesse et d’éducation populaire, les EEUdF apportent tout leur soutien à ces mobilisations.
Pour le droit des jeunes à décider pour elles et eux-mêmes
À travers ces mobilisations, les lycéennes et les lycéens défendent un principe fondamental: celui de décider pour elles et eux-mêmes.
En tant qu’association d’éducation populaire, les EEUdF soulignent l’importance de cette revendication. Nous répétons aussi l’importance pour les jeunes de pouvoir s’organiser collectivement et de façon autonome autour des enjeux qui les concernent.
La jeunesse n’a jamais été aussi informée et engagée, il est de notre devoir de leur faire confiance.
Le droit à une parole politique, et à ce qu’on l’entende
Dans une société qui décrédibilise et délégitime la parole des jeunes et des enfants, le moment que nous vivons nous appelle au contraire à ouvrir les espaces de dialogue pour tendre à la résolution du conflit.
Les violences qui résultent de ce dialogue rompu ne sont pas une fatalité. Les jeunes parlent, nous devons les écouter sans minorer ni leurs revendications, ni leurs capacités politiques. La répression violente de ces mouvements de jeunesse nous inquiète et nous alerte.
Nous appelons à entendre pleinement les voix qui montent des cortèges lycéens et étudiants pour construire des solutions concrètes, et non les réprimer.
Donner à la jeunesse les moyens de grandir et de s’épanouir pleinement
Nous soutenons qu’il est urgent de donner des moyens significatifs pour l’accès à l’éducation et aux loisirs de toutes et tous. A l’école et en dehors, tous les enfants et tous les jeunes doivent pouvoir grandir et s’épanouir, quelles que soient leurs appartenances sociales et leurs milieux économiques. Nous répétons la nécessité d’une politique de jeunesse ambitieuse, qui donne les moyens à l’enseignement public, aux associations, aux acteurs de l’éducation populaire de mener à bien leurs missions: celles d’offrir à toutes et tous les mêmes possibilités de construire un futur serein.
Éclaireuses et éclaireurs unionistes de France
(1) Canon scout traditionnel, repris dans les recueils unionistes dès les années 1930.
Quand l’État frappe l’avenir
Le Mouvement du Christianisme social exprime son soutien aux lycéennes et lycéens mobilisés pour des conditions d’études dignes. Il condamne les violences contre les personnes et les destructions. Il dénonce une réponse publique dominée par la répression et la brutalité, et demande que les revendications scolaires soient traitées à la hauteur de leur urgence.
Depuis la fin de septembre, la mobilisation lycéenne traverse la France. Derrière les images de poubelles incendiées, de vitrines brisées ou d’affrontements avec les forces de l’ordre, une jeunesse exprime son inquiétude pour son école et son avenir.
Des heures de cours perdues, des classes surchargées, des établissements dégradés, des personnels épuisés, la pression scolaire et l’angoisse de l’orientation, accentuées par Parcoursup: cette colère prend racine dans une école à laquelle sont retirés les moyens de tenir ses promesses.
Reconnaître cette réalité ne signifie ni sanctifier le mouvement ni fermer les yeux sur les violences commises lors de certaines mobilisations. Mais condamner les dégradations ou dénoncer des récupérations politiques ne dispense jamais d’entendre les revendications ni d’examiner les causes de la mobilisation.
C’est précisément ce que la réponse sécuritaire relègue au second plan: une question éducative devient une question d’ordre public, et des élèves qui réclament les moyens d’apprendre sont traités comme une menace à contenir. Les qualifier de manipulés ou d’immatures permet d’écarter leur parole sans lui répondre. L’école enseigne l’esprit critique; les institutions doivent accepter que les élèves l’exercent à leur égard.
Les milliers d’interpellations, notamment de mineurs, les adolescents blessés et les alertes concernant l’usage de la force mettent en cause la manière dont l’État exerce sa puissance face à sa propre jeunesse. Les moyens de contrainte dont il dispose lui imposent une exigence de discernement, de nécessité et de proportionnalité. Les violences policières dénoncées doivent faire l’objet d’enquêtes indépendantes, permettant d’établir les faits et les responsabilités.
L’autorité publique peut lever un blocage, empêcher une dégradation, rétablir la circulation. Mais elle compromet la confiance d’une génération lorsque les casques, les gaz, les interpellations et les gardes à vue tiennent lieu de réponse à ses revendications. Une démocratie ne peut pas demander à sa jeunesse de croire en demain tout en lui donnant le sentiment qu’elle doit affronter la force publique pour faire entendre son présent.
Le Mouvement du Christianisme social prend la parole par fidélité à l’Évangile et à son histoire d’engagement contre les injustices. La tradition prophétique juge les pouvoirs à la justice qu’ils rendent aux plus vulnérables. Jésus reconnaît une dignité et une parole à ceux que la société tient à l’écart. Cette foi nous engage à examiner les causes de la colère et à soutenir les jeunes dont les revendications sont disqualifiées. La paix à laquelle nous appelle le Christ exige la justice. Le retour au calme laissera la crise entière si l’école demeure privée des moyens d’instruire, de protéger et d’ouvrir un avenir.
Nous appelons les pouvoirs publics à mettre fin aux interventions disproportionnées, à garantir le droit de manifester et à renouer sans délai un dialogue avec les lycéens, les personnels éducatifs et les familles. Ce dialogue doit déboucher sur des engagements financés et datés: remplacement des enseignants absents, renforcement des équipes éducatives et médico-sociales, rénovation des locaux, amélioration des conditions d’études et priorité dans les choix budgétaires. Une consultation sans suite creuserait davantage la défiance.
Une jeunesse qui réclame les moyens d’apprendre engage notre responsabilité collective. La société lui doit davantage qu’un appel au calme: une école digne et un avenir ouvert.
Pour le Mouvement du christianisme social,
Son Conseil d’administration,
Son Président, Philippe Kabongo Mbaya
Écrire à: tableronde2@yahoo.fr
Illustration: lors de la journée de manifestation du 2 octobre à Perpignan (photo Aurelio Cárdenas, CC BY 4.0).
