Ce moment charnière qui se profile

Quatre ans après la crise financière de 2008, huit ans avant la crise sanitaire du Covid-19, Jean-Pierre Rive soulignait, dans cette intervention prononcée lors d’une table ronde sur Les religions face à la crise (1), le rôle particulier des chrétiens comme « ferments de lucidité » lorsque les certitudes s’effondrent et que les crises s’accumulent. Face à ce qui peut se révéler une « crise salutaire », il faudrait, « plutôt que de nous réfugier dans les idolâtries éphémères », d’abord « être reconnaissants de ce moment charnière qui se profile, un moment propice à déverrouiller nos imaginaires ».

 

 

Nous sommes dans une époque où se sont effondrées beaucoup de certitudes : celle d’une société communiste qui a été l’espoir de nombreux peuples au 20e siècle ; celle d’une science qui pensait pouvoir répondre à tous les questionnements ; celle d’une technique qui apporterait le bien-être à la très grande majorité ; celle d’un marché planétaire censé sortir de la misère les peuples les plus exposés à l’exploitation, à la malnutrition, aux catastrophes naturelles. Aujourd’hui, tout cela est en crise et cette crise est d’une ampleur inédite. Bien sûr, avant nous, des empires se sont effondrés, d’autres les ont remplacés. Ne serait-ce que dans l’histoire biblique, on voit Ninive supplantée par Babylone, Babylone supplantée par Athènes, Athènes supplantée par Rome. Mais aujourd’hui Pékin ou Delhi ne supplanteront jamais Berlin ou Washington car, dans toutes ses formes, la crise est mondiale.

 

Une accumulation de crises

Si on a craint de voir la destruction de la planète par le nucléaire, on peut craindre aujourd’hui que la destruction de la vie sur terre ne soit le résultat d’une exploitation illimitée des ressources, exploitation qui, si elle ne cesse pas à l’échéance d’une génération (au maximum), entraînera des catastrophes qu’aucun État, aucune gouvernance mondiale ne sera en mesure de juguler. C’est la première crise majeure à laquelle nous nous affrontons, celle du rapport de l’homme à la nature, à la création, à son environnement.

La deuxième crise majeure à laquelle nous nous affrontons, c’est celle du vivre ensemble, de notre capacité à vivre ensemble : vivre ensemble dans nos sociétés, vivre ensemble entre les peuples. Car cette exploitation de la nature s’est faite – il faut bien le dire – dans une distorsion de plus en plus grande entre les bénéficiaires du développement et les laissés pour compte du sous-développement. Nos sociétés, pourtant démocratiques, ont laissé se mettre en place un système pervers : l’enrichissement des uns s’est toujours fait au détriment d’une majorité qui, bien que relativement bénéficiaire d’une croissance matérielle, s’est toujours vue distancer par une oligarchie marquée par la cupidité et le désir de rentabilité. Les capitaux financiers ont été utilisés au détriment des conditions de vie et de travail de la grande majorité. Cette crise du vivre ensemble a un nom : l’injustice. Bien sûr, il faut avoir en tête que nous appartenons à des peuples privilégiés, privilégiés par la colonisation, puis par des contrats inéquitables, alors que d’autres peuples ont été asservis. Ces peuples sont confrontés aujourd’hui au désir compréhensible de ceux qui, voulant quitter des terres où la détresse règne, aspirent à trouver un havre de paix parmi nous. L’immigration, dont on nous dit à longueur de journée qu’elle menace notre bien-être, notre sécurité, n’est que le juste retour de nos pratiques du passé et de notre présent. Oui, il nous faut vivre ensemble. Ces écarts que nous avons subis, ces écarts que nous avons suscités, ces écarts dont nous avons profité, nous devons aujourd’hui les assumer. Et loin de nous laisser berner par les alarmes sécuritaires, il nous faut aujourd’hui savoir que cette crise du vivre ensemble (qu’actuellement on peut à peu près réguler par des quotas aux frontières) ne fait que commencer. L’ampleur probable des migrations à venir n’a rien à voir avec ce que nous connaissons aujourd’hui.

Alors, au-delà de ces crises majeures, d’autres crises marquent aussi nos sociétés. Et d’abord celle qui fait en ce moment la une de tous nos médias, la crise financière. Au passage, ne marque-t-elle pas la fin de cette idole majeure que la Bible nomme Mammon ? Cette crise illustre bien l’irresponsabilité de nombreux gouvernements de droite et de gauche dans tous nos États dits développés : crise des liquidités et de la monnaie en circulation, qui n’a plus aucun rapport avec la réalité des biens ou des services échangés ; crise de la dette dont nous sommes complices puisque nous avons accepté, victimes de la publicité et du marketing, de vivre des décennies au-dessus de nos moyens.

Aujourd’hui, ce monde-là s’effondre et en s’effondrant, il entraînera une crise sociale majeure ; celle-ci se profile à l’horizon et qui peut-être est déjà là. Cette crise sociale va sans doute exacerber tous les réflexes de peur et de méfiance qui se mettent en place lorsque les menaces sur les biens, quand ce n’est sur les personnes, se précisent. On voit déjà se répandre, exploser le sentiment d’insécurité, alimenté par les médias et aussi par les petites phrases honteuses d’apprentis-sorciers. Sournoisement et publiquement se mettent en place des dispositifs de sécurité, des arsenaux de textes répressifs, des surveillances qui, menaçant les libertés, nous conduisent à l’étouffement. On pourrait poursuivre cette description d’une société malade, malade des impératifs de concurrence, de performance, d’efficacité, de réactivité et de compétitivité.

 

Esquiver la crise ou agir pour un autre avenir ?

Alors, dans ce monde, des voix s’élèvent, des comportements se mettent en place, qui sont autant de manières de s’aveugler sur la réalité. Je veux évoquer brièvement quelques comportements d’esquive de cette crise qui nous touche.

Il y a d’abord ce personnel politique qui, sans vouloir distinguer les appartenances des uns et des autres, s’entête à faire miroiter un retour plus ou moins prochain à la croissance, un peu comme on attend le retour du Messie. Malgré le ton contraint de gravité de certains, l’issue de la crise qui nous atteint semble, pour la plupart d’entre eux, être liée à un retour de la croissance. Pour des raisons qui, je l’espère, ne sont pas uniquement électorales, nous sommes loin d’un Winston Churchill qui osait, dans un discours, prévoir de la peine, du sang, de la sueur et des larmes. Il y a comme un consensus dérisoire à promettre encore des lendemains qui chantent. On le voit, ne serait-ce que par le refus de nos élus d’employer le mot austérité. Serait-ce que l’austérité obligerait à plus de justice, à plus de solidarité, et que cela soulève le cœur aux privilégiés de notre société ?

Et puis il y a ceux qui adoptent une philosophie personnelle empreinte de mépris, relevant du vieil adage Après moi le déluge. Et qui, comme si rien ne changeait, cultivent sur leur planète égoïste la toute puissance et la douce jouissance immédiates.

Il y a ceux qui, conscients eux aussi de la fin d’un monde sans avenir, s’anesthésient dans des addictions de toutes natures. Tous ces comportements sont les symptômes d’un désespoir suicidaire.

J’ajouterai à cette énumération ceux qui, incapables d’assumer une réalité incontournable, se réfugient dans le virtuel. Notre société, qui a érigé sa vie publique en spectacle, est en train de convaincre une part grandissante de nos concitoyens que le mirage est plus près que la réalité et qu’un bon reality show soigne bien mieux qu’une pétition, une revendication ou une manifestation.

Mais il y en a encore qui pensent, contre vents et marées, que tout n’est pas joué, qui font obstacle au vieux discours libéral de Madame Thatcher, laquelle disait en son temps : « On ne peut pas faire autrement » (2). Il y en a encore qui pensent et qui agissent pour que l’avenir ne soit pas joué, pour qu’il s’évade du carcan des gouvernances mondiales manipulées par une oligarchie internationale aux intérêts étroitement liés, pour que cet avenir soit rendu au peuple, à ceux qui travaillent et qui peinent afin de pouvoir vivre et laisser en héritage à leurs enfants une terre encore vivable, une société conviviale.

 

Les chrétiens, ferments de lucidité

J’en viens maintenant à un point qui semble nous concerner plus directement. Les chrétiens ont-ils une parole particulière à dire à ce monde, les chrétiens ont-ils des gestes particuliers à inscrire dans l’histoire telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui ? J’ai envie de dire d’abord (et je pense que toutes les religions seront interpellées dans le même sens) que les chrétiens doivent être des ferments de lucidité. Disciples de celui qui a dit : « Je suis la vérité, le chemin et la vie » (3), leur parole peut être empreinte de lucidité, porteuse de lumière et de vérité. Il s’agit de mettre à nu ce qui est caché, camouflé. Voilà une première audace salutaire que nous pouvons mettre en œuvre. Je pense qu’il y a dans notre monde une accoutumance au mensonge qui interdit le véritable échange. Ici, je ne vise pas telle ou telle personnalité politique prise en flagrant délit de mensonge, mais plutôt l’élaboration persistante d’un langage sophistiqué qui, dans la bouche de nos dirigeants, n’a qu’un but : modifier, voire dénaturer le réel, en tous cas le masquer, se le masquer. Premier ministre de culture protestante, Michel Rocard avait voulu restaurer le parler vrai. L’intention était louable, mais lui-même ne se rendait pas compte de l’enfermement dans lequel la parole publique, prisonnière des médias et des échéances électorales, se débattait sans cesse.

«La fin de ce monde n’est pas la fin du monde»

Quand donc s’élèvera celui qui, parmi nos élites, osera dire : « La croissance, c’est fini. Un vent de tornade est passé. Il y aura de la peine et des larmes, mais nous avons la justice et l’espérance de la parole » ? Et c’est peut-être aux chrétiens qu’il revient de dire à ce monde qui tremble que la fin de ce monde n’est pas la fin du monde et qu’un avenir heureux est possible. De le dire avec d’autres, à l’instar de saint Augustin lorsque Rome fut mise à sac par Alaric (4). Nous allons avoir à traverser un redoutable désert. Mais nous apercevrons un monde heureux à l‘horizon et, sur le chemin qui y mène, nous serons plus fraternels ; il faudra redistribuer les richesses, partager les ressources, retrouver de la sobriété dans l’usage des biens, de la simplicité dans les comportements. On peut évoquer la remise du compteur à zéro, toutes les sept fois sept ans, telle qu’elle est évoquée dans le Lévitique (5). Le premier témoignage, pour les chrétiens, c’est de dire la vérité, c’est de rappeler que la croissance, cette quête sécularisée du salut, n’est pas un objectif à défendre, n’est pas un dogme intangible. Par contre, le partage juste et équitable de ce qui nous a été offert est une condition pour qu’une vie commune soit possible.

En évoquant maintenant un autre tabou, je serai peut-être en désaccord avec certains d’entre vous. Il s’agit de cette fameuse mondialisation. D’aucuns y ont vu un accomplissement du projet universaliste de Paul, l’apôtre des nations. Pourtant, l’universalité du salut que nous propose l’Évangile n’a jamais été l’uniformisation dans une société où Coca-Cola et MacDo sont rois. Il nous faut abandonner cette vision impériale qui prétend que les grandes questions vitales se règlent dans des grandes institutions dont on voudrait qu’elles soient toutes puissantes. On n’est pas loin du projet contre Dieu qui nous est rapporté dans le récit de la tour de Babel (6). On sait ce qu’il en est advenu. Je pense que les expériences récentes des différents sommets – Copenhague et autres G20 – ont montré l’incapacité de nos élites à coopérer. L’heure n’est plus aux enjeux de pouvoir pour assurer la sécurité des uns au détriment des autres. L’heure est aux choix courageux que, ici et là, des hommes et des femmes déterminés peuvent assumer et qui, par la vertu de l’exemplarité, mettent en œuvre des nouveaux modes de vie, des nouvelles manières de produire, d’échanger, de diriger, de gouverner.

« S’il en est ainsi, la crise qui nous inquiète, qui nous fait peur, est probablement une crise salutaire »

De même, par exemple, que les cercles de silence rassemblent ceux qui résistent aux tentations xénophobes, de même des cercles de partage pourront demain être ces lieux de résistance à un monde fou et dérisoire, et constituer les germes d’une vie commune, libre, apaisée et solidaire. La vie nouvelle attendue ne sera pas le résultat de grandes négociations internationales, mais le résultat de la démultiplication de grumeaux de convivialité qui feront lever la pâte d’un monde meilleur dont la gestation est semblable à celle de ces petites ecclésioles qui, au début de l’ère chrétienne, là où deux ou trois étaient réunis, furent les petits cailloux blancs d’une route sur laquelle les pèlerins du royaume de paix et de justice se retrouvaient en confiance. Et c’est là aussi une des convictions qui doit animer sans relâche les bâtisseurs de cet avenir. Nous vivons depuis plusieurs siècles sur l’idée que l’homme est nuisible à l’homme et que seul un encadrement sévère contractuel de ses comportements, une contractualisation serrée de ses échanges peuvent apporter la sécurité du vivre ensemble. La méfiance est le moteur pervers d’une dynamique sociale où le rapport de forces fait office de norme. Pourtant, à l’usage, on sait à quels étouffements ceci conduit. Aussi – et c’est là que l’Évangile nous ouvre à une autre problématique – l’homme n’est pas le délinquant potentiel qui vient me menacer dans mes biens ou ma vie et dont je dois me méfier, mais un frère avec lequel je peux faire un bout de chemin, pour construire, dans une utilité partagée, un espace et un temps bénéfiques.

Il est vrai que nous avons tous notre part d’obscurité, notre face sombre, mais véritablement, c’est là-dessus que se joue le réalisme de la parole à laquelle nous croyons, sa force de transfiguration. Le risque de la foi, de la foi au sens très large, de la confiance qui fait crédit à celui que nous croisons, est source de vie. Tandis que le risque dont nous voulons nous prémunir pour parer à toute éventualité malheureuse est un virus mortel. D’une société de défiance prête à assurer sa sécurité à n’importe quel prix, il nous faut passer à une société de confiance audacieuse, courageuse, libérée de la peur, des étouffements multiples, pour que demain soit possible. S’il en est ainsi, la crise qui nous inquiète, qui nous fait peur, est probablement une crise salutaire. Et, plutôt que de nous réfugier dans les idolâtries éphémères que nous impose un système en ruines, il nous faut être reconnaissants de ce moment charnière qui se profile, un moment propice à déverrouiller nos imaginaires, un moment de discernement touché par l’essentiel.

Demain, peut-être, nous faudra-t-il, comme bien d’autres dans des contrées hostiles, nous contenter de moins, de peu, et en être reconnaissants. L’heure n’est plus à la consommation pléthorique de produits préfabriqués, mais à la sauvegarde de l’indispensable dans un climat de justice et de partage. Et pour cela, il nous faut retourner à la ferveur, la ferveur des joies simples : avoir un toit, se nourrir, se réjouir, prendre soin des autres. Si la parole des prophètes, d’Ésaïe, de Michée annonçant ce monde où le loup et l’agneau paissent ensemble, où l’on ne fait pas de tort à son voisin, où les Nations ne tirent plus victoire les unes des autres (7), si cette parole est vraiment incarnée, alors nous pouvons ne plus lutter. Ce rêve est une réalité, cette utopie est à portée de voix, à portée de main. C’est le moment, l’instant de la saisir.

 

Illustration : dessin de William Blake en préparation de la gravure représentant Job maudissant le jour de sa naissance (début des années 1820).

(1) Table ronde organisée par la revue Passages le 21 octobre 2012 à Chatenay-Malabry. Après une introduction par l’ingénieur général Claude Liévens, sont intervenus Émile H. Malet (directeur de la revue Passages), Monseigneur Michel Dubost (évêque catholique d’Évry), le Grand Rabbin Haïm Korsia (aumônier général israélite des armées), Mohamed Aiouaz (adjoint au recteur de la Grande Mosquée de Paris), Jean-Pierre Rive (alors président de la commission Église et société de la FPF) et Julia Kristeva.

(2) « There really is no alternative » : phrase prononcée par la première ministre britannique le 25 juin 1980 lors d’une conférence de presse pour défendre sa politique monétariste contre l’inflation.

(3) Jean 14,6.

(4) Voir le sermon 81 prononcé par Augustin pour les chrétiens d’Hippone après l’annonce du sac de Rome par les Wisigoths d’Alaric en 410, où il dit entre autres : « Voici venir une tribulation ; elle sera pour toi ce que tu voudras, une épreuve ou ta condamnation. Elle sera ce que tu seras toi-même. »

(5) L’année du jubilé et les dispositifs de rachat et d’annulation des dettes tels qu’ils sont dictés par Dieu à Moïse dans Lévitique 25, 8 à 55.

(6) Genèse 11, 1 à 9.

(7) Ésaïe 11 et Michée 4, 1 à 8.

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