Prospérité française : comment s’y prend-on dans une entreprise ?

Stagnation de la croissance et du pouvoir d’achat ? Crise du financement public ? Décrochage de la France au niveau international ? Pour Yves Buchsenschutz, comme « dans une entreprise quand elle a ce type de problème », il faut « absolument faire une pause, voire un rétropédalage » pour analyser la situation et partager constat et solutions.

 

La France souffre (du pouvoir d’achat en particulier) mais elle ne souffre pas seule. Tous les pays développés qui se sont lancés dans le Welfare State après la Seconde Guerre mondiale atteignent aujourd’hui un ou des paliers qui mettent les individus dans une situation délicate. Chacun d’entre nous en effet, que ce soit en termes de rémunération ou de situation, est sensible au niveau atteint en valeur absolue, mais aussi à son évolution et de plus, en général, à la comparaison. Soixante-dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous avons atteint un niveau de vie exceptionnel en valeur absolue (merci à nos grands-parents) mais dont la machine à s’améliorer toussote ces derniers temps.

Cela surprend désagréablement la population, sans même qu’elle se rende compte clairement qu’en parallèle, sa situation par rapport aux pays similaires décroche également de plus en plus. On pourra noter au passage que la nature et la forme des nouveaux acquis (voyages, smartphones, médias, internet, voitures …) sont de plus en plus rapidement intégrés dans les dépenses dites contraintes et ceci, pour quasiment toute la population. À ce stade elles ne sont plus vécues comme signes de progrès pour chacun d’entre nous.

 

La montée du rejet populiste

C’est la raison pour laquelle on voit monter dans de nombreux pays le populisme qui fait que les couches les moins favorisées, suivies de très près par les classes moyennes de la société, se rebellent contre les élites, contestant le partage de la valeur. La mondialisation a certes profité à tous en termes d’économie d’achat (le tee-shirt à 10 €) mais le prix à payer a été plus lourd pour le peuple, qui a dû subir restructurations et nouvelles concurrences, que pour les élites. Ces dernières ont eu accès à un nouveau marché international qui a pris quelque part son envol alors que le reste de la population a la perception d’être condamné à la portion congrue.

Il n’y a pas en fait de différence entre MM. Trump, Orbán ou Salvini et les Gilets jaunes, tout au plus la France a-t-elle buté sur la marche en élisant Emmanuel Macron au lieu de Marine Le Pen.

 

La France n’a pas réagi

L’autre raison, particulière à la France, est qu’elle n’a pas vu venir ou n’a pas eu le courage de gérer ce palier du Welfare state. Là où l’Angleterre avec Thatcher, l’Allemagne avec Schröder et Hartz, la Suède avec un peu d’habileté (1) ont réussi une espèce de saut en arrière, ou de remise à niveau, permettant de remettre en route la machine sans danger pour l’ensemble de l’économie. Accessoirement, la France s’est (au moins relativement) paupérisée par rapport à ses grands concurrents, tout en prenant une avance conséquente en termes d’étatisation (part de la consommation transitant par l’État très élevée et ayant donc comme contrepartie une augmentation des impôts, donc moins d’argent disponible pour les citoyens). Elle s’est mise dans un état de squeeze où elle donne gratuitement trop de choses alors que de fait, elle n’en a pas les moyens (les montants consacrés au collectif en valeur absolue en Suisse, au Royaume-Uni, en Allemagne, sont moindres et surtout pèsent moins lourd en valeur relative). Et ce phénomène s’accentue chaque jour du fait de sa perte de compétitivité dans un monde devenu commercialement international.

 

Comment en sortir ?

La France doit absolument faire une pause, voire un rétropédalage similaire à celui qu’ont fait les autres pays (ou alors elle doit rétablir douanes et frontières, mais il est quasi certain que le remède sera pire que le mal). (2)

À titre d’exemple, comment s’y prend-on dans une entreprise quand celle-ci a ce type de problème (peut-être après tout est-ce transposable) ?

Premièrement : dire franchement et expliquer clairement l’état de la situation. Il ne suffit pas de dire, comme l’a dit un jour M. Fillon (mais c’est quasiment le seul) que la France est en faillite : il faut que chaque Français en soit convaincu et persuadé qu’il va se casser la figure. Par exemple, le niveau de vie des Français est aujourd’hui la moitié de celui des Suisses, 40 % inférieur à celui des Danois, 20 % inférieur à celui des Britanniques ou des Allemands, 50 % inférieur à celui des Américains … Concrètement, cela signifie qu’un Français consacre une part de son revenu double de celle d’un Suisse pour acheter une voiture, se payer un voyage ou un smartphone, produits dont les prix sont à peu près mondialisés !

Deuxièmement : il faut trouver et expliquer par quel projet positif on compte se sortir de cet entonnoir. La redistribution ne peut être qu’un outil palliatif. Elle révèle aujourd’hui ses limites et plombe notre économie. Nous devons, comme les autres pays, redonner de l’oxygène en diminuant le poids du prélèvement public, lequel rendra possible un redéploiement global.

Troisièmement : la baisse du poids du public doit se faire par recadrage et limitation des domaines d’intervention, donc des services rendus gratuitement et par une meilleure productivité des services conservés. Il est couramment admis dans une entreprise que la productivité des services support doit être de 3 % chaque année en euros courants et en valeur absolue. La baisse tangentielle des dépenses de l’État est un sinistre simulacre inventé par des gens qui doivent cacher leur impuissance ou leur mauvaise volonté.

Quatrièmement : orienter délibérément les efforts vers la réindustrialisation de notre pays. Malgré les prévisions de Jean Fourastié, il s’avère que l’industrie reste nécessaire pour supporter les services. Elle est souvent plus créatrice d’emplois mais aussi s’exporte mieux, contribuant ainsi à la balance des paiements. Un bon objectif serait d’augmenter le poids de l’industrie de 0,5 à 1 % par an avec comme cible les 20 % du PIB de l’Allemagne ou de la Suisse. Cela nécessite par contre des capitaux et des profits, donc des prélèvements allégés.

Cinquièmement : être capable de décrire le résultat de ce projet à terme. Quel PIB total ? quel PIB par habitant ? quel poids de l’État ? quel poids de l’industrie ? quel chômage ? quel pouvoir d’achat ? etc. au moins de définir des fourchettes. Et le faire adopter (pour le montage, il ne manque pas de bons énarques ou autres cabinets de conseil pour l’imaginer). Nous avons besoin d’une étoile.

Sixièmement : demander à chacun (3) quelle idée il a pour essayer de participer activement à ce projet et de quels éléments il a besoin, sachant que nous sommes en quasi-pénurie absolue. Que puis-je faire mieux et plus vite ? Que puis-je rétrocéder à d’autres gens, surtout d’autres payeurs ? Que peut-on supprimer ? Que puis-je faire pour développer l’industrie et l’emploi ? Enlever ses lunettes noires pour regarder les problèmes de manière concrète et opératoire : stopper les dépenses nouvelles quelles qu’elles soient, sauf question de vie ou de mort. Faire la chasse aux dépenses non absolument nécessaires.

Septièmement : identifier et trier dans ces propositions et les réaliser en validant au fur et à mesure des étapes que le diagnostic était juste et que les résultats sont là. Avoir du courage et répartir les efforts de manière sinon juste du moins efficace. Ce qui compte pour ce moment c’est la réalisation du projet national, pas la justice au demeurant non mesurable. Eviter les mesures gadgets du genre les 80 km/h, le remboursement des préservatifs ou la prime culture pour les jeunes ou celles destinées à inscrire leur auteur dans l’histoire.

 

Texte déjà paru sur Entrepreneurs pour la France.

Illustration : le ministère de l’Économie et des Finances un jour de crue de la Seine (photo CC-Cangadoba).

(1) La Suède a profité d’un moment de croissance pour bloquer en valeur absolue ses prélèvements étatiques, faisant de facto baisser le pourcentage de prélèvements.

(2) Cela signifie une sortie de l’euro, donc des taux d’intérêt de la dette plus élevés.

(3) C’est très exactement la demande de Kennedy aux Américains en son temps : ne demandez pas tout à l’Amérique, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour elle ?

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