Le choc du vieillissement - Forum protestant

Le choc du vieillissement

Le Covid et le scandale des Ehpad ont mis au premier plan la question du vieillissement et de la dépendance. Dans ce deuxième volet de notre série sur les enjeux de la présidentielle française de 2022, nous passons en revue quelques textes permettant de mieux comprendre ce choc démographique et sociétal en cours.

 

Une société qui vieillit

Une population française qui n’augmente plus… sauf chez les plus âgés. C’est, pour l’Ined (La population française devrait continuer de vieillir d’ici un demi-siècle,
Laurent Toulemon, Élisabeth Algava, Nathalie Blanpain et Gilles Pison), le «scénario central fondé sur les tendances démographiques récentes» dans les 50 prochaines années: 67 millions d’habitants aujourd’hui, un maximum de 69 millions en 2044 pour retomber à 68 millions en 2070. Selon les démographes, «entre 2021 et 2070, la population n’augmente qu’après 75 ans: elle double à ces âges, l’espérance de vie progressant et les générations nées avant 1946 étant remplacées par celles un peu plus nombreuses nées de la fin du baby-boom au milieu des années 1990. Entre 60 et 75 ans, les effectifs restent à peu près les mêmes. Ils augmentent légèrement pour les hommes mais diminuent légèrement pour les femmes, le déséquilibre numérique des sexes en faveur des femmes se réduisant à ces âges même si ces dernières restent majoritaires. En revanche, en dessous de 60 ans, les effectifs diminuent de 10%». Ce relatif pessimisme sur la croissance de la population est récent: en 2016, l’Ined voyait 76 millions de Français en 2070. Une révision à la baisse qui tient d’abord à une moindre fécondité attendue, ensuite à une espérance de vie qui augmente moins vite, enfin à un solde migratoire qui (même s’il reste très légèrement positif et empêche une baisse plus accentuée de la population) entraine moins de naissances qu’auparavant. Bref, conclut l’Inded, «tous les scénarios conduisent, sans exception, à une hausse importante de la proportion de personnes âgées» dont le plus fort se fera d’ici 2040.

Ce constat d’une population qui stagne en général et vieillit en particulier n’est pas que français. Dans un essai qui a fait du bruit et été traduit en français en 2020 (1), les canadiens Darrell Bricker et John Ibbitson (interrogés par Vincent Edin pour Usbek&Rica) alertent sur une «décélération démographique vertigineuse» au niveau mondial et veulent «montrer que non, tout ne va pas continuer comme par le passé. Les pays occidentaux vont continuer à décroître et ils inspirent largement les pays du Sud, dont la transition démographique s’opère avec une rapidité inouïe. Même les pays d’Afrique subsaharienne ‘s’écrasent’ dangereusement sur ce plan». Preuve selon eux que les institutions internationales commencent (mais trop lentement à leur goût) à prendre en compte ce changement, l’ONU vient d’abaisser «de 300 millions de personnes les prévisions sur la population mondiale à la fin du siècle. 300 millions, c’est l’équivalent des États-Unis quand même! Cela revient à confirmer la tendance, même si l’ONU sous-estime fortement l’ampleur du phénomène». Pour «maintenir la vitalité» des pays occidentaux, ils ne voient pas une relance de la natalité inverser la tendance. Pour eux, l’immigration est la solution, non pas seulement parce qu’il n’y a pas d’autre alternative «pour enrayer les déficits de population» mais surtout parce que, «de façon très intéressante, on constate que la taille de la population n’est pas décisive sur la capacité à innover: il n’y a pas de lien direct entre la croissance de la population et le degré d’innovation. En revanche, il y a un lien direct entre innovation et immigration».

 

À domicile ou pas à domicile?

Que les thématiques d’immigration et de vieillissement soient liées, Bricker et Ibbitson ne sont pas les seuls à le dire. On peut aussi le voir sous deux angles liés au vieillissement en France: la difficile adaptation des familles d’origine maghrébine et africaine aux conceptions françaises de la prise en charge des aînés, le fait que les aides à domiciles des personnes âgées sont en grande partie d’origine immigrée.

Le premier angle est traité par Amina Lahmar pour le Bondy Blog: entre la persistance du «phénomène des sacrifiés» (ces enfants qui, pour s’occuper de leurs parents, «peuvent aller jusqu’à abandonner leurs emplois, leurs relations amoureuses ou leur objectif de fonder une famille») et la «peur de l’Ehpad perçu comme un mouroir déshumanisant», les familles naviguent à vue et ne se résolvent au placement qu’à la dernière extrémité comme le montre l’histoire de cette mère qui a dû finalement accepter le départ de son mari: «Le docteur nous a dit qu’elle avait frôlé l’AVC. Et là il faut faire un choix: soit mon père qui était en chaise roulante et avait perdu la tête, soit ma mère qui était autonome et en bonne santé». Et leur fille de conclure: «Dans le meilleur des mondes on aurait aimé que ça se passe autrement, mais on vit dans une réalité française. En Algérie, on garde les parents ou les oncles malades, mais il y a beaucoup de personnes qui habitent dans les mêmes maisons ou à des étages différents. Mais là, on est dans une histoire française».

Le deuxième angle part du travail de Christelle Avril (2) qui, après avoir été elle-même aide à domicile, a effectué une enquête au long cours dans ce milieu au tournant des années 2010. Pour Danielle Kaisergruber qui en rend compte dans Metis et l’actualise, «les analyses et classifications sociologiques qui sont faites gardent toute leur actualité. Certes les aides à domicile ont une certaine liberté de définition de leur travail, de négociation avec les bénéficiaires (et parfois leur famille) de ce qu’elles font et de quand elles le font. Mais la proportion très importante de temps partiels (67% en 2011, 89% en 2018), l’imprévisibilité des salaires, classent les aides à domicile comme des ‘travailleuses pauvres’ souvent très dépendantes de leur environnement familial. C’est un métier que l’on quitte dès qu’on le peut et le turn-over y est très important. C’est un métier souvent adopté à la suite d’une rupture: licenciement, divorce, déménagement. Exercé par des femmes (96,5% en 2018) dont la moyenne d’âge est élevée: 60% ont plus de 45 ans. Pas vraiment de quoi être attractives pour ces activités qui seront de plus en plus indispensables!».

Face aux difficultés des familles mais aussi de l’aide à domicile, la France a fait le choix, non du tout-Ehpad mais en tout cas d’une plus forte proportion qu’ailleurs. Selon Véronique Lefebvre des Noettes qui analyse la crise du secteur pour The Conversation, en particulier après les révélations du livre Les fossoyeurs (3), 41% des personnes âgées dépendantes sont aujourd’hui hébergées dans ce type de structure contre 32% en moyenne en Europe. Pour elle, «ce que l’on nomme aujourd’hui ‘le scandale des Ehpad’ a éclaté à l’été 2017: leurs personnels ont lancé deux grèves nationales, afin de dénoncer leurs conditions de travail. Ce travail est non valorisé à la hauteur des missions qui leurs sont confiées et vécu ‘à la chaîne’: vingt toilettes pour une aide-soignante (7 minutes par personne âgée dépendante). Les causes profondes du malaise tiennent aux nouveaux modes d’organisation du travail effectué par les infirmiers, aides-soignants, auxiliaires et agents spécialisés auprès des résidents». Or, comme dans les hôpitaux publics, ces outils de «modernisation» qui visent «à mieux ajuster les ressources des Ehpad aux besoins» ne reflètent pas «les besoins réels, qui ne sont pas uniquement fonctionnels, mais aussi – et surtout – relationnels. Les soignants ne s’y trompent pas: ils demandent du temps et des moyens humains». La pandémie de Covid n’a bien sûr rien arrangé: «les Ehpad ont payé le prix fort de cette situation antérieure: manque de moyens humains et de protection, de tests, aboutissant à parfois plus de 30% de décès, laissant ces structures exsangues, les familles endeuillées et en colère… Ces structures peinent plus que jamais à recruter, à cause des conditions de travail, du manque de reconnaissance, des bas salaires, et de la surcharge de travail. Et la situation ne s’arrangera pas dans les années à venir, aggravée par le vieillissement de la population française». Rappelant l’avis du CCNE de 2018 (4) dénonçant «la concentration, l’institutionnalisation forcée (qui se passe du consentement des personnes concernées), la ghettoïsation et l’indignité de la condition des personnes âgées en France», Lefebvre des Noettes rappelle, qu’au delà de mesures correctives et de contrôle, «il est probablement indispensable de se poser une question essentielle: les Ehpad constituent-ils une réponse adéquate à la grande dépendance?».

 

Illustration: photo Andreas Bohnensteger (CC BY-SA 3.0 DE).

(1) Darrell Bricker et John Ibbitson, Planète vide: Le choc de la décroissance démographique mondiale, traduit de l’anglais par Corinna Gepner, Les Arènes, 2020 (Empty Planet : The Shock of Global Population Decline, Crown, 2020).

(2) Christelle Avril, Les aides à domicile: Un autre monde populaire, La Dispute, 2014.

(3) Victor Castanet, Les fossoyeurs: Révélations sur le système qui maltraite nos aînés, Fayard, 2022.

(4) CCNE (avis n°128), Quel sens à la concentration des personnes âgées entre elles, dans des établissements dits d’hébergement?, 15 février 2018.

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