Le numérique contre l’écologie? - Forum protestant

Le numérique contre l’écologie?

«D’un côté nous recyclons, nous redonnons vie à des vêtements pas ou peu portés», de l’autre «le commerce mondial des vêtements d’occasion a créé des trafics qui ne profitent pas aux plus démunis et engendrent de nouvelles pollutions». «D’un côté nous luttons contre le consumérisme», de l’autre «nous accompagnons à l’autonomie grâce à des outils numériques devenus indispensables pour faire valoir les droits des plus précaires et pour ne pas les marginaliser encore plus». Quelques uns des dilemmes quotidiens de la vie en fraternité selon Véronique Mégnin.

Texte publié sur Blog pop.

 

Dans la plupart de nos frats, nous luttons contre le gaspillage avec nos ventes de fripes, nos jardins, nos épiceries sociales, nos bibliothèques de vieux livres, nos brocantes et bric à brac. Nous faisons parfois des cours de cuisine pour valoriser les légumes moches et les denrées que les bénéficiaires de l’aide alimentaire ne savent pas comment cuisiner. Nous faisons des confitures. Certains customisent des vêtements aux cours de couture, d’autres fabriquent des produits ménagers écolo et pas chers… Nous fabriquons même dans ma frat, avec les enfants et les mamie,s des tawashi (éponges écolos, faites avec des chaussettes).

Nous tentons de redonner une seconde vie aux objets, tout en permettant aux personnes les plus précaires d’y accéder, sans succomber aux sirènes de la publicité et au diktat des marques.

Bref! nous essayons d’avoir une approche plus écologique en luttant contre la surconsommation ou tout au moins en essayant d’avoir une consommation raisonnée, voir minimaliste. Une vraie vision d’économie sociale et solidaire, la plus propre possible pour la planète, la plus socialement valorisante pour les producteurs locaux et le commerce équitable, la plus saine possible pour la santé de nos participants et la plus en adéquation avec les moyens de nos bénéficiaires.

Cela n’est pas toujours facile, car les personnes en précarité sociale sont des victimes faciles d’un système qui pousse à la consommation, en faisant croire que pour être comme tout le monde, il faut acheter tel ou tel produit et porter de la marque de vêtements à la mode, cela même si on n’en a absolument pas les moyens.

En faisant des courses avec certaines personnes isolées, j’ai pu constater combien elles ne se préoccupaient que de la marque du produit, de celui vu dans les pubs, plutôt que de son utilité, de son coût et encore moins de son impact écologique.

D’un côté nous recyclons, nous redonnons vie à des vêtements pas ou peu portés et c’est une très bonne chose, mais il y a aussi l’envers du décor (un vêtement neuf est porté en moyenne 7 fois avant d’être jeté, vendu ou donné, d’après un reportage de ‘Quotidien’ sur TMC).

Le commerce mondial des vêtements d’occasion a créé des trafics qui ne profitent pas aux plus démunis et engendrent de nouvelles pollutions, en plus de celles occasionnées par leur fabrication. Il suffit de voir les milliers de tonnes de fripes inutilisables, déchets des pays riches qui envahissent les plages d’Afrique et qui se baladent au grès des vagues. Par exemple, il arrive au Ghana, peuplé de 30 millions d’habitants, 15 millions de tonnes de fripes par semaine (vu dans le même reportage de ‘Quotidien’). Pourtant, ce marché du recyclage, des fripes permet à des milliers de personnes de vivre. C’est une véritable économie de survie, comme l’écrit Alexia Eychenne dans le magazine Causette (1): la fripe fait vivre tout un secteur. Au Kenya, par exemple, 200 importateurs alimentent chacun leurs grossiste, semi-grossistes, détaillant.es et d’innombrables petites mains, des personnes qui déchargent les ballots sur les marchés à celles qui repassent, les rapiècent, etc. Une armada de 121000 emplois directs et 27000 indirects, d’après l’USAid.

 

Une hyper-consommation de la décroissance?

Et puis, n’oublions pas que dans nos fraternités, nos boutiques, friperies, miettes, ressourcerie… (peu importe comme nous les nommons) sont aussi des moyens d’autofinancement de nos actions, de nos postes de salariés des frats ou des chantiers d’insertions.

Certains participants, sous prétexte que les vêtements de nos ressourceries ne sont pas chers, sont tentés d’en acheter plus que de besoin, même si ceux-ci ne seront jamais portés et retourneront dans le circuit de la récupération. Toujours d’après Causette : «Là où le consommateur ou la consommatrice auraient acheté 45 vêtements neufs, il ou elle en achète deux fois plus de seconde main. Or l’économie circulaire ne peut fonctionner qu’en étant fondée sur un principe de sobriété».

Les plateformes de revente de vêtements d’occasion, symboles de décroissance et d’antigaspi? Loin s’en faut, d’après Élodie Juge (2) qui démontre dans sa thèse que ces plateformes poussent, au contraire, à l’hyperconsommation, s’inscrivant ainsi parfaitement dans la logique néolibérale de nos sociétés. Vinted a enregistré 20,8 millions de transactions en 2020.

Vous l’avez compris, ce n’est pas ainsi que nous aiderons nos participants à sortir de la course consumériste.

Une autre priorité de nos fraternités est la lutte contre la fracture numérique. Nous tentons de permettre aux personnes les plus éloignées des outils numériques d’acquérir un peu plus d’autonomie dans leurs démarches administratives. Tous les services et administrations ne sont accessibles que de façon dématérialisées (déclarations d’impôts, actualisation pôle emploi, compte Améli, Doctolib…).

Combien de bénéficiaires passent à côté de leurs droits, à côté de soins, seulement parce qu’ils n’ont pas les outils numériques, qu’ils ne les maîtrisent pas ou qu’ils en ont peur. Contradiction aussi pour ceux qui passent leur temps sur les réseaux sociaux à liker, à se perdre dans les informations contradictoires des fake news au lieu d’utiliser juste l’outil numérique pour ce qu’il devrait être, juste un plus pour leurs télé-déclarations et leur rendez-vous.

Mais en même temps, dans nos frats, en proposant des ateliers numériques avec ces produits devenus indispensables pour ne pas être à la ramasse, nous contribuons sans en avoir conscience au stockage de milliards de données dans des milliers de méga-data centers, entrainant une surconsommation d’énergie colossale, souvent de l’énergie électrique alimentée par des centrales thermiques (notamment en Pologne et en Chine). Sans parler que les produits numériques que nous utilisons (smartphone, portable, ordinateurs et tablettes) nécessitent, pour leur fabrication beaucoup d’eau pure et de métaux rares, extraits dans des pays pauvres par des ouvriers précaires, voir par des enfants sous-payés, travaillant dans des conditions catastrophiques. Nous encourageons aussi à lire, à se cultiver et certains affirment fièrement que pour lutter contre la production de papier, il faut lire des livres numériques. Alors qu’en réalité, pour que nos iBooks polluent moins que le papier, il nous faudrait en lire 137 par an. En dessous de ce nombre, le livre papier demeure le moins polluant, d’après… France Inter (‘La Terre au carré’).

 

Tablettes et tables

En conclusion:

d’un côté nous luttons contre le consumérisme, nous essayons d’avoir une approche plus minimaliste, d’économiser l’énergie, d’avoir conscience de l’impact pour la planète des excès de tout genre

et de l’autre nous accompagnons à l’autonomie grâce à des outils numériques devenus indispensables pour faire valoir les droits des plus précaires et pour ne pas les marginaliser encore plus.

Comment nous y retrouver avec ces deux paradoxes, dans les missions développées dans nos fraternités, sur les trois axes prioritaires du mouvement: social, politique et spirituel?

Peut être pourrions-nous réussir à trouver l’équilibre entre ces missions. L’axe social nous permet d’aider, d’accompagner et de lutter contre la précarité. D’agir souvent dans l’urgence, mais il nous ouvre aussi cet espace d’échange qui nous permet d’informer, de décoder ensemble les enjeux et les priorités. L’entrée par le social conduit ainsi à notre mission d’engagement et de plaidoyer, espaces où chacun des participants peut informer, s’engager en conscience, faire les choix les plus justes, les plus respectueux pour lui, les autres et pour l’avenir.

Proposer ainsi une liberté d’expression, de justesse et d’équité, n’est-ce pas ce que fit le révérend Mac All, lorsqu’il créa la Mission populaire, en s’appuyant sur l’Évangile libérateur du Christ? La spiritualité et les convictions qui nous animent tendent à nous faire nous engager pour lutter pour plus de justice et de partage entre frères, pour plus d’harmonie et aussi plus de respect pour la planète que l’homme a la mission de sauvegarder.

Je vous laisse à vos réflexions à ce sujet… Souvenez-vous que l’essentiel n’est pas de vous préoccuper de quoi vous serez vêtus, mais de vous souvenir comment croissent les lys grâce à Dieu… le Seigneur. À combien plus forte raison ne vous vêtira-t-il pas?

Laissons donc un peu nos tablettes, ces nouveaux veaux d’or, pour nous appuyer sur des tables plus simples, celles données par Dieu à Moïse, elles devraient nous aider un peu dans nos relations aux autres.

 

Sources

À réécouter sur France Inter : ‘La terre au carré’ (Pollution numérique: voyage au bout d’un like) par Mathieu Vidard, 21 septembre 2021.

À lire, le numéro hors séries ‘En mode récup’ du magazine Causette (automne 2021).

À revoir: ‘Quotidien’ (Flash mode Ghana) sur TMC (24 octobre 2021).

Et aussi, dans l’Ancien Testament: Exode 20 (les 10 commandements). Dans l’évangile de Luc (12,22-31): «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice et toutes choses vous seront données en plus».

 

Illustration: friperie à Douala, au Cameroun en 2017 (photo Minette Lontsie, CC BY-SA 4.0).

(1) Hors-série n°17 (automne 2021), page 38.

(2) Chercheuse à la chaire industrielle Trend(s) de l’Université de Lille.

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