Covid: une expérience de décroissance? - Forum protestant

Covid: une expérience de décroissance?

«Nous avons fait l’expérience du radicalement nouveau dans un monde où cela semblait impossible.» Pour Laura Morosini, animatrice du label Église verte, si la crise du Covid ne trace sans doute pas «une perspective de véritable décroissance», elle a en tout cas «ouvert un horizon des possibles sur divers plans, tenant à notre relation au temps, à la nature, aux techniques et à la proximité».

Texte publié dans le dossier Covid: 3 questions du numéro 2021/3 de Foi&Vie.

 

En 2020, les émissions de gaz à effet de serre ont baissé de 7% dans le monde. C’est la première fois qu’une telle baisse est observée et c’est aussi, par une étrange coïncidence, la diminution annuelle qu’il faudrait respecter pour une trajectoire compatible avec un maintien à 1,5°C d’augmentation de la température sur terre (1). Il serait alors tentant de nous dire que nous vivons la décroissance, du moins en matière de gaz à effet de serre. Mais ce constat suscite trois questions: la décroissance des gaz à effet de serre (GES), aussi indispensable soit-elle, est-ce la décroissance? Comment pérenniser cette décroissance des GES? Enfin, à quelle conditions serions-nous dans une perspective de véritable décroissance?

En préalable, tentons de définir la notion de décroissance. Pour Serge Latouche (2), «la décroissance prône d’entamer un sevrage à notre toxicodépendance à la consommation, passant par une rupture radicale, un changement de civilisation». Les décroissants critiquent l’importance donnée au produit intérieur brut (PIB), un indicateur qui fait feu de tout bois, mêlant création de richesses vertueuses (échanges économiques artisanaux, alimentaires, intellectuels, etc.) et échanges stériles voire désastreux (productions s’appuyant sur la prédation de la nature ou l’exploitation des humains). A-t-on vécu un certain sevrage à la consommation? Un temps d’arrêt certes, un sevrage durable, c’est à voir. A-t-on vécu une rupture radicale? Oui, le quotidien a été bouleversé. Un changement de civilisation? À ce stade, c’est loin d’être certain quand on observe les politiques publiques mais d’autres signaux plus culturels pourraient incliner dans ce sens.

André Gorz, dès les années 1970 dans Éloge du suffisant, posait une alternative pour respecter les limites de la biosphère: soit «renforcer l’hétérorégulation du fonctionnement de la société» en mettant en place des «interdictions, réglementations administratives, taxations, subventions et pénalités», soit une autre option plus libertaire, «l’autolimitation», que l’on pourrait rapprocher de la «simplicité volontaire», longtemps incarnée en France par le penseur-paysan Pierre Rabhi mais aussi tentée de manière plus expérimentale dans des éco-villages ou sur certaines ZAD (3) comme Notre-Dame des Landes (4) et philosophiquement plus proches de la notion de vie simple chère aux milieux chrétiens (5). Gorz pose son alternative dans la confiance qu’une solution sera trouvée, l’enjeu étant donc seulement d’opter pour la meilleure. Or, depuis 50 ans, la situation de la biosphère n’a fait que se détériorer, à l’exception notable des problèmes des pluies acides, des pollutions au souffre et de la couche d’ozone qui ont été résolus, mais plutôt par des solutions techniques ou juridiques. Le déclin de la biodiversité et l’effet de serre sont autrement plus insidieux et ne peuvent être résolus par quelques interdictions et une évolution technique ciblée. Pour les solutions d’autolimitation, on voit quelques signaux faibles que nous examinons dans cet article et qui hélas ne se voient guère (encore?) dans les indicateurs écologiques.

Ce qui est par contre certain, c’est que nous avons fait l’expérience du radicalement nouveau dans un monde où cela semblait impossible. Nous avons eu l’opportunité de déterminer quels sont nos réels besoins et c’est justement la réflexion dont nous avons besoin pour dessiner une société de décroissance. La pandémie a ainsi non seulement permis d’expérimenter au niveau individuel et collectif des espaces de décroissance, mais elle a aussi ouvert un horizon des possibles sur divers plans, tenant à notre relation au temps, à la nature, aux techniques et à la proximité.

 

1. Relation au temps

Quand on pense décroissance, on pense à la nécessité de ralentir. Qu’on prenne appui sur la réflexion critique de la vitesse de Paul Virilio ou sur la critique de la rapidación faite par le pape François dans sa lettre encyclique Laudato si’ (6), ou encore sur le mouvement slow initié en Italie par Carlo Petrini (7) (dont le symbole est un escargot), décélérer est une nécessité pour tout décroissant.

Qu’avons-nous vécu et que vivons-nous en la matière? Distinguons tout d’abord l’expérience extraordinaire du printemps 2020 avec un changement abrupt de nos rythmes. Restés au domicile, parfois sans travail, nous avons dû trouver de nouvelles occupations et ce temps disponible a permis à certains de se découvrir une plume agile, des vocations boulangères ou jardinières, un goût pour le sport, la méditation ou les travaux créatifs. Par la suite, le temps a changé de nature, les couvre-feux ont imposé un resserrement des journées et le télétravail a généré pour beaucoup une surcharge où le temps de transports (parfois le temps de repas ou d’hygiène corporelle aussi) s’est mué tout simplement au temps de travail additionnel. Si des travailleurs ont cru voir s’ouvrir l’opportunité de devenir des nomades digitaux (qui produisent leurs contenus même exilés sur une plage du bout du monde), cette plus grande disponibilité a généré un gain de productivité et des économies de locaux plutôt profitables aux employeurs. Ainsi la Société Générale a déjà signé un accord avec des syndicats pour continuer à proposer 3 jours par semaine en télétravail. On peut toutefois retenir que l’impression de dimanche étiré vécue par bon nombre de travailleurs (ceux qui n’étaient pas sur le front de la santé ou des services essentiels) a ressemblé pendant quelques semaines à un An 01, le film de Gébé où le monde entier change tout d’un coup, où les réveils ne sonnent que pour s’amuser, où l’on cherche ce qui nous intéresse vraiment, ce qu’on va pouvoir faire de tout ce temps offert. Mais la décroissance peut-elle être cela ? Est-ce repartir à zéro?

Un temps laissé au vide, à la méditation, à l’oraison, cela ralentit le temps et renforce notre présence. Dans Laudato si’, le pape François écrit qu’une vie sobre n’est pas forcément «de moindre intensité, tout au contraire». Nous en avons fait l’expérience alors que la méfiance vis à vis de l’oisiveté, la peur de l’ennui sont peut-être l’un des moteurs non dits de la croissance qui nous emprisonne.

Beaucoup ont fait aussi l’expérience de la contemplation et particulièrement de la nature, à la faveur d’un confinement printanier.

 

2. Relation à la nature

La reconnaissance de notre besoin de nature a été, pendant le printemps 2020, un constat assez général. Pour certains, cela s’est fait par une attention accrue ou par une relation plus directe à la nature: quelle surprise d’entendre un représentant syndical ou une porte-parole d’Attac (8) entonner des couplets lyriques sur leur écoute des chants d’oiseaux, devenus audibles grâce au silence des machines! Après le choc provoqué par le livre Le printemps silencieux de Rachel Carlson dans les années 1960, la crainte ultime de nombreux écologistes était de se voir réduits à n’être que des amateurs de petits oiseaux. C’était l’opposé du sérieux, l’opposé du crédible. Or les oiseaux se sont imposés dans nos réalités et cela a frappé, ému le plus grand nombre.

Lorsque les journaux se sont fait l’écho de la naissance de renardeaux dans le cimetière parisien du père Lachaise, de daims gambadant dans les villes, des dauphins dans une Venise libérée des gigantesques paquebots de croisière, ces nouvelles ont émerveillé le monde. Dans ce contexte, des livres comme Manières d’être vivants (9), où le philosophe Baptiste Morizot détaille ses périples pour observer des loups, ont rencontré un lectorat nombreux, désireux de trouver des réponses d’un genre nouveau, différent du militantisme classique mais aussi du repli individuel. La nature a pris une importance particulière aussi par son manque. Le confinement qui imposait une limite de 1 km aux déplacements a privé les urbains de randonnées, des forêts, de montagne… Un peu comme les prisonniers qui révèlent qu’un de leurs principaux manques est lié à la nature et au fait d’en être privé (10).

Tout ceci a permis d’aiguiser notre attention, de prendre conscience qu’il y a là un besoin réel, que sans nature nous dépérissons. S’ensuit le développement d’attitudes contemplatives, attitudes décroissantes s’il en est puisqu’on ne fait rien, on vit, on ressent, on respire. La nature n’est plus une ressource destinée à être transformée mais un ressourcement par son existence même. Certains ont d’ailleurs expérimenté de véritables retrouvailles grâce à un confinement passé chez une famille rurale ou dans une résidence secondaire. Cela a pu aller de pair avec le plaisir du plein air, favorisé aussi par le printemps. Ainsi les 50% de foyers dont le logement comprend un espace en pleine terre ont pu vivre le confinement dans des conditions bien différentes des urbains cloîtrés involontaires. C’était un peu la revanche des campagnes, après un an de manifestation de Gilets jaunes où les habitants péri-urbains ou ruraux exprimaient le malaise de la relégation, d’être enclavés. Une moindre densité s’est révélée un avantage et les ruraux se sont estimés chanceux, moins frappés par la pandémie car plus naturellement distanciés, peu concentrés dans des transports en commun, plus aérés. On les a même vus s’apitoyer sur les sort des urbains, dont les privilèges en termes de culture, de sorties, de commerces se sont dissous dans la pandémie.

Ce goût de la ruralité a pu amplifier une tendance déjà bien affirmée à chercher un rapprochement avec la nature, vécu souvent à travers des expériences de permaculture, d’autoproduction, d’occupation de friches urbaines, de jardins partagés, de compost. Dans toutes ces expériences, la nature n’est pas seulement cadre comme pour un loisir, mais interaction. Ainsi notre représentation de la nature et de la ruralité a changé. D’autant plus que nos vies, à la faveur des confinements partiels qui ont suivi, se sont hyper-technicisées.

 

3. Relation aux techniques

Arrêt de l’aviation, arrêt du transport maritime, fermeture des commerces non indispensables, nombre d’activités économiques ont radicalement décru, du moins en 2020.

Indigestion d’écrans

Par contre, le télétravail s’est tellement généralisé qu’on estime à 20% aux États-Unis la part concernée de la population active. Les loisirs aussi, limités entre les quatre murs des maisons, se sont portés largement sur les écrans, une tendance déjà présente mais fortement accentuée. Ici le système technicien analysé par Jacques Ellul a fonctionné à plein régime. Hors d’internet, point de salut! Pour les familles éloignées et surtout pour les grands-parents à haut risque Covid, les services de visioconférence sont devenus le seul moyen de garder une relation avec les êtres aimés. Les couvre-feux et l’interdiction des rencontres ont fait exploser les abonnements aux plateformes de films à la demande (+10% d’abonnés durant le seul mois de mars 2020 pour Netflix), créant de nouvelles habitudes. Enfin, la fermeture des commerces a certes généré une baisse de la consommation mais les ventes en ligne se sont peu à peu multipliées, confirmant le PDG d’Amazon comme l’homme le plus riche du monde.

Certes les centres commerciaux (ceux de plus 10000 m2) ont longtemps été fermés, ce qui a ralenti la croissance. Mais la vente en ligne n’est guère une option plus décroissante. D’une part, elle accélère l’artificialisation du sol par la construction des nouveaux entrepôts qui lui sont destinés. D’autre part, elle fait d’autres dégâts avec la notion de livraison gratuite, un leurre puisqu’elle n’est jamais gratuite mais que son coût est reporté sur le prix des objets ou des vêtements. De plus, cette notion cache des livreurs sous-payés, parfois sans licence et encourage les achats compulsifs. Ce n’est pas seulement la livraison qui est gratuite mais également le retour en cas d’insatisfaction ou de mauvais choix de taille pour les vêtements. Au final, derrière cette fausse notion de gratuité, on se retrouve avec un fort impact écologique à cause du nombre croissant d’allers-retours des produits.

Quant à nos quotidiens où un foyer possède 7 écrans en moyenne et où chaque loisir est vécu individuellement face à l’un de ces écrans, ils semblent bien loin d’un idéal de décroissance qu’on espérerait généralement plus convivial.

Le virtuel lasse

Mais les écrans se sont aussi fait l’écho d’innovations dans la vraie vie avec de nombreux traits d’humour (le premier confinement aurait généré 12000 blagues!), des moments de communion comme les chansons au balcon en Italie ou les applaudissements aux fenêtres pour les soignants.Dans les premiers temps, l’enthousiasme pour la nouveauté et les miracles de la technique a accompagné les apérozooms. Mais, bien vite, cet engouement a cédé le pas à la lassitude. Comme un enfant qui se lasse d’un jouet sophistiqué ne permettant qu’un seul usage alors qu’une boîte en carton sera aussi bien un bateau qu’un ascenseur ou une cabane. Ainsi, limités par ce seul outil, nous en avons constaté les limites: un apérozoom est sans surprise! Personne n’en repart éméché, ni accompagné, ni ne reste dormir, il n’y a pas d’invité surprise… Toute cette artificialité du quotidien avec écrans ne nous fait-elle pas apparaître qu’elle est plus proche du cauchemar des personnages gavés-immobiles du film WALL-E que de la vie que nous voulons? Déjà privés de toucher par les consignes sanitaires et d’odorat par la distance et l’obligation du masque, nous ne touchons plus que des claviers et des écrans. Cette indigestion peut-elle nous conduire vers autre chose?

4. Relation à la proximité

Notre relation à l’espace et aux proches a subi une mutation profonde. Nous avons vécu, et accepté, une limitation de notre mobilité qui était jusque là à la fois une tendance et une véritable valeur. La relocalisation, prônée avec tant d’insistance par les tenants de la décroissance, s’est partiellement mise en place. Beaucoup semblent avoir découvert les circuits courts ou la vente directe, cherchant (plutôt pour des raisons sanitaires) à éviter les supermarchés traditionnels. Toutefois, l’intensité du commerce international n’a diminué que de 5,3% selon l’OMC, et pas assez pour que tel ou tel produit devienne rare ou introuvable pour les consommateurs. Les autres productions ne changent évidemment pas en si peu de temps, même si on a vu des villes favoriser la confection de masques en tissus par les artisans textiles ou certaines entreprises convertir leur production en quelques semaines pour fabriquer du gel ou des masques. Cela n’a pas empêché la masse des masques jetables (3 milliards par jour dans le monde) de traverser la moitié de la planète depuis la Chine pour arriver dans nos rayons.

Bien sûr, c’est notre espace quotidien qui par la force s’est relocalisé. Une telle contrainte, si elle a supprimé des déplacements plaisants, a aussi épargné des déplacements subis, surtout en région parisienne où le temps domicile travail augmente sans cesse et atteint aujourd’hui plus d’une heure vingt par jour (11). La fatigue des levers aux aurores, des transports bondés, du bruit de la circulation a ainsi été épargnée pendant de longs mois aux millions de travailleurs qui pouvaient passer au télétravail. Ces moins ont pu faire goûter un plus dans des vies où ce temps contraint a été supprimé.

Pour certains, le travail à distance a fait découvrir une certaine douceur du foyer (alors que bien sûr, pour d’autres qui étaient mal logés ou en conflit domestique, cela a pu être un enfer). Être à la maison a pu aussi permettre, dans bien des couples, aux hommes d’expérimenter la vie quotidienne (et les doubles journées) de leurs compagnes: courses, ménage, soins des enfants ne pouvaient plus être cachés à leurs yeux par les temps partiels féminins qui font souvent disparaître comme par enchantement le travail au sein du foyer. Cette prise de conscience, lorsqu’elle a pu avoir lieu, pourrait aller dans le sens d’une décroissance souhaitable, une décroissance qui ne serait pas un retour en arrière avec des rôles traditionnels pénalisant de fait les femmes.

Une autre conséquence de la limitation des déplacements à 1 km a été l’exploration, l’arpentage du voisinage et parfois une relation ludique avec lui, comme dans le voyage expérimental… Avoir des possibilités réduites pousse à en profiter pleinement, alors que ce qui est facile d’accès est souvent négligé. Par la suite, la limitation à 10 km a permis de se rendre compte de tout ce qu’on peut faire dans ce périmètre, souvent méconnu. Certes, inévitable lot d’incohérences, ces balades ont pu être accompagnées par des compteurs de pas proposés par nos nouveaux couteaux suisses, les téléphones intelligents.

Ces limitations, la distanciation naturelle et l’exonération de masque pour les cyclistes ont entraîné une nette augmentation de l’usage du vélo, ce qui fut sans doute le signe le plus tangible d’un petit air de décroissance. Sur ce point, les pouvoirs publics, tant les collectivités locales que l’État, ont su accompagner la tendance. La vision de la rue de Rivoli (grand axe est-ouest au centre de Paris avec autrefois 4 files de voitures) réservée à 100% aux cyclistes et aux bus a été une expérience si jouissive qu’il fallait se pincer pour y croire. L’État a mis en place un chèque de réparation de vélo, largement utilisé pour remettre en état de vieilles bicyclettes négligées. Les collectivités se sont lancées dans les coronapistes avec un tel entrain que les professionnels ont constaté en quelques mois des progrès attendus pendant des décennies.

Mais la proximité, ce n’est pas seulement l’espace, ce sont les proches. Comme souvent, une contrainte peut être facteur de créativité. La question posée par la parabole du bon Samaritain s’est imposée: de qui sommes-nous les prochains? Certains ont découvert les visages de leurs voisins d’immeuble, à peine croisés à la hâte en temps normal. Cela a parfois donné lieu à de nouvelles solidarités, envers les plus âgés par exemple: la fragilité de ces personnes à risque a incité à faire leurs courses, demander de leurs nouvelles… de manière spontanée ou structurée. Des initiatives de solidarité supplémentaires ont été mises en place vis à vis des migrants, des personnes à la rue ou des personnes seules. Préparation de repas pour les voisins, dons de vélos, banderoles de soutien vis à vis des soignants… toutes ces formes d’attention ont toute leur place dans une société décroissante et peuvent être vues comme une expérience de décroissance.

Là où nous sommes loin, très loin d’une décroissance désirable, c’est certainement dans les rapports entre les corps. Le contact est malmené dans notre civilisation. En dehors de la petite enfance et de la sénilité, le soin du corps des autres est réduit à l’intervention tarifée de professionnels (coiffure, kinésithérapie, beauté, prostitution). Avant la Covid, on avait vu fleurir dans la rue des propositions free hug pour se serrer dans les bras. La pandémie a sacrifié la bise, l’accolade, la main compatissante lors des deuils, la main encourageante aux malades, le soin du corps des morts pratiqué dans l’islam et, bien sûr, de nouvelles rencontres amoureuses. Sacrifiés aussi les échanges de nourriture, les repas ou buffets partagés dans les maisons ou les lieux de travail au profit d’une bulle individuelle ou aseptisée.

Or, une société de décroissance devrait à mon sens plutôt développer ces aspects pour garantir des plaisirs interpersonnels et sensuels dont la consommation matérielle peut être vue comme un triste ersatz.

 

Conclusion

Cette tentative d’analyse de part de décroissance dans notre vie avec Covid est à la fois urgente, pour ne pas recommencer comme avant (on voit bien pour Venise que le choix sera exemplaire, va-t-elle subir le retour des monstres de croisière?) mais a lieu encore trop tôt pour déceler les changements profonds.

Pour revenir à l’alternative d’André Gorz: un peu d’autolimitation s’est conjuguée à de l’hétérolimitation. Nous avons pu goûter quelques graines de pollen de décroissance avec lesquelles nous pouvons décider de faire notre miel, comme le propose Bruno Latour (12), en relisant nos expériences, choisies ou contraintes et, à partir de ces découvertes, en choisissant ce que nous souhaitons conserver, développer ou abandonner pour revenir au meilleur de la vie d’avant.

Rappelons les appels des scientifiques (13) qui estiment qu’il ne reste que 8 ans pour un virage radical permettant de diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre et atteindre une neutralité carbone en 2050. Ce chemin est le seul qui puisse nous éviter le pire, si catastrophique que personne ne sait bien le décrire mais causant vraisemblablement des millions de morts et un niveau de chaos et de souffrances gigantesque.

Un gouvernement a pu prendre, en temps de paix, des mesures aussi inhabituelles que des interdictions de circuler entravant fortement les libertés individuelles mais aussi déclencher des dépenses inédites, deux fois plus importantes que lors de la crise bancaire de 2008. Cela démontre que l’on peut échapper au TINA (14) cher à Margaret Thatcher car oui, un autre monde est possible, comme tentait de nous en convaincre le mouvement altermondialiste.

Pour certains (la majorité, soyons lucides), cette réduction du CO2 que peu osent appeler décroissance doit se combiner avec encore plus de richesses, plus de techniques, plus de puissance, plus de captation de CO2, plus de batteries électriques, plus d’artificialisation des sols… Et c’est cette voie que semble avoir choisi le plan Biden avec ses 1900 milliards de dollars.

L’élan pour un monde d’après sera-t-il brisé par la solution technicienne ou bien les graines de décroissance, une évolution de notre vision d’une vie bonne, nous permettront-ils de sortir du toujours plus mortifère pour la biosphère mais aussi pour chacun de nous? Cela dépendra de chacun de nous, tant dans sa vie que dans ses choix politiques.

 

Laura Morosini est présidente de Chrétiens unis pour la terre et permanente d’Église verte.

 

Illustration: la rue de Rivoli à Paris sans voitures en mai 2020 après le premier confinement (photo Jean-François Gornet, CC BY-SA 2.0).

(1) 1,5°C est l’augmentation maximale par rapport à l’ère préindustrielle, visée par l’Accord de Paris, signé par 197 pays en décembre 2015.

(2) Auteur de divers ouvrages et articles sur la décroissance, notamment Décoloniser l’imaginaire en 2003.

(3) Juridiquement Zones d’aménagement différé, mais renommées Zones à défendre par les activistes contre des «grands projets inutiles et imposés»: aéroports, centres commerciaux, bases de loisirs…

(4) Notre-Dame des Landes (Loire Atlantique) était un projet d’aéroport qui a suscité une grande mobilisation et une installation sur place avec des objectifs de fonctionnement alternatif (relation à la propriété, aux animaux, etc.).

(5) La « vie simple » est par exemple l’un  des « principes et fondements » généraux de la règle de saint Ignace.

(6) «L’accélération continuelle des changements de l’humanité et de la planète s’associe aujourd’hui à l’intensification des rythmes de vie et de travail, dans ce que certains appellent ‘rapidación’.» (Laudato Si’, §18, chapitre 1).

(7) Carlo Petrini a notamment inventé le concept de slow food par opposition au fast food et avec pour devise: bon, sain, juste. Un livre de ses dialogues avec le pape François a d’ailleurs été publié en 2020 (Terre de demain, Seuil).

(8) Association altermondialiste pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne.

(9) Manières d’être vivant: enquêtes sur la vie à travers nous, Actes Sud, 2020.

(10) Ce manque est exprimé notamment dans la web-série Clameurs, élaborée par le Ceras (centre d’études, de recherche et d’action sociales).

(11) Selon l’enquête de l’Observatoire de la mobilité en Île de France (Omnil).

(12) Où atterrir après la pandémie?, à partir d’un texte paru dans la revue AOC.

(13) Martine Valo et Stéphane Foucart, ‘Quinze mille scientifiques alertent sur l’état de la planète’, Le Monde, 13 novembre 2017.

(14) There Is No Alternative (Il n’y a pas d’alternative).

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