La culture du flux et le déni

Le manque de masques de protection en France au début de la pandémie reflète l’échec d’une culture du flux, qui a évincé la culture du stock. L’expérience apporte ainsi un démenti à une société qui a exagéré les vertus de la mobilité. Elle invite à réinvestir l’espace, le temps, le corps, la vulnérabilité, au lieu de les dénier. 

Texte publié dans le numéro 2020/2 de Foi&Vie.

Le manque de masques de protection constaté en France dès le début de la pandémie du Covid-19, et qui sévit toujours des semaines plus tard, marque l’échec d’une culture du flux, qui s’est imposée au prix de l’oubli de la culture du stock. À croire que l’idée de réserves stratégiques relevait d’une conception dépassée de la santé publique, sans doute remplacée par le modèle de la production à flux tendu. Jadis réservée à l’industrie, cette dernière s’est étendue aujourd’hui à la plupart des secteurs d’activité : restauration rapide, services de réclamation, urgences hospitalières, et même les salons de coiffure. Le concept repose sur trois principes : zéro stock, zéro délai, zéro erreur. On postule que l’absence de stock va contraindre à une réactivité maximale dans la réponse immédiate apportée à l’usager ou au client, tout en assurant la meilleure qualité possible. C’est une culture de l’urgence, du stress, voire de la fuite en avant.Car le propre du flux tient à sa fragilité : il peut se rompre à tout instant. C’est ce qui permet de capter l’attention des agents de production et de les mobiliser au maximum de leurs capacités (1). Inversement, l’absence de stock libère de la surface au sol et permet des économies de gestion. Si nécessaire, la rapidité des flux économiques à travers la planète, pense-t-on, y remédiera sans délais, le moment venu. L’hyper-rotation des actifs, précepte enseigné dans les écoles de gestion, semble ainsi avoir contaminé la sphère publique, comme l’observait Thomas Gomart (2). Il est à espérer que le drame de la pandémie, avec son cortège de décès, permette d’y réfléchir plus sérieusement.

L’enjeu dépasse largement la question des masques, ou des médicaments, car le phénomène est général. Les flux ont envahi nos modes de vie, qui portent désormais au pinacle le principe de mobilité. Flux de la circulation automobile, flux financiers, flux des conteneurs qui sillonnent les océans, flux ininterrompu des échanges numériques… Plus largement, c’est l’imaginaire du surf, qui s’enivre du mouvement, et des mécanismes bien huilés qui nous vouent à un monde pressé, contenu par des régulations automatiques. Nous vivons dans une société liquide, selon la métaphore du sociologue Zygmunt Bauman, auteur, entre autres, de La vie liquide (2006). Il souligne que le phénomène n’affecte pas que la gestion des choses, mais les manières de penser et de se comporter. La vie liquide est une succession de nouveaux départs. Elle implique des dénouements rapides et indolores. Le fait de savoir se débarrasser des choses prend donc le pas sur leur acquisition. Le moment de s’engager devient simultanément celui où l’on anticipe de se désengager. C’est la règle universelle du jetable.

Cette devanture a ses arrière-cours. Tandis que les flux circulent, il faut bien qu’ils finissent, tôt ou tard, par s’accumuler quelque part. L’éloge du flux a donc son envers, sa face plus honteuse : la réalité de ces entassements que l’on éloigne, ou que l’on cache. Ils s’appellent pollution atmosphérique, équipements non réparables que l’on élimine, déchets abandonnés qui s’entassent au fond des mers… En un sens plus métaphorique, il faut mentionner aussi les personnes moins mobiles, plus fragiles, jugées peu performantes : celles qui disparaissent dans l’anonymat du chômage de longue durée, ou celles que l’on qualifie de dépendantes et que l’on écarte dans ces établissements spécialisés où elles se concentrent loin des regards. Ces réalités disparates peuvent s’englober dans la catégorie du déni.

Portée à ces extrémités, la culture du flux est un affront à la planète, au nom de la réactivité promise par les techniques. Culturellement, elle participe d’un mépris des territoires, dans lesquels on répugne à s’ancrer. Socialement, elle malmène les personnes, à travers leur condition au travail, soumise en permanence au diktat de l’instantanéité, quand la performance de gestion évince la possibilité de l’œuvre. Politiquement, elle ignore les attributs de la souveraineté : la responsabilité de prévoir et de prévenir pour protéger, qui incombe aux États. Enfin, anthropologiquement, elle participe d’une sorte de dégoût du corps, dont on déplore la fragilité, la vulnérabilité, la condition mortelle. Au total, tout se passe comme si le fait d’être bêtement planté là, sur ses pieds, faisait de l’humain une espèce inadaptée, à rééduquer, à fuir.

Le risque serait que de telles prises de conscience incitent simplement à passer d’un extrême à l’autre. Après la fuite en avant, le retour à la terre qui, « elle, ne ment pas », comme on disait sous le régime à la francisque. Un conservatisme viscéral se substituerait à une sorte d’activisme post-moderne. L’agitation vaine remplacée par un immobilisme rigide et glaçant. Un imaginaire d’éternité figée succédant, dans un climat de peur, à celui de la glisse. Il est pourtant d’autres façons de préparer la suite. On répugne presque à en parler, par crainte d’alimenter le flux continu des commentaires qui se répandent à l’envi ici et là, au cœur d’un événement qui pourtant nous dépasse et devrait nous laisser sans voix. Il ne faudrait pas que la situation de confinement se transforme en un immense bavardage à distance, par messageries interposées, dont la seule finalité serait de couvrir le silence.

Comment faire bon usage de l’exceptionnalité humaine, qui nous attribue une conscience et des capacités de discernement ?

Alors, notre stock, quel est-il, somme toute ? Peut-on lui trouver d’autres figures que celles des arrière-cours de la globalisation manquée ? Pour les chercher, une bonne question, peut-être, serait de nous demander de quel socle physique et psychique nous sommes faits. Tenter d’y répondre, c’est admettre, tout d’abord, que nous sommes ébranlés. Cela mérite bien un retour à soi et de prendre le temps pour s’interroger. Un temps pour suspendre l’impératif d’activité et réinvestir nos capacités de réceptivité, pour commencer. Un peu comme on écoute avant de parler. Renouer avec le corps, c’est accepter d’être affecté, pour ensuite éprouver ce que nous faisons et ferons. C’est ensuite laisser remonter les souvenirs du passé et, par-là, renouer avec notre mémoire. N’est-ce pas la singularité de la mémoire qui constitue chacun de nous comme un être unique et insubstituable ? Et n’est-ce pas cette capacité que malmènent l’urgence chronique et la culture du flux ? Considérons aussi l’espace et notre insertion dans la nature. Depuis le confinement, les oiseaux réapparaissent et des animaux sauvages s’aventurent dans les rues. La pandémie nous rappelle que notre sort est lié au leur, mais que la responsabilité en revient à nous seuls. Comment faire bon usage de l’exceptionnalité humaine, qui nous attribue une conscience et des capacités de discernement ? Le moment est sans doute venu de renouer avec le temps du projet et de la discussion. Contre l’idéal cybernétique de la société automatique et de la fuite en avant, cela consisterait à rebâtir en misant sur la coopération et la délibération. En nous mettant à égalité face au virus, la pandémie a le mérite de nous rappeler à l’universelle vulnérabilité et à notre commune humanité. Notre responsabilité se trouve avivée par le rappel brutal de nos fragilités constitutives. Elle nous invite à en prendre soin, au lieu de les fuir. C’est un bon point de départ pour discuter.

Post-scriptum

En ces temps de crise, les comportements évoluent vite. L’un des traits saillants du paysage de la société confinée est la prolifération des réunions à distance, par vidéo interposée. Cette solution commode, faute de mieux, prend déjà des allures de réflexes : un geste machinal auquel on ne pense plus. Il ne faudrait pas, me semble-t-il, qu’il survive au confinement. S’il en venait à évincer la réunion classique – physique – il ne serait plus nécessaire de nous déplacer pour nous retrouver. Des pans entiers de la vie des entreprises, des administrations, des universités, des églises, des salles de spectacle, des musées deviendraient virtuels. S’ébaucherait quelque chose comme un scénario-catastrophe, au terme duquel chacun ne connaitrait plus de fréquentation physique qu’avec lui-même. Ce serait le triomphe de la société du sans contact. Un monde prodigieusement efficace, terriblement rationnel et abstrait. Ses rouages tourneraient de plus en plus vite, mais à vide. À l’instar de la culture du flux, dont il participe, ce pas supplémentaire vers le virtuel nous enfoncerait un peu plus dans le déni de la condition corporelle. Et peut-être de la culture tout court.

 

Panneau dans le métro parisien en mai 2020 (photo CC-Olevy).

(1) Voir Jean-Pierre Durand, La chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : flux tendu et servitude volontaire, Seuil, 2012.

(2) Thomas Gomart : « La crise due au coronavirus est la première d’un monde post-américain », entretien avec Marc Semo, Le Monde, 9 avril 2020. Thomas Gomart est directeur de l’Institut Français des Relations Internationales.

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