Une humanité meilleure qu’il n’y paraît

C’est un livre qui veut «démonter les préjugés et introduire un nouveau regard». Dans son nouvel ouvrage Humanité. Une histoire optimiste, Rutger Bregman (l’auteur d’Utopies réalistes) tente de détruire la vision aujourd’hui dominante d’une humanité mauvaise par essence à travers une enquête et «un grand nombre d’éléments scientifiques». Non seulement pour nous inviter à «un regard neuf», mais aussi et surtout selon lui car la «vision négative» imposée par une certaine tendance de la psychologie sociale «amplifie le mal».

Texte publié sur Vivre et espérer.

 

Une approche «optimiste» pour une action positive

Selon Rutger Bregman, lorsqu’on remonte le cours de l’histoire, notre attention est attirée par les massacres qui la jalonnent, autant de malheurs engendrés par les ambitions, les égoïsmes, les fureurs collectives. Dans son livre sur la philosophie de l’histoire, Darwin, Bonaparte et le Samaritain, Michel Serres nous parle d’un âge dur symbolisé par la figure guerrière de Bonaparte (1). Il y a donc là matière à déprécier l’homme. Dans une généralisation abusive, il peut nous apparaître comme violent et égoïste. Ce regard engendre la méfiance et cette méfiance alimente les tensions. L’homme étant perçu comme dangereux, ses instincts présumés néfastes doivent être réprimés et il doit être encadré par un pouvoir fort, autoritaire et hiérarchique. En Occident, cette vision sombre de l’homme a été religieusement cautionnée par la théologie du péché originel (2), mais on la retrouve également chez ses penseurs matérialistes comme Freud (3). Cette vision négative de l’homme n’est pas sans conséquences. Loin de faire barrage, elle amplifie le mal. Elle ouvre la voie au fatalisme et à la résignation. Elle influe sur nos comportements. Ce problème a été abordé en France par un pionnier de la psychologie positive, Jacques Lecomte. En psychologie aussi, si nous nous attardons uniquement sur nos  dysfonctionnements, cette orientation fera barrage à une dynamique positive. L’homme n’est pas monolithique. Il y a en lui des inclinations différentes.Nous avons déjà présenté le beau livre de Jacques Lecomte La bonté humaine (4).

Dans son récent livre Humanité. Une histoire optimiste (5), le chercheur néerlandais Rutger Bregman s’engage dans la même voie à partir d’une recherche approfondie qui prend souvent la forme d’enquêtes. Il démonte le mythe selon lequel les gens sont «égoïstes» et «agressifs» et il ouvre la voie à une autre perception: «Les gens sont des gens bien» (p.21). On connaît de mieux en mieux les effets positifs de l’effet placebo. Notre imagination transforme les situations en bien, mais ce peut être aussi en mal, ce qu’on qualifie aujourd’hui d’effet nocebo. Voici la raison d’être du livre de Rutger Bregman: «Une vision négative de l’humanité n’a-t-elle pas aussi un effet nocebo? Si nous croyons que la plupart des gens sont mauvais, c’est ainsi que nous allons nous traiter mutuellement. Du coup, nous allons flatter chez chacun et chacune les plus vils instincts. Après tout, peu d’idées ont autant d’influence sur le monde que notre vision de l’humanité. Ce que l’on présuppose chez l’autre, c’est ce que l’on suscite. Quand il s’agit des plus grands défis de notre époque, du réchauffement climatique au déclin de la confiance que l’on porte au prochain, je pense que la réponse commence par une autre perception du genre humain. Je ne compte pas prétendre dans ce livre que l’homme est naturellement bon. Nous ne sommes pas des anges. Nous avons tous une bonne et une mauvaise jambe. La question, c’est de savoir laquelle nous exerçons. Je souhaite simplement montrer que nous avons tous et toutes naturellement depuis l’enfance – que ce soit sur une ile inhabitée, lorsqu’une guerre éclate ou que les digues se rompent – une forte préférence pour notre bonne jambe. Ce livre rassemble un grand nombre d’éléments scientifiques. Il en ressort qu’il est réaliste d’avoir une vision plus positive de l’être humain. D’ailleurs, je pense que cela peut devenir encore plus réaliste si nous nous mettons à y croire» (pp.28-29).

Tout au long de ce livre, Rutger Bregman relate des faits historiques ou des histoires. Il analyse les interprétations, et bien souvent, pour en diminuer les biais, il effectue des enquêtes en remontant le temps. Comme un détective, il découvre les dessous des faits étudiés. Rutger Bregman allie ainsi la démarche d’un auteur de roman policier et celle d’un historien et d’un sociologue. Il met sa grande culture au service d’une cause: la mise en évidence d’une nouvelle vision de l’humanité.

 

Un nouveau regard à propos de situations sociales en tension

Pour démonter les préjugés et introduire un nouveau regard, ce livre nous entraîne dans un parcours. Et, tout d’abord, à partir d’exemples saisissants, il contredit des représentations négatives de situations sociales et nous apporte en regard une vision positive. Est-il vrai, comme l’affirme Gustave Le Bon dans Psychologie des foules, que dans des situations d’urgence «l’homme descend de plusieurs degrés sur l’échelle de la civilisation» (p.11)? L’expérience dément cette prédiction. Lorsqu’en septembre 1940, les bombardiers allemands s’attaquèrent à la ville de Londres et commencèrent leur œuvre de destruction, la population, loin de s’effondrer sous le choc, résista: «Gustave Le Bon, le fameux psychologue des masses, n’aurait pas pu être plus éloigné de la vérité. La situation d’urgence ne convoquait pas le pire chez les êtres humains. Le peuple britannique s’était précisément élevé de quelques degrés sur l’échelle de la civilisation» (p.14). Etait-ce là un phénomène spécifiquement britannique? Pas vraiment puisque lorsque par la suite des bombardements écrasèrent les villes allemandes, la population résista également.

Rutger Bregman apporte d’autres exemples. Ainsi, lorsque l’ouragan Katrina dévasta La Nouvelle Orléans aux États-Unis, il n’en résulta pas une sauvage anarchie comme cela fut rapporté par certains médias, mais au contraire un mouvement de solidarité et d’amour du prochain, un démenti au commentaire d’un historien britannique: «Retirez les éléments de base de la vie organisée et civilisée et nous retournerons en quelques heures à un état de nature hobbesien (à l’image de la théorie de Hobbes), celui d’une guerre de tous contre tous» (p.23). D’autres chercheurs montrent au contraire que, dans les situations d’urgence, c’est ce que les gens ont de meilleur qui revient à la surface (p.26). Le pessimisme apparaît dominer la nature humaine dans le roman de William Golding Sa majesté de mouches (Lord of the flies) qui conte la désintégration d’un groupe d’écoliers britanniques sur une île déserte. Cette histoire est une pure invention. Elle témoigne du parti pris de l’auteur: «L’homme produit le mal comme l’abeille produit le miel». Ce livre a connu un grand succès, «il a été traduit en plus de trente langues et est devenu un des plus grands classiques du 20e siècle» (p.42). En fait, il a rejoint et conforté le pessimisme ambiant. Rutger Bregman nous raconte combien ce livre l’avait attristé. Lorsque le temps de sa recherche est arrivé, il a découvert un auteur «assez torturé» (p.43) et, à sa manière de détective, s’est mis à chercher s’il existait de vrais récits d’enfants naufragés et comment ils avaient réagi. Son enquête a finalement abouti grâce à Internet: dans le Pacifique, six enfants s’étaient échoués sur une île déserte. Mais ils s’étaient bien entendu et avaient pu finalement être libérés (pp.41-57). Pour Rutger Bregman, les récits cyniques ont des effets négatifs sur notre vision du monde.

 

La nature humaine à travers l’histoire

Mais d’où vient l’humanité? Quel est notre héritage ? Comment notre vie en société a-t-elle évolué jusqu’à aujourd’hui? L’auteur s’engage dans une recherche anthropologique. Son chapitre sur l’état de nature commence par une évocation des visions opposées de Hobbes et de Rousseau: «Hobbes, le pessimiste, croyait que l’homme était naturellement mauvais. Seule la civilisation, pensait-il, pouvait nous sauver de nos instincts bestiaux. En face, Rousseau était convaincu que nous étions profondément bons. Mais il pensait que la civilisation nous avait abimés» (p.61) . L’auteur envisage l’évolution de l’humanité de l’homme de Néanderthal à l’Homo Sapiens. Si on a pu soupçonner l’Homo Sapiens d’avoir éliminé ses prédécesseurs, Rutger Bregman répond à cette accusation en mettant en valeur la spécificité positive de notre espèce: la sociabilité. Et, pour cela, il nous rapporte une expérience entreprise en Sibérie montrant que des renards argentés peuvent évoluer d’une redoutable agressivité à une sensibilité extrême et à toutes les qualités attenantes. Cette extraordinaire expérience nous aide à percevoir les caractéristiques positives de l’Homo Sapiens: «Les êtres humains sont des machines à apprendre hypersensibles. Nous sommes nés pour apprendre, pour nouer des liens et pour jouer» (p.87).

Et cependant, la violence meurtrière est un fait historique. L’auteur n’élude pas le problème. Il y répond d’abord par un chapitre qui montre que, même dans l’armée, les soldats ne sont pas prédisposés à tirer pour tirer. Et, de plus, il semble que le phénomène de la guerre ait eu un commencement: «La guerre ne remonte pas à des temps immémoriaux. Selon l’éminent archéologue Brian Ferguson, elle a eu un début». «Disposons-nous de preuves archéologiques pour étayer l’existence de formes de guerre primitives antérieures à la domestication du cheval, à l’invention de l’agriculture et aux premières colonies de peuplement? Quelles sont les preuves que nous sommes d’une nature belliqueuses? Réponse: il n’y en a pratiquement pas…» (p.111).
Nous voici donc engagés dans une recherche historique. Selon Rutger Bregman, la guerre n’a guère prospéré chez les chasseurs cueilleurs, des sociétés portées au partage.

Cependant, le climat se réchauffant après la dernière période glaciaire, il y a environ 15000 ans, la lutte commune contre le froid a cessé. Les populations se sont installées et «plus important encore, les gens ont commencé à accumuler des biens» (p.120). Le patrimoine s’est accru, des pouvoirs autoritaires se sont mis en place: «Ce qui est fascinant, c’est que c’est justement à cette époque après la fin de la période glaciaire qu’ont eu lieu les premières guerres» (p.121). Il y a une corrélation entre le développement des États et des empires et l’expansion de la guerre. «Notre vision de l’histoire a été déformée. La civilisation est devenue synonyme de paix et de progrès tandis que la vie sauvage équivalait à la guerre et au déclin. En réalité, pendant la majeure partie de notre histoire, cela a été plutôt le contraire (p.131). De fait, «le véritable progrès est en fait très récent» et «il ne s’agit donc pas d’être fataliste face à la civilisation. Nous pouvons choisir de réorganiser nos villes et nos États dans l’intérêt de chacun et de chacune…» (p.133).

 

Au nom de préjugés pessimistes, comment des expériences en psychologie sociale ont été dévoyées

Dans les années 1950 et 1960, la psychologie sociale a grandi. C’est alors que dans l’humeur dominante de l’époque, de jeunes psychologues ont réalisé des expérimentations qui partaient de postulats négatifs sur la nature de l’homme. Certaines d’entre elles ont exercé une grande influence, par exemple celle menée par Stanley Milgram à l’université de Yale. Des moniteurs étaient chargés d’envoyer des électrochocs (en réalité factices) à des cobayes donnant de mauvaises réponses. De fait, la majorité des moniteurs suivirent les consignes de l’expérimentateur jusqu’à de grandes décharges. Ces résultats furent abondamment diffusés: «Pour Milgram, tout tournait autour de l’autorité. Il décrit l’humain comme un être qui suivait des ordres sans broncher» (p.183). Un écho aux atrocités nazies… Comme pour d’autres expérimentations mettant en valeur le côté sombre de la nature humaine, Rutger Brugman a enquêté, remontant dans les archives et dans la mémoire humaine. Et, à partir de là, il met en évidence les biais de ces expériences. Ici, il montre les résistances larvées des participants: «Si vous pensez qu’une telle résistance ne sert à rien, lisez donc l’histoire du Danemark pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est l’histoire de gens ordinaires témoignant d’un courage extraordinaire. Une histoire qui montre que cela a toujours un sens de résister même dans les circonstances les plus sombres» (p.196).

 

La violence meurtrière est un fait. Comment en comprendre les ressorts ?

Pendant la Seconde Guerre mondiale, on a pu constater les performances de l’armée allemande. Une contre-propagande a été organisée mais les effets ont été limités. La recherche a montré quelles raisons bien plus simples permettaient d’expliquer les performances presque surhumaines de l’armée allemande: Kameradschaft, l’amitié… En fin de compte, les soldats ne se battaient pas pour un Reich millénaire, pour «le sang et le sol». Ils se battaient pour leurs camarades qu’il ne fallait pas laisser tomber: «En fait, nos ennemis souvent nous ressemblent» (p.228). Même pour les terroristes, les liens sociaux comptent beaucoup. «Cela n’excuse pas leurs crimes, mais cela les explique» (p.230).

Ensuite, l’auteur rappelle les études qui montrent la répugnance de beaucoup de soldats à tirer sur leurs ennemis:

«Il y a une aversion atavique des êtres humains pour la violence» (p.241).

«La plupart du temps, on ne tire pas de près, mais de loin» (p.241).

«Les guerres, de mémoire d’homme, se gagnent donc en employant le plus de gens possible pour tirer à distance» (p.241).

«Enfin, il y a un groupe pour lequel il est aisé de garder une distance avec l’ennemi, c’est le groupe qui se trouve au sommet» (p.243).

Alors comment se fait-il que les égoïstes, «les bandits, les personnalités narcissiques, les sociopathes pervers parviennent si souvent à se hisser au sommet de la hiérarchie?» (p.204). Rutger Bregman s’interroge donc sur le pouvoir et, à cet égard, il rappelle les écrits de Machiavel, «la théorie selon laquelle il vaut mieux mentir et tricher si l’on veut parvenir à quelque chose» (p.216). L’auteur se montre très critique vis à vis du pouvoir, de ses effets et de ses conséquences. Il rappelle le mot célèbre de lord Acton: «Tout pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument» (p.254). Par ailleurs, le pouvoir va de pair avec le développement ou le maintien des inégalités: «Certaines sociétés ont donc monté quelque chose pour mieux distribuer le pouvoir. Nous appelons cela la démocratie». Mais il y a des limites.

 

L’héritage des Lumières

Certains philosophes comme Hobbes posaient sur l’homme un regard très pessimiste: «Face à la corruption de l’homme, ils s’appuyaient sur la raison» et «ils se sont persuadés que nous pouvions développer des institutions intelligentes qui tiendraient compte de notre égoïsme inné» (p.266). À leur suite, le siècle des Lumières est une étape majeure dans l’histoire occidentale et Rutger Bregman nous en montre les apports décisifs: «Les Lumières ont posé les fondements du monde moderne, de la démocratie à l’état de droit, de l’éducation à la science» (p.265).  L’économie a été envisagée comme la mise en œuvre des intérêts. Dans la première démocratie occidentale, les États-Unis, la constitution posait des contrôles et des contre-pouvoirs: «On doit faire jouer l’ambition contre l’ambition» (p.267).

Lorsqu’on retrace l’héritage des Lumières, on y voit de grands bienfaits. Mais il y a aussi une part d’ombre. On peut se demander pourquoi les principes hérités des Lumières (démocratie, état de droit, liberté économique) se fondaient alors sur une conception aussi pessimiste de la nature humaine, sur une vision si négative de l’humanité et si ce négativisme n’a pas nuit à la bonne marche des institutions: «Pourrions-nous miser sur la raison et utiliser notre entendement pour créer de nouvelles institutions qui s’appuieraient sur une toute autre conception de l’humanité?» (p.271). C’est dans ce sens que va s’orienter la recherche de Rutger Brugman.

 

L’influence des représentations sur les attitudes et les comportements. Les effets placebo et nocebo

Dans sa recherche de la vérité, l’auteur en était venu à se méfier des croyances mais à un moment, il a commencé à douter du doute lui-même. C’est ici qu’il nous rapporte les célèbres recherches de Bob Rosenthal: «Les rats, dont les étudiants pensent, en fonction des informations qui leur ont été données, qu’ils sont plus intelligents et plus vifs, réussissent effectivement mieux» (p.277). Rosenthal découvre que «la façon dont les étudiants manipulaient les rats ‘intelligents’ – plus chaleureuse, plus douce et plus chargée d’attentes – changeait la façon dont les rats se comportaient» (p.278). L’effet de l’image positive sur les réalisations de ceux qui en bénéficie a été brillamment confirmé dans une école: les élèves que l’on croyait plus doués que les autres réussissaient beaucoup mieux. Rosenthal appelle sa découverte l’effet Pygmalion, ce qui rappelle l’effet placebo. Seulement, «il ne s’agit pas ici d’une attente d’un effet sur nous-même. Cette fois, c’est une attente qui produit un effet sur les autres» (p.279). Contrairement à d’autres, cette découverte a été validée maintes fois. Mais en a-t-on tiré tous les enseignements? «Si nos attentes peuvent devenir réalité, c’est aussi le cas de nos hantises. Le jumeau maléfique de l’effet Pygmalion est appelé ‘l’effet Golem’» (p.279). «Notre monde est tissé d’effets Pygmalion et d’effets Golem… L’homme est une antenne qui s’ajuste à la fréquence des autres» (pp.280-281). C’est dire l’influence de nos représentations collectives et notamment du regard que nous portons sur la condition humaine, d’autant qu’il y a des effets induits. On adopte ce que les autres adoptent. Les gens se laissent souvent entraîner par ce qui leur apparaît l’opinion dominante. Dès lors, Rutger Bregman s’interroge: «Notre conception négative de l’humanité relève-t-elle aussi de l’ignorance collective? Craignons-nous que la plupart des gens soient égoïstes parce que nous pensons que c’est ce que pensent les autres? Et nous conformons-nous à ce cynisme alors que nous aspirons en réalité à une vie plus riche en gentillesse et en fraternité?» (p.283). Ne nous laissons pas enfermer dans des spirales négatives: «La haine n’est pas la seule à être contagieuse. La confiance l’est aussi» (p.283).

 

Puissance de la motivation intrinsèque

La conviction d’un homme peut susciter la confiance et des réalisations à contre-courant qui sortent de l’ordinaire. L’auteur nous donne l’exemple de Jos de Blok, fondateur de la Fondation Boutsorg, une organisation néerlandaise de soins à domicile où prévaut l’entraide en dehors d’une tutelle hiérarchique (p.285). À cette occasion, Rutger Bregman met en valeur «une motivation intrinsèque»: «Pendant longtemps, on a cru que le monde du travail dépendait du ‘bâton et de la carotte’. Ainsi Frédéric Taylor, dans son ‘organisation scientifique du travail’, assure que ‘ce que les employés attendent par dessus tout de leurs employeurs, c’est un bon salaire’» (p.282). Cependant, en 1969, le jeune psychologue Edward Deci rompt avec la psychologie behaviouriste où les êtres sont considérés comme passifs en montrant que l’effort n’est pas toujours proportionné à une récompense matérielle. Une prise de conscience de la motivation intrinsèque émerge. Mais elle tarde à se répandre dans les organisations. Il y a aujourd’hui beaucoup d’innovations qui vont pourtant dans ce sens. L’auteur nous en décrit plusieurs: il y a bien une motivation intrinsèque. «Edward Deci, le psychologue américain grâce auquel notre façon d’envisager la motivation a été transformée de fond en comble, estime que la question n’est plus de savoir comment nous motiver les uns les autres. La vraie question est plutôt de savoir comment créer une société dans laquelle les gens se motivent eux-mêmes» (pp.299-230). Rutger Bregman poursuit: «Et si nous fondions la société toute entière sur la confiance?». Il évoque un mouvement de transformation sociale qui s’exprime dans des expériences éducatives et politiques car il y a bien une évolution des mentalités et on prend conscience aujourd’hui de tout ce dont nous disposons en commun. C’est le terme anglais commons. Pendant longtemps, tout ce qu’il y avait au monde faisait partie des commons. Mais au cours des dix mille dernières années, la propriété s’est développée. Or aujourd’hui, il y a de nombreuses situations où les commons prospèrent et il y a là un horizon nouveau.

 

Face à la violence

Dans la dernière partie du livre, Rutger Brugman envisage différentes stratégies pour diminuer la violence et résoudre les conflits. Le titre est significatif: ‘L’autre joue’, en référence à une parole de Jésus. Et il commence en rapportant une anecdote: agressé par un jeune qui s’empare de son porte-monnaie, un travailleur social lui propose de manger avec lui. Une relation s’établit. Rutger Bregman ne cache pas sa stupéfaction en entendant cette histoire. Elle lui fait penser aux clichés qu’enfant il entendait à l’église. Et il réfléchit: «Ce dont je me rends compte maintenant, c’est qu’en fait Jésus décrivait un principe très rationnel. Les psychologues modernes parlent ainsi de ‘comportement non complémentaire’… Il est facile de faire le bien autour de soi lorsqu’on est soi-même bien traité. Ou comme le disait Jésus: ‘Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous?’. La question est de savoir si on peut aller un cran plus loin. Et si nous partions du principe que non seulement nos enfants, nos collègues et nos concitoyens, mais aussi nos ennemis ont un bon fond? Le mahatma Gandhi et Martin Luther King, les plus grands héros du 20e siècle brillaient par leurs comportements non complémentaires, mais c’était des figures presque surhumaines. D’où la question: en sommes-nous capables? Et cela fonctionne-t-il aussi à grande échelle dans les prisons et les commissariats de police, après les attentats et en temps de guerre?» Dans ce livre, le lecteur découvrira quelques exemples. L’auteur décrit des prisons norvégiennes où l’engrenage de la violence est rompu par un climat de confiance. Il analyse des situations où un renouveau de compréhension résulte d’une réduction de l’isolement social et d’un abaissement des barrières entre les groupes. Il y a là un autre apport original de ce livre qui mérite une lecture approfondie.

Un nouveau regard

La richesse de cet ouvrage nous a incité à écrire un long compte-rendu pour en  partager l’apport et inviter à la lecture d’un livre qui, de bout en bout, se lit passionnément. En effet, non seulement il nous invite à un regard neuf, mais il nous entraîne dans un chemin d’exploration. Bien sûr, nous ne suivons pas nécessairement l’auteur dans certaines de ses affirmations, il y a d’autres approches dans l’histoire qui mériteraient d’être mentionnées (6), mais il nous offre un livre facilement accessible qui nous permet d’accéder à un ensemble de recherches et d’innovations. C’est un livre qui ouvre notre regard. Ce n’est pas rien d’entendre un historien israélien renommé comme Yuval Noah Harari affirmer: «L’ouvrage de Rutger Brugman m’a fait voir l’humanité sous un nouveau jour». Et, ce livre nous invite aussi à changer dans nos comportements en énonçant «dix préceptes» en conclusion: «Le monde serait meilleur si nous portions sur l’autre un regard bienveillant et si nous cherchions à le comprendre. Le bien est contagieux» (p.420). Le sous-titre  Une histoire optimiste nous avait au départ déconcerté et amené à vérifier le sérieux du livre en nous renseignant sur l’auteur à travers un moteur de recherche. Celui en anglais A hopeful history (Une histoire qui incite à l’espoir) nous paraît plus approprié. Oui, la période actuelle est particulièrement difficile. Cependant, il y a aussi des courants, parfois encore peu visibles, qui se développent pour affronter les menaces et construire d’autres possibles. Pour y participer, cette lecture nous paraît très utile.

 

Illustration : secours aux sinistrés de l’ouragan Katrina en septembre 2005 (photo CC-FEMA Photo Library).

(1) Michel Serres, Darwin, Bonaparte et le samaritain. Une philosophie de l’histoire, Le Pommier, 2016. Voir Jean Hassenforder, Une philosophie de l’histoire, Vivre et espérer, 2 octobre 2016.

(2) Lytta Basset, Oser la bienveillance, Albin Michel, 2014. Voir Jean Hassenforder, Bienveillance humaine. Bienveillance divine. Une harmonie qui se répand, Vivre et espérer, 16 avril 2014.

(3) Jeremy Rifkin, Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie, Les liens qui libèrent, 2011 (traduction de Empathic Civilization. The Race to Global Consciousness in a World in Crisis, Jeremy P. Tarcher, 2010). Voir Jean Hassenforder, Vers une civilisation de l’empathie. À propos du livre de Jérémie Rifkin. Apports, questionnements et enjeux, Témoins, 3 octobre 2011.

(4) Jacques Lecomte, La bonté humaine. Altruisme, empathie, générosité. Odile Jacob, 2012. Voir Jean Hassenforder, La bonté humaine, Vivre et espérer, 3 juin 2012.  Voir aussi Jean Hassenforder, Vers un nouveau climat de travail dans des entreprises humanistes et conviviales : un parcours de recherche avec Jacques Lecomte, Vivre et espérer, 22 février 2016.

(5) Rutger Bregman, Humanité. Une histoire optimiste, Seuil, 2020. Rutger Bregman est également l’auteur du best seller Utopies réalistes, Seuil, 2017.

(6) Tom Holland, Les chrétiens. Comment ils ont changé le monde (Dominion. The Making of the Western World). Voir Jean Hassenforder, Comment l’Esprit de l’Evangile a imprégné les sociétés occidentales, et, quoiqu’on en dise, reste actif aujourd’hui, Vivre et espérer, 17 février 2020.

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