La parole néolibérale détruit le «vivre ensemble» - Forum protestant

La parole néolibérale détruit le «vivre ensemble»

«Une chaine d’irresponsabilité.» Pour Marie-Noëlle Duchêne, les conséquences du néolibéralisme sont désastreuses: augmentation des inégalités, recherche de rentabilité dans des domaines tels que la santé, l’enseignement ou encore la justice, suppression des services publics, dévalorisation du travail, déshumanisation, refus de prendre en compte les problèmes écologiques, bref, tout ce qui détruit la cohésion sociale… Pourtant, depuis la pandémie, ce système semble être «en crise» et de nombreux citoyens prennent conscience qu’un autre monde est possible.

Intervention prononcée lors de la journée du Christianisme social Refonder la parole politique du 23 octobre 2021.

Le néolibéralisme

Christianisme socialD’après Pierre Bourdieu, le néolibéralisme est la «mise en pratique d’une utopie convertie en programme politique» (1); une utopie qui parvient à se penser comme la description scientifique du réel. Le discours néolibéral n’est pas un discours comme les autres. Son programme tire sa force sociale de la force politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts (actionnaires, opérateurs financiers, industriels, etc.). Il tend donc à favoriser la coupure entre l’économie (au service des plus riches) et les réalités sociales.

Le néolibéralisme propose de réduire la taille de l’État, de le confiner à un rôle de veilleur de nuit et de laisser le libre-marché faire le reste…

Le néolibéralisme réduit toute politique à l’économique, basée sur le capital et la finance; la doctrine de la libre concurrence serait solution à tous les problèmes sociaux.

La fin des années 70 et le début des années 80, avec les gouvernements de Reagan et de Thatcher, implanteront les idées néolibérales et modifieront le paysage politico-économique.

Le nouveau paradigme est présenté comme le seul possible.

Propriétés néfastes de la parole néolibérale

Le néolibéralisme contemporain alimente tous les maillons d’une chaine d’irresponsabilités: il lie les mains des entreprises cotées face à des actionnaires eux-mêmes convaincus de ne porter aucune responsabilité́ éthique. Il sacralise le secteur bancaire à qui, depuis de nombreuses décennies, nous avons confié́ un pouvoir considérable dont ce dernier n’a pourtant cessé d’user pour satisfaire ses propres intérêts aux dépens de l’intérêt général. Le Monde du 23 septembre dernier a publié un article montrant comment les acteurs financiers soutiennent l’expansion pétrolière et gazière et alimentent la crise climatique (2). La banque est en réalité le lieu central du creusement massif des inégalités et du conflit social. Aujourd’hui, le patron d’une grande banque française gagne mille fois le Smic (3).

En bref on se retrouve confronté à la puissance du pouvoir financier. La société tombe dans la compétitivité et la rentabilité; les services publics sont donc mis en cause, le travail est dévalorisé, la personne humaine est méprisée comme le sont les problèmes écologiques.

Une théorie caractéristique: le mythe du ruissellement

La théorie mythique du ruissellement est un exemple de ce qu’affirme le néolibéralisme.

La théorie du ruissellement se fonde sur l’hypothèse selon laquelle un gain de revenus des plus riches serait immédiatement et en grande partie réinvesti dans l’économie et donc profiterait à tous y compris les plus pauvres.

C’est un mythe, une construction imaginaire, puisque aucun économiste n’a jamais démontré la validité de l’effet de ruissellement. Pourtant, cette idée si décriée est encore utilisée; si Emmanuel Macron déclare «Je ne crois pas au ruissellement, mais je crois à la cordée» (4) avec un premier de cordée qui entraine les autres, il ne fait que changer de vocabulaire mais pas de théorie. Le 14 octobre, un article du Monde (5) précisait: «Selon France stratégie, la suppression de l’impôt sur la fortune et la flat tax (6) n’ont pas entrainé le ruissellement promis par Emmanuel Macron».

Pouvoir, mensonge, perte de confiance

La théorie du ruissellement fait apparaître le mensonge du discours politique actuel néolibéral. Il y a malheureusement bien d’autres détournements de la vérité sur les chiffres, comme ceux des engagements écologiques pris et non tenus (glyphosate (7), énergies fossiles (8)).

Le mensonge est d’autant plus néfaste dans les pays qui se veulent démocratiques qu’il ruine la confiance que les citoyens portent à la classe dirigeante et, par ricochet, donne du crédit aux théories du complot et aux bobards les plus saugrenus. Nous en avons un exemple récent avec la vaccination anti Covid et les élucubrations qui ont circulées sur les réseaux sociaux.

La perte de confiance dans la parole politique s’est exprimée dans le taux d’abstention aux dernières élections régionales et départementales: 65,7% soit 2 Français sur 3; un record!

Hannah Arendt écrivait: «Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez» (9). Là est bien le danger.

Logique économique contre logique sociale

La logique économique s’oppose à la logique sociale.

Les entreprises doivent s’ajuster de plus en plus rapidement aux exigences des marchés; cela sous peine, comme l’on dit, de «perdre la confiance des marchés», et, du même coup, le soutien des actionnaires; ces actionnaires soucieux d’obtenir une rentabilité à court terme sont de plus en plus capables d’imposer leur volonté, de fixer des normes, et d’orienter les politiques en matière d’embauche, d’emploi et de salaire.

Ainsi s’instaure dans l’emploi le règne absolu de la flexibilité, avec les recrutements sous contrats à durée déterminée, les intérimaires et les plans sociaux à répétition.

Rentabilité, compétitivité

Le néolibéralisme ne prône pas simplement l’indépendance du marché, mais l’extension et la dissémination des valeurs du marché à la politique sociale et à toutes les institutions. Toute action, toute décision politique obéit à des considérations de rentabilité.

Le management ne se revendique plus participatif. Il s’est adapté à l’objectif de maximisation de la rentabilité fixé par les actionnaires; il mute et devient management par objectifs.

La crise sanitaire a été le révélateur des problèmes des hôpitaux. Le neurochirurgien Stéphane Velut déclare: «J’entends dire: il faut ‘rentabiliser’. Mais je ne peux plus entendre ça, parce que je suis un être humain qui m’occupe d’autres êtres humains… Je prendrai toujours tout patient qui a besoin de nos soins». Il continue: «La bascule vers la rentabilité s’est faite en plusieurs étapes: il y a eu la création de la T2A (tarification à l’activité) en 2003, le plan Hôpital 2007, et puis en 2009 le don de tous les pouvoirs aux directeurs. Le langage des administratifs s’adapte pour cacher les vérités qui dérangent: alors ‘réduire le nombre de lits’ devient faire un ‘redimensionnement capacitaire’. De même: ‘Gardez les malades le moins longtemps possible, on n’en veut plus dans vos lits’ devient ‘Passez d’un hôpital de stock à un hôpital de flux’.» (10) C’est surréaliste!

 

Les domaines de l’enseignement, de la justice et de la santé ne peuvent pas être rentables; c’est une aberration de le prétendre.

 

Suppression des services publics

Les services publics disparaissent petit à petit; le néolibéralisme ne connaît pas la notion de service!

Les infrastructures, qui ne permettent aucune rentabilité directe, sont progressivement délaissées. L’usure du matériel comme l’absence d’investissements sur les infrastructures (rails à entretenir pour la SNCF) ou l’immobilier (bureaux de poste à rénover pour La Poste) engendre une dégradation des services: très progressive et à peine palpable, quand il s’agit de constater que les voitures de métro ne sont pas renouvelées fréquemment ou que les retards sont récurrents, mais brutale quand le matériel vieillissant non remplacé provoque des accidents comme la catastrophe en juillet 2013 à Brétigny-sur-Orge, avec le déraillement d’un train Corail qui a fait sept morts et trente blessés.

Cette situation favorise une ouverture à la concurrence, comme dans le cas des lignes ferroviaires. Elle va même parfois jusqu’à la privatisation du service comme c’est le cas des autoroutes qui ont fait l’objet de concessions au privé, qui ont réduit leur personnel et augmenté régulièrement les péages.

Le service public doit-il nécessairement être rentable? Les préoccupations de gestion des coûts n’ont-elles pas changé de statut en passant de moyens à prendre en compte pour assurer des missions de service public, à une fin en soi? En négligeant ce qui ne se mesure pas (lien social, présence et attractivité territoriale, qualité des services rendus…), le service public ne se vide-t-il pas de son sens premier et essentiel?

Dévalorisation du travail – Flexibilité

Une conséquence du néolibéralisme a été l’instauration d’une économie basée sur le capital et la finance, et non plus sur le travail. Autrefois, la meilleure façon pour un individu comme pour une société de s’enrichir, c’était par le travail. Or, voici que celui-ci est de moins en moins valorisé, avec pour conséquence que les salaires diminuent et les emplois deviennent de plus en plus précaires, alors que l’enrichissement se fait par placements et transactions purement financières. C’est de cette façon que la richesse se concentre dans les mains d’une minorité, alors que la grande majorité est laissée à elle-même.

Écologie et néolibéralisme sont incompatibles

L’écologie, à l’instar du social, ne s’accommode pas du libéralisme économique.

L’écologie engage le long terme et le collectif: deux dimensions que le marché et la recherche du profit à court terme sont bien en peine d’assumer.

L’écologie exige de relocaliser drastiquement certaines productions et de privilégier les circuits courts: cela passe par la domestication de la finance, le contrôle des mouvements de capitaux et la remise en cause du libre-échange. Elle suppose un vaste plan de soutien pour les transports collectifs, la rénovation énergétique des bâtiments ou bien encore la recherche en faveur des énergies renouvelable, car la réduction de la consommation énergétique (en tout premier lieu) et le développement des énergies renouvelables sont indispensables.

Les nombreux exemples d’échecs des tentatives des ministres de l’environnement successifs font apparaître au grand jour l’impossibilité de mener des réformes écologistes dans le système actuel. Or citoyens, experts, et scientifiques le clament: l’écologie est l’enjeu du 21e siècle. Pas un enjeu parmi d’autres, l’écologie est centrale et incontournable pour qui aspire à une vie meilleure et harmonieuse entre les humains et les millions d’espèces avec lesquelles ils cohabitent sur cette planète. En février 2021, le tribunal administratif de Paris a reconnu la responsabilité de l’État français dans les manquements en matière de lutte contre le réchauffement climatique et non-respect des engagements; ceci après la plainte de 4 ONG (Greenpeace, Oxfam, la Fondation Nicolas Hulot, Association Notre affaire à tous) et une pétition qui comptabilise 2,3 millions de signatures. Le 14 octobre, le tribunal est allé plus loin puisqu’il a condamné l’État à réparer le préjudice écologique (11) qu’il a lui-même causé par le non-respect de ses engagements.

Le néo-libéralisme, qui depuis quarante ans a envahi nos esprits, nous paralyse en laissant croire que les banques sont au service de l’intérêt général. Nos banques possèdent des milliards d’actifs dans leurs comptes, dont la valeur s’effondrerait si nous prenions au sérieux l’urgence de renoncer aux énergies fossiles; elles sont donc opposées à la transition écologique. Pourquoi s’étonner dès lors si, en portant des banquiers au pouvoir, nous ne parvenons pas à faire le moindre progrès en faveur de la décarbonation de nos économies?

Le néolibéralisme est-il en crise?

Mais tout n’est pas perdu!

La crise de la Covid-19 qui a brusquement frappé le pays a suscité un élan de solidarité inédit. Particuliers, entreprises, organismes de prévoyance, chacun en fonction de ses moyens et de ses missions a pu apporter sa pierre à l’édifice pour soutenir ou aider ses proches, ses voisins. Une situation qui révèle combien la solidarité est une valeur profondément ancrée dans les esprits.

Le confinement est venu casser le traditionnel métro, boulot, dodo; il y a eu une prise de conscience de la domination et de l’oppression d’un monde où tout va vite, trop vite, tout le temps.

On a pu aussi redécouvrir le besoin de nature; quitter la ville pour la campagne, beaucoup en rêvent. Plus de la moitié des Français aspirent à aller vivre ailleurs, et cette envie est très marquée chez ceux qui vivent dans un cadre très urbain: c’est 78% pour les habitants de l’agglomération parisienne.

Guillaume Fond, psychiatre aux hôpitaux universitaires de Marseille écrit : «Il ne faut pas considérer le confinement comme une contrainte mais comme une opportunité de réfléchir à nos modes de vie, à notre société… C’est également une opportunité pour développer son esprit, et pour cela il faut accepter de passer du temps tout seul et d’arrêter de bouger» (12).

Changer de voie

Il est possible de changer de voie selon le titre du dernier livre d’Edgar Morin. (13).

Changer de voie pour retrouver le vivre ensemble qui suppose l’épanouissement de chacun.

Avec…

…une gouvernance de concertation

…une démocratie participative

…une politique de solidarité

…la réduction des inégalités

…une éco-politique.

 

Illustration: manifestation à Lyon en 2018.

(1) Citation extraite d’un article de Pierre Bourdieu paru dans le numéro du Monde diplomatique de mars 1998.

(2)Lien vers l’article du Monde du 23 septembre 2021 (réservé aux abonnés).

(3) Cf. entretien de Gaël Giraud avec Steve Jourdin sur Public Sénat le 27 juin 2020.

(4) Déclaration du Président de la République le 15 octobre 2017 au cours d’une interview sur TF1. Il ajoutait: «Si on commence à jeter des cailloux sur le premier de cordée, c’est toute la cordée qui dégringole».

(5) Lien vers l’article du Monde du 14 octobre 2021 (réservé aux abonnés).

(6) L’impôt à taux unique ou impôt proportionnel (en anglais flat tax) est un système qui impose tous les membres d’un groupe (comme des citoyens ou des entreprises) au même taux, contrairement à l’impôt progressif.

(7) Le 25 septembre 2017, le gouvernement d’Edouard Philippe s’engage à ce que le glyphosate soit interdit en France avant la fin de l’année 2020. Le 1er janvier 2017, le pesticide est interdit dans les espaces et jardins publics, interdiction qui s’étend aux jardins des particuliers en janvier 2019. Cette dynamique se heurte toutefois à des oppositions au sein du monde agricole et en 2020, la France reste le premier utilisateur européen de l’herbicide avec 19% du glyphosate de l’UE épandu sur son sol. Faute d’interdire la commercialisation du glyphosate, le ministre de l’agriculture et de l’alimentation Julien Denormandie s’engage désormais à réduire son utilisation de 50% d’ici la fin du mandat d’Emmanuel Macron en 2022.

(8) À l’occasion de la COP26 en novembre 2021, la réduction de l’utilisation d’énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) est remise à l’ordre du jour. En effet, le sujet avait été retiré des accords de Paris (2015) sous la pression de l’Arabie Saoudite, grand producteur de pétrole. Le progrès reste cependant très limité: les pays membres sont invités à «accélérer les efforts vers la diminution progressive de l’énergie au charbon sans système de capture de CO2 et des subventions inefficaces aux énergies fossiles». Quant aux subventions aux énergies fossiles, les pays sont seulement invités à cesser celles jugées inefficaces.

(9) Citation extraite d’un entretien de la philosophe avec l’écrivain français Roger Errera en 1974.

(10) L’hôpital, une nouvelle industrie, le langage comme symptôme, Gallimard, 2020.

(11) Par un jugement du 14 octobre 2021, le tribunal administratif de Paris a, pour la première fois, enjoint l’État de réparer les conséquences de sa carence en matière de lutte contre le changement climatique. À cette fin, le tribunal a ordonné que le dépassement du plafond des émissions de gaz à effet de serre fixé par premier budget carbone (2015-2018) soit compensé au 31 décembre 2022, au plus tard.

(12) Guillaume Fond cité dans l’article de Roland Gauron, Le Figaro, 6 avril 2020.

(13) Changeons de voie, les leçons du coronavirus, Edgar Morin avec la collaboration de Sabah Aboueassalam, Denoël, 2020.

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