«Travailler sur la prison d’après»

Dans cet entretien accordé à Jean-Luc Mouton de Campus protestant dans les derniers temps du confinement, Brice Deymié explique la difficulté du travail d’aumônerie quand la prison est doublement confinée. Et ce que cette période a signifié à la fois pour les détenus privés de contact extérieur, pour le système carcéral français (qui a prouvé qu’il pouvait endiguer la surpopulation des maisons d’arrêt) et pour le rapport de la population à l’enfermement.

 

Vidéo de l’entretien entre Brice Deymié et Jean-Luc Mouton pour Campus protestant.

 

Quelle est la situation dans les prisons aujourd’hui ?

La prison est dans un double confinement puisque les parloirs ont été interdits à partir de mi-mars ainsi que toutes les autres activités extérieures. Ce qui veut dire que les détenus sont doublement enfermés et ont peu de possibilités de sortir de leurs cellules. Les promenades ont été décalées pour qu’il n’y ait pas de contacts trop serrés et ce n’est pas évident dans un monde de grande promiscuité. Au début de l’épidémie, les détenus rigolaient en disant : « C’est un problème extérieur … Nous, avec nos murs, on est à l’abri de votre beau virus … » Mais ça les a rattrapés, même si la situation à l’intérieur des prisons est relativement bonne en ce qui concerne la maladie …

Que sait-on sur la propagation du virus dans les prisons ?

On craignait une épidémie et une propagation très rapide. Aujourd’hui, il y a 42 agents et 28 détenus qui ont été testés positifs. Il y a eu je crois 2 morts mais la situation est largement contrôlée. On peut s’en réjouir parce que c’était quelque chose de pas du tout donné au départ vues la situation et les conditions de détention. C’est évidément assez dur pour les détenus privés de contact extérieur, à part avec la télévision. Mais la télévision ou la radio sont assez anxiogènes en ce moment avec ce rappel constant de la pandémie et des conditions de ce confinement. Avec l’aide de l’Administration Pénitentiaire, les différentes aumôneries ont mis en place des numéros verts pour que les détenus soient en contact avec la religion de leur choix. C’est en place depuis 3 semaines, un peu tardivement (on le regrette) mais c’est en place et ça permet de suivre les détenus de façon anonyme …

Ça se passe comment concrètement ? Vous appelez les détenus ?

Non, nous ne pouvons pas téléphoner. Les détenus nous appellent puisque les téléphones sont accessibles aux prévenus comme aux condamnés et qu’ils ont le droit de téléphoner, à plus forte raison dans ces circonstances un peu difficiles. Ils appellent un numéro gratuit, soit depuis un téléphone en cellule (c’est assez pratique, à peu près 30 ou 40 % de prisons sont équipées), soit depuis la coursive ou une cour de promenade, ce qui est un peu plus compliqué. Au bout du fil, il y a des aumôniers anonymes (ils ne peuvent pas tomber sur leur aumônier) qui les écoutent, qui écoutent leurs problèmes et leurs demandes. La plupart des détenus nous disent : « Ça fait du bien d’appeler quelqu’un de l’extérieur : on n’a plus de famille, on n’a pas de parloir, on n’a rien … »

Comment est-ce qu’ils le vivent, est-ce qu’il y a aussi beaucoup d’angoisse ?

La première chose qui les angoisse, c’est la famille. Ceux qui ont de la famille ont des nouvelles grâce au téléphone. Mais si le numéro vert pour les aumôniers est gratuit, les autres numéros sont payants et le détenu qui n’a pas les moyens de téléphoner n’a pas de nouvelles de sa famille. L’Administration a donné 40 euros par mois d’indemnité téléphonique mais on regrette beaucoup que les opérateurs privés qui s’occupent de la téléphonie à l’intérieur des prisons n’aient pas d’emblée déclaré la gratuité pour les appels donnés à partir des prisons. L’autre chose qui les angoisse, c’est de se sentir enfermé d’enfermé, doublement enfermé. C’est un sentiment que beaucoup ressentent assez douloureusement.

Quelle forme prend votre travail d’aumôniers ? Célébrations, partages … rien n’est possible ?

Plus rien n’est possible puisqu’on n’a plus le droit d’entrer depuis la mi-mars. On peut seulement envoyer des courriers. C’est déjà en temps normal le paradoxe de la prison qui est un monde de l’écrit. Pour aller voir le dentiste, il faut écrire. Pour aller voir le médecin, il faut écrire. Pour aller voir l’aumônier, il faut demander par écrit … Donc on écrit, on écrit … C’est un moindre mal, il y a des difficultés de compréhension du français pour certains et tout ça n’est pas toujours facile mais on écrit … Parfois on reçoit des réponses. Pour Pâques, par exemple, on est parvenu à passer un message à tous les détenus qui suivaient l’aumônerie protestante. Pour ceux qui suivent assidument l’aumônerie, ne pas avoir de culte de Pâques a été difficile. Les cultes en prison sont des moments importants, des moments de communion assez fraternelle. On y arrive donc par courrier et par ce numéro vert par lequel ils demandent des prières, des partages bibliques. Curieusement, la demande de Bibles est assez importante : « Je voudrais bien une Bible », « Je voudrais bien lire la Bible … » Évidemment, on peut pas les leur apporter et ils doivent faire la demande à travers l’Administration qui quelque fois le relaie à un aumônier qui apporte une Bible … mais ça reste compliqué et au cas par cas. Le travail est toujours très artisanal, ce qui est bien parce qu’on ne va pas être remplacés par des tablettes ou des vidéos d’aumônerie … On sera obligés d’être là parce que la présence physique est indispensable.

Il y a des vidéos qu’on peut regarder sur les téléphones portables …

Les téléphones portables sont interdits en prison. Ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas, mais comme c’est interdit, nous n’allons pas encourager leur possession ni faire des mini-vidéos de cultes. Par contre, il y a un culte à la télévision, même si certains sont en différé et il y a des cultes sur France Culture.

Cette situation de confinement (qui est totalement exceptionnelle) remet-elle pour vous encore plus en cause le rôle de la prison, son statut, sa fonction ? Je crois que pas mal de prisonniers ont été libérés ? …

Oui, 11 000 prisonniers ont été libérés. Quand on dit la surpopulation des prisons, on ne parle que des maisons d’arrêt (où sont les détenus en attente de jugement ou condamnés à une petite peine) puisque les autres centres pour peine ne sont pas en surpopulation. Avant le confirnement, le taux d’occupation était à 140 % dans les maisons d’arrêt. Aujourd’hui, il est à 110 %. C’est à dire qu’un certain nombre de détenus en fin de peine ont été libérés, ce qui a peut-être permis de limiter la propagation du virus mais fourni la preuve qu’il est possible de libérer des gens et de s’attaquer à la surpopulation carcérale. Nous espérons beaucoup … Je ne suis pas le seul, il y a beaucoup d’autres associations et de gens qui ont travaillé autour de la prison, il y a les directeurs de prison eux-mêmes et leur syndicat, qui espèrent qu’on ne va pas repartir dans une frénésie d’enfermement au mois d’octobre quand le problème du virus sera réglé. Nous espérons que la Justice va se saisir de cette question et que cela va permettre véritablement de régler le problème à court ou moyen terme. Nous sommes assez optimistes là-dessus … Ce serait vraiment la première conséquence très positive de cette pandémie et de ce confinement (1).

La deuxième, ce serait que la population nationale prenne conscience de ce que c’est que d’être enfermé. On entend à longueur de journaux des interviews télévisés ou radiophoniques hallucinantes de gens qui vivent l’enfermement du confinement comme une douleur absolue … Il y a une espèce de romantisme aussi autour de l’enfermement et c’est un peu ridicule quelque fois  .. Mais l’enfermement en prison, ce n’est pas l’enfermement dans nos appartements avec la télé et Internet. Et ce n’est pas parce qu’on a la télévision qu’on vit bien notre enfermement, ce n’est pas parce que les gens ont Internet chez eux qu’ils vivent bien leur confinement … Ça va peut-être faire prendre conscience à l’opinion que l’enfermement, c’est l’enfermement : des conditions de privation de liberté qui ne sont pas évidentes à vivre même si on a la télé et même si on a une douche en cellule. On brocardera peut-être moins la prison 4 étoiles 

J’espère donc que deux choses importantes vont sortir de ce confinement : la fin de la surpopulation et la prise de conscience que l’enfermement n’est peut-être pas la solution, la panacée pour soigner la délinquance.

Vous estimez que les petites peines ne servent qu’à alimenter la délinquance et n’ont aucune utilité ? Qu’est-ce que vous proposeriez en tant qu’aumônier ?

Je ne sais pas si je suis bien placé pour dire : « Je propose » … En tant qu’aumôniers, on peut voir les dégâts sociaux que font les petites peines avec des gens qui rentrent pour six mois ou même un mois et qui sont très rapidement désocialisés, perdent leur travail, ont des ruptures familiales. La principale préoccupation devrait être que la personne qui a commis un délit garde un lien social maximum. C’est peut-être le nouvel enjeu de la Justice de demain, celle de l’après-confinement puisqu’on parle toujours de ce monde d’après : faire que la justice ne soit pas quelque chose qui rompt les liens mais au contraire les répare. Ce serait formidable, ça …

Ce serait magnifique … mais est-ce que c’est réaliste ? Est-ce que ce monde d’après va être si différent ?

On doit tous y travailler : les aumôniers, les associations, les personnels (parce que les personnels sont assez engagés aussi sur ces questions-là) … Nous avons à travailler sur la prison d’après et aussi sur notre conception de la Justice d’après. Ça prendra peut-être un certain temps mais je pense que le choc de ce confinement et le fait que la surpopulation a pu être endiguée (pas complètement mais quand même …) font qu’on peut se dire : c’est à notre portée … Il est possible de changer les choses.

Un dernier point à ajouter ?

Il y a véritablement besoin d’un contact à l’extérieur pour les détenus. Ces numéros verts ne palient qu’une partie de ce besoin. Les aumôniers se demandent quand et comment ils vont revenir en prison, masqués ou pas masqués, s’il sera possible de refaire des cultes dans deux, trois mois ou quatre mois … Est-ce qu’ils devront se contenter de visites individuelles dans un parloir avec hygiaphone (ils avaient été supprimés dans les années 80) ? … Car notre but ou notre fonction est bien d’être dans la prison, en contact avec les gens et non pas à distance. L’aumônerie à distance ne pourra jamais faire ça.

 

Illustration : devant la maison d’arrêt d’Evreux.

(1) Le 3 juin, l’Aumônerie protestante des prisons a cosigné une lettre ouverte au président Macron intitulée En finir avec la surpopulation carcérale. Elle débute ainsi : « Pour la première fois depuis près de vingt ans, il y a en France moins de prisonniers que de places de prison. Conséquence d’une crise sanitaire sans précédent, ce qui était hier impossible est devenu réalité : en deux mois, le nombre de personnes détenues a été réduit de plus de 13 500.».   

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