Prisons : une « inefficacité totale »

Amélie Thierry est aumônière à la prison de Valence. Dans ce témoignage recueilli pour le numéro La France vue de côté de Foi&Vie, elle parle de son rôle dans ce nouveau type de prison hyper-sécurisée et des impasses d’un système pénitentiaire français qui « commence par désinsèrer les gens puis attend d’eux qu’ils se réinsèrent ».

 

(…) Je suis à Valence depuis deux ans et demi. J’ai démarré à Chabeuil qui était une petite prison traditionnelle pour hommes et femmes. Maintenant, ils ont construit une nouvelle prison haute sécurité de 500 places avec deux maisons d’arrêt distinctes plus une centrale haute sécurité où ils mettent des gars qui ont des évasions derrière eux et où je ne rentre pas. Les règles sont très strictes par rapport à d’autres prisons : quand les détenus sortent pour une promenade, ils doivent rester sans bouger devant les portes, ne doivent pas avoir les mains dans les poches. Avant, les auxis pouvaient travailler la porte ouverte. Maintenant, en dehors de leurs postes de travail, les portes sont fermées même pour eux … Ce sont un peu des procédures test et toute une rigueur qui met une pression pas saine. Les détenus pètent un plomb car il n’y a plus beaucoup de libertés, ils en parlent et ils disent : « J’en ai connu d’autres, des prisons. Ils ne me la feront pas à moi … ». Il y a eu des mutineries cet automne, des incendies, des surveillants blessés …

La prison est neuve, les douches, les toilettes et les cellules sont individuelles (pour l’instant) : on peut penser que c’est de la qualité mais c’est vite isolant pour eux et il y en a pas mal qui dépriment. Quand on doublera les cellules, les détenus seront à deux dans 9 mètres carrés et ce sera vite intenable. En plus, comme la prison est très étendue, il est extrêmement difficile de faire quoique ce soit, par exemple de se rendre au culte avec des instruments, il y a toujours des problèmes. Et les détenus sont difficiles à faire venir. On fait se déplacer les familles mais il manque toujours quelque chose et elles viennent pour rien. Plus la prison est grande, plus il y a d’occasions d’échec car tout passe par des docs informatiques.

Les surveillants, « on ne peut communiquer que par micro avec eux car ils sont toujours dans un bocal, des salles fermées »

C’est aussi dur pour les surveillants. Ils restent assez discrets (l’administration le leur demande), appliquent docilement les ordres, sont un nombre impressionnant mais ce ne sont jamais les mêmes (l’administration les fait tourner exprès pour éviter les trafics). Ce qui est difficile pour les détenus comme pour nous : on ne peut communiquer que par micro avec eux car ils sont toujours dans un bocal, des salles fermées. On ne peut plus avoir les mêmes rapports qu’avant. Eux aussi, ils préféraient les petites prisons où ils connaissaient les détenus, pouvaient leur rendre service, faisaient appel à nous.

À leur arrivée, les détenus sont 72 heures au quartier arrivants et on a ces 72 heures pour les rencontrer. C’est court et il y en a beaucoup qui passent entre les mailles entre le moment où ils arrivent et l’entrée en cellule. Au quartier arrivants, ils reçoivent un papier qui leur permet de demander à être inscrit sur la liste de culte ou de visite. C’est à partir de cette liste qu’on va ensuite les visiter. Mais il y en a plein qu’on ne visite pas parce qu’on préfère accompagner une poignée dans la durée.

Il y a une grande diversité d’individus, de tous niveaux sociaux, il y a même des gens diplômés, des cultures géographiques différentes : pays de l’Est, Afrique du Nord, Afrique subsaharienne … Beaucoup de gens du voyage très pratiquants, beaucoup aussi de musulmans, soit parce qu’ils veulent une visite et que les aumôniers musulmans ne sont pas assez nombreux, soit parce qu’ils sont curieux de parler avec des religieux.

Certains détenus sont faciles, très sympas, et avec qui on a de bonnes discussions. Et puis il y a les détenus moins faciles, plus complexes à accompagner, qui sont là pour des choses plus compliquées, des affaires de mœurs ou qui tiennent des propos extrêmement racistes. C’est le défi : continuer à accompagner des gens qui tiennent toujours les mêmes propos, n’évoluent pas et rester dans cette présence inefficace. Mais on fait pas aumônier pour être efficace, sinon on déprimerait !

En gros, c’est toujours difficile car on sait rarement ce qui se passe dans leurs têtes. Mais il y a des moments lumineux où on voit la personne qui évolue, fait des choix, est dans la reconnaissance. Il y a d’abord chez eux un constat d’échec : ils n’ont plus rien à prouver. Faire appel à l’autre est une conséquence de cette remise en question. Avec nous, ils font très vite tomber le masque. On joue le rôle du religieux pour eux, ce n’est pas la même chose qu’un simple visiteur. On est un peu un envoyé de Dieu et ça augmente la rapidité de la mise à nu.

Notre rôle, c’est de leur dire qu’ils sont plus que ce qu’ils ont fait. Qu’il y a quelqu’un qui les regarde autrement et qui pourra les aider à être autrement. Notre rôle est de remettre de la normalité dans les rapports, de mener une discussion sur tout et rien mais qui arrive très vite à quelque chose qui ressemble à une confession. La personne se livre, dit ce qu’elle ressent, donne les dernières nouvelles, et on peut discuter en profondeur. J’aime la sincérité de ces relations, la profondeur des discussions. C’est un genre de rapports qui peut être plus authentique que ce que je trouve en société. Le caractère imminent peut jouer aussi : le fait que le surveillant peut intervenir à tout moment faire cesser la conversation, pour n’importe quelle raison ou parce que le détenu a des rendez-vous. Du coup, ce n’est pas une visite pastorale classique : on est totalement dépendants de la prison. Par exemple, terminer par la prière n’est pas relaxant car on sait qu’elle peut être interrompue. Ce qui fait qu’on ne va pas parler du beau temps et des oiseaux …

L’avantage à Valence est qu’ils sont encore seuls dans les cellules, le rapport est donc plus personnel, ils peuvent se laisser pleurer. Mais ça ne va pas durer. Quand ils sont plusieurs dans les cellules, les discussions sont plus banales et superficielles. Mais quand ils sont plusieurs, cela permet aussi de voir d’autres détenus.

« Malheureusement, ils rechutent très rapidement. Rien que le fait de sortir, de ne pas savoir où dormir : ils rappellent leurs anciens potes, ils retrouvent les anciennes influences. »

Être une femme dans ce monde d’hommes est souvent un avantage : les détenus nous associent à la sœur, à la fille, à la mère et ils peuvent dire d’autres choses, qu’ils ne diraient pas aux hommes. C’est parfois un inconvénient : il peut y avoir un rapport de séduction qui fausse les rapports, ils peuvent être gênés de dire certaines choses. Je revoyais aussi plus les détenues quand j’étais chez les femmes. Chez les hommes, je ne laisse pas mon numéro.

J’aime bien les mettre en lien avec des communautés pour qu’ils aient des lieux de chute, qu’ils ne retombent pas dans leurs travers. On peut communiquer par courrier mais c’est rare, ponctuel. Ils le font pour dire que ça va bien ou qu’ils sont en galère, ça reste très minoritaire. Car malheureusement, ils rechutent très rapidement. Rien que le fait de sortir, de ne pas savoir où dormir : ils rappellent leurs anciens potes, ils retrouvent les anciennes influences. Il y a énormément de récidive, ce qui est la preuve de l’inefficacité totale de la prison.

C’est un système qui commence par désinsèrer les gens puis attend d’eux qu’ils se réinsèrent … On ne donne pas les moyens à ces personnes. La prison leur a dit qu’ils sont des moins que rien. Nous, les aumôniers protestants, croyons beaucoup en la justice restaurative qui vise entre autres à utiliser le temps de la détention pour restaurer la personne. Comprendre qu’avant d’avoir été agresseur, il a été agressé. Cela passe par une compréhension des faits qui n’a généralement pas lieu dans les procès, trop rapides. Cela passe par des rencontres entre les victimes et leurs agresseurs ou avec des agresseurs de même type. Cela donne beaucoup de résultats dans les pays anglo-saxons. Les aumôniers protestants avaient sollicité Mme Taubira pour mettre en place cette justice restaurative en France. Je prie pour que ce projet s’étende en France et je pense que l’aumônerie a son rôle à jouer en attendant. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de la prison, nous devons témoigner d’un autre regard porté sur les détenus, un regard qui est soutenu et nourri par un autre que nous.

La version complète et annotée de ce témoignage est à lire dans Foi&Vie.

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