Visage masqué, visage nu!

«Je suis sorti très vite et n’ai pas pensé à le mettre…» Sortir sans masque peut aujourd’hui donner quelques sueurs froides et coûter cher. De plus, avoir un masque à tout moment demande un budget, de l’organisation et n’est pas forcément à la portée des personnes qui en ont le plus besoin. Pour Sylvain Cuzent de la Mission populaire, il faudrait éviter de «retrouver les vieux réflexes des mondes anciens» contre celles et ceux qui, «rebelles ou pauvres (…), ne répondent pas aux exigences du moment».

Texte publié sur Blog pop.

 

 

Ce matin là je suis sorti sans. Sans le prendre! J’avais passé la nuit dans une petite ville de province, en chambre d’hôte, et je suis sorti faire une course, chercher le pain du petit déjeuner. Je n’en avais pas pour longtemps. Je suis sorti très vite et n’ai pas pensé à le mettre. Ce n’est qu’un peu plus tard, dans la rue, que je m’en suis aperçu. Toutes celles et tous ceux que je croisais en portaient. Et tout à coup j’ai réalisé: je n’avais pas de masque! Ciel, mon masque! J’ai eu un peu honte, peur aussi. Comment les autres me voyaient ils? Comment me considéraient ils? Me promener nu sur les Champs Élysées ne m’aurait pas paru plus inconvenant! Et puis comment entrer dans un magasin, à la boulangerie, sans être masqué? Panique! Retourner à la chambre le chercher? Cela me parut loin. Tenter d’acheter du pain sans masque? Cela me sembla impossible.

Je décidai donc d’acheter un masque. Où? Peut-être l’épicerie du coin en vendrait-elle à l’unité? Je me présentai à la porte et demandai de loin à l’épicière assise devant sa caisse si elle en vendait. Elle me répondit que non, mais que je pouvais en acheter à la pharmacie. Elle me mit en garde: je risquais une forte amende à déambuler sans masque car il y avait des contrôles fréquents. Me voilà donc en route pour la pharmacie en espérant ne pas croiser la maréchaussée. Je me disais aussi que, décidément, acheter une baguette pour le petit déjeuner devenait un vrai parcours d’obstacles. La pharmacie étant fermée, je me suis rabattu sur un magasin de vêtements qui proposait des masques en tissu. Lavables!

C’est ainsi que je me suis retrouvé avec un très joli masque aux couleurs locales sur le nez et la bouche, un pur produit local, fabriqué artisanalement dans la région à partir d’un coton imprimé à Lyon. Un masque authentiquement français! Qui coûtait quand même la bagatelle de 5€! Masque de riche! Ainsi affublé, je me suis dirigé enfin vers la boulangerie, sans crainte des regards que je croisais ni de me faire amender. En méditant sur cette baguette qui me coûtait finalement cher.

 

L’exception

Sur le chemin du retour, repensant à cette petite épopée matinale, m’est revenu en mémoire le visage d’une femme que j’avais vu quelques jours plus tôt dans le métro à Paris. Tous les passagers portaient un masque mais elle pas! Elle faisait la manche. Elle devait probablement circuler dans les rames de métro toute la journée, dans des conditions de risques sanitaires importants. N’en avait-elle pas conscience? N’avait elle pas les moyens de s’acheter des masques? J’ai mis quelques instants à réaliser qu’elle était la seule de toutes les personnes réunies dans ce wagon à ne pas se protéger. Lorsque j’ai pensé que j’aurais pu lui offrir un des masques jetables que j’avais dans mon sac, elle était déjà loin.

Il faut un budget pour posséder des masques, même lavables, pour toute une famille. Une amie me le disait récemment, pour elle et ses garçons, il leur fallait près d’une dizaine de masques chacun pour pouvoir tourner. Alors pour une famille de cinq, six, dix personnes!… Et puis en plus d’un budget, il y faut une très bonne organisation pour que chacun dispose des quatre ou cinq masques qui lui seront nécessaires chaque jour. Pour qu’ils soient lavés à temps et prêts à être utilisés. Chose impossible lorsqu’on est à la rue.

 

Que perdons nous de nous même?

Du théâtre antique au Ku Klux Klan, des rites de sorcellerie au carnaval, le masque est le moyen non seulement de se dissimuler mais aussi d’entrer dans la peau d’un autre. Que perdons-nous de nous-même lorsque nous nous masquons pour raisons sanitaires? Pouvons-nous rester en relation de la même façon les uns avec les autres lorsque nous sommes tous masqués?

Il y a peu, on interdisait aux femmes de se dissimuler le visage derrière un voile. Aujourd’hui, c’est l’inverse, tout le monde doit se masquer le visage dans les espaces publics. A temps nouveaux, nouvelle vérité! Aujourd’hui, ceux qui ont le visage découvert sont suspects. Qu’ils soient rebelles ou pauvres, ils ne répondent pas aux exigences du moment. Nouvelle stigmatisation! Nouvelle marginalisation!

L’absence de masque des plus démunis risque d’accentuer davantage l’évitement de celles et ceux qui tendent la main. Va-t-on retrouver les vieux réflexes des mondes anciens qu’on prétendait révolus, où l’on fuyait pestiférés, lépreux, et élevait des ghettos? La perte du visage fait glisser vers l’inhumanité. Veillons à ne pas détourner la face des plus démunis d’entre nous.

 

Sylvain Cuzent est vice-président du Comité national de la Mission populaire.

Illustration: deux masques grand public certifiés AFNOR (photo CC-NickK).

 

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Lire aussi sur notre site

« Face à la crise écologique ». S’inscrire à la 8e convention du Forum protestant  S'inscrire