Masques : qui protégeons-nous ?

« Est-il si anodin de porter un masque ? » Rappelant l’arrière-plan complexe (et plutôt négatif ou hors normes) de notre rapport au masque, Nadine Davous s’interroge sur ce que nous voulons « dissimuler de nous-mêmes derrière le masque, médical ou artisanal » (notre vulnérabilité ?) et sur ce qu’en même temps nous « donnons à voir » (notre besoin des autres ?).

 

 

Dans notre pays qui n’en a pas vraiment la culture (si ce n’est pour ce qui est de masquer parfois … la vérité, mais nous en reparlerons), on n’a jamais autant parlé de masque que depuis la pandémie virale. Or il y a masque et masque …

 

Le masque pour masquer …

Depuis l’Antiquité grecque et latine, le masque est utilisé par les acteurs. Fortement expressif, il disait le personnage joué au théâtre et ses sentiments, ses émotions. Les mots personnage, personne, viennent d’ailleurs du latin persona qui, à l’origine, désigne ce masque. Dans les cultures de l’Extrême Orient, le masque, aux traits volontiers caricaturaux, conserve encore aujourd’hui cette fonction dans le théâtre (comme le Nô japonais) ou les défilés de fêtes. En Afrique, les masques permettaient aux hommes investis d’un rôle ou d’un pouvoir particuliers d’entrer en relation avec les esprits lors de cérémonies rituelles très codifiées.

La tradition du masque grotesque de carnaval permettait à l’origine de conjurer le mal. Elle a permis plus près de nous un mélange temporaire des populations toutes couches sociales confondues, permis aussi transgressions et comportements rejetés le reste de l’année à Venise ou ailleurs.  Chacun endosse un masque ou un déguisement dont il n’a pas à assumer la fonction ou la responsabilité au-delà du temps de carnaval. Ce faux visage entraine des connotations négatives … Le mot masque vient de maska qui signifiait noir, le noir du démon, de la sorcière, du spectre même, quand ce n’est pas le masque mortuaire moulé sur le visage du défunt … Le masque est volontiers ridicule ou effrayant … mais enfants et adultes aiment à s’en servir en certaines occasions et l’ont apprivoisé pour se déguiser en Zorro, en Spiderman, en bandit … ou de manière plus colorée en personnage de Walt Disney.

Par son apparence trompeuse, le masque étonne, interroge, sème le doute … Son usage n’est pas recommandé et on a même légiféré contre tout ce qui peut masquer l’identité d’une personne, notamment le masque noir du voile islamique intégral. En France, on « vit à visage découvert » (1) !

 

… ou pour protéger ?

Mais tout n’est pas si simple : le joueur d’escrime, l’apiculteur, le motard, l’ouvrier soudeur, le sculpteur … portent des masques, des cagoules, des casques  sans parler du masque à gaz ou des masques qui leur couvrent le visage mais pour le protéger. Sans parler non plus des masques réparateurs des Gueules cassées de la Grande guerre !

Et c’est dans ce contexte de guerre contre un virus inconnu et mortifère que surgit le masque que nous appellerons médical … Masque prestigieux et symbolique du chirurgien, du réanimateur, du soignant qui protège son patient avant de se protéger soi- même. Masque plus inquiétant du patient contagieux qui protège son environnement. Une habitude chez nos amis asiatiques, une pratique jusqu’ici peu commune en Europe où il suscitait plutôt méfiance et inquiétude.

 

Quel personnage jouons-nous ?

En cette période de pandémie qui touche sévèrement notre pays, tout a été dit ou presque (mais nous aurait-on masqué une part de vérité ?…) sur la pertinence du port de ce masque médical. Mais l’on pourrait légitimement se poser une autre question : est-il si anodin de porter un masque ? Qu’acceptons-nous, que voulons-nous dissimuler de nous-mêmes derrière le masque, médical ou artisanal, et que donnons-nous à voir ? Quel personnage jouons-nous ? Qui et que protégeons-nous ? Faisons-nous partie des héros soignants largement médiatisés avec des masques hautement protecteurs à la mesure de leur fonction ? Faisons-nous partie des héros de deuxième classe à qui des masques moins efficaces sont distribués avec parcimonie pour des actes quotidiens auprès de populations très fragiles ? Sommes-nous des contaminés qui protègent leur entourage ? Des probablement guéris ? Des sujets vulnérables ? Sommes-nous suspectés de contaminer les autres ou sommes-nous des citoyens qui souhaitent seulement par un geste barrière ne pas risquer de contaminer involontairement leurs prochains … mais aussi éviter que leurs prochains les contaminent ? Quitte à se fabriquer un masque alternatif de fortune à l’efficacité douteuse !

En portant ce masque, donc, quel personnage jouons-nous ? Mais plus que tout peut-être, quel personnage voudrions-nous jouer ? Beaucoup de citoyens auraient souhaité s’engager auprès des équipes de secours, quelles qu’elles soient … mais leur âge, leur incompétence, leur éloignement, ne leur ont pas permis d’être acteurs … générant tristesse et frustration. Le port du masque, lors des courtes sorties en situation de confinement, serait-il dès lors l’ultime geste civique attestant de sa participation active à la lutte contre le virus ? Ou une forme de dérision, avec un masque parfois digne du carnaval (j’en ai croisés de fort jolis et même drôles) ? Quand ce n’est pas le refus d’en porter pour afficher liberté et individualisme auxquels on tient par dessus tout ?

Oui, toute cette polémique autour du masque est peut-être plus complexe qu’une simple question de fabrication et d’approvisionnement. Le masque nous renvoie à la question de l’altérité : qui protégeons-nous ? « Soi-même comme un autre », selon l’expression de Paul Ricœur ? Il nous renvoie aussi à la question de notre identité : quel personnage suis-je en cette période épidémique ? Quel acteur voudrais-je être ? Et, plus profondément au dedans de nous-mêmes : si je sors masqué, est-ce un aveu d’impuissance ou de culpabilité ? La reconnaissance de notre responsabilité ou de l’hostilité envers qui pourrait nous contaminer ?

Après leur transgression, Adam et Ève se sont vus nus devant Dieu. Ils ont eu peur et se sont cachés, avant de se ceindre de pagnes (2) … Cette pandémie nous ramène à notre vulnérabilité humaine, le port du masque peut exprimer toutes ces démarches, de secours comme de défiance, mais il n’empêche pas d’exprimer par un simple sourire (avec les yeux !) la relation à l’autre …

Tous masqués au risque de la fraternité ou tous masqués car tous frères ?

 

Illustration : passant masqué le 22 avril rue Léon Frot à Paris.

(1) La loi du 11 octobre 2010 indique que « Nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage » et la campagne de communication gouvernementale qui l’accompagnait utilisait le slogan La République se vit à visage découvert. Destinée à contrer le voile intégral islamique, elle a été renforcée après le mouvement des Gilets jaunes par la loi du 10 avril 2019 qui elle édicte qu’« Est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende le fait pour une personne, au sein ou aux abords immédiats d’une manifestation sur la voie publique, au cours ou à l’issue de laquelle des troubles à l’ordre public sont commis ou risquent d’être commis, de dissimuler volontairement tout ou partie de son visage sans motif légitime ».

(2) Genèse 3, 7.

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