L’écoféminisme - Forum protestant

Dans son intervention à la 8e convention du Forum protestant, Joan Charras-Sancho raconte ce que représente l’écoféminisme dans sa vie «de femme écologiste, féministe et croyante inclusive». Un mouvement qui «n’est pas une philosophie figée» mais «un équilibre personnel à trouver parmi l’existant, le possible et l’utopie réaliste» pour construire «une société qui serait fondée sur le non-pouvoir et non sur le pouvoir aux femmes ou à l’écoféminisme».

 

Joan Charras-Sancho lors de son intervention à la 8e convention du Forum protestant (à réécouter sur notre page Facebook de 43:30 à 58:15).

 

Depuis plusieurs semaines, au fil de mes lectures et de mes écoutes de podcasts, en revisitant un peu les 15 dernières années de ma vie, j’ai approfondi de façon inattendue mon rapport à l’écoféminisme et pour cela, je remercie chaleureusement les organisatrices et les organisateurs de la convention. Ce présent rapport n’a aucune intention de définir ou de circonscrire l’écoféminisme, ce qui serait contraire à la dynamique même du mouvement, mais plutôt d’expliciter en quoi, dans une vie de femme écologiste, féministe et croyante inclusive, l’écoféminisme propose des espaces et des ressources pensées pour et par les femmes sensibles à l’interconnexion des oppressions.

 

Ni une philosophie figée ni une voie unique à suivre, mais un équilibre personnel à trouver

Alors enceinte, je m’interrogeais: ma propre tradition spirituelle (le protestantisme luthéro-réformé) ignorait-elle complètement cette étape-clé de la grossesse dans ma vie et celle des autres femmes? L’ignorait-elle complètement puisqu’elle ne prévoyait aucun rituel de célébration ni d’accompagnement? Alors que mon corps changeait et m’échappait mais aussi que je sentais en moi la vie comme je ne l’avais jamais sentie, le monde moderne me parlait de poussettes, de biberons, voire de retour rapide au travail, moi qui n’aspirais qu’à porter et allaiter mon bébé, qui m’aidait de façon vraiment inattendue à renaître à la création. Donc, tandis qu’en moi naissaient de grandes réflexions sur ma place dans le vivant, la société me rendait nouvellement consommatrice d’un tas d’objets dont je n’avais pas connaissance avant et mon Église semblait ignorer complètement la nouvelle épaisseur que la maternité apportait à ma spiritualité.

J’appris plus tard que les femmes investies dans les mouvements écoféministes nord- et sud-américains proposaient une large palette de rituels allant de la bénédiction de l’utérus jusqu’à la cérémonie d’enterrement du placenta. D’ailleurs, j’en ai parlé à quelques pasteurs, des femmes même, des françaises, et elles m’ont ri au nez, en trouvant ça complètement «hurluberlu»… Pourquoi cette exception française? Elle semble s’ancrer dans le féminisme à la française qui a développé (et sûrement pour d’excellentes raisons) une grande méfiance envers toute approche liée à la théologie naturelle, perçue comme une menace de régression des femmes.

À la fois trop incarnée dans mon corps pour les unes et pas assez conscientisée pour les autres… qu’est-ce que je faisais? Je cherchais ma juste place de femme dans la Création.

Enceinte puis allaitante sur le long cours (j’ai eu trois filles donc j’ai allaité en tout sept ans), je me suis sentie là aussi personnellement tiraillée entre les injonctions des féministes autour de moi, inquiètes de mon soudain asservissement («Ce sont les vaches qui allaitent à la demande», me dit l’une d’entre elles) et les écologistes autour de moi, déçues que je me remette à manger de la viande… parce que oui, j’ai assuré un très long temps de nourrissage au sein et je n’avais pas tout à fait le temps de cultiver moi-même mon soja. En même temps, j’y ai appris beaucoup sur le don et mes limites personnelles: à la fois trop incarnée dans mon corps pour les unes et pas assez conscientisée pour les autres… qu’est-ce que je faisais? Je cherchais ma juste place de femme dans la Création.

Et c’est, je le comprends maintenant avec le recul, une tension inhérente et fréquente dans l’écoféminisme. Influencé tout à la fois par le contexte d’énonciation, le degré d’oppression ou de privilège des femmes, ce mouvement n’est pas une philosophie figée ni même une voie unique à suivre mais un équilibre personnel à trouver parmi l’existant, le possible et l’utopie réaliste. Ce que parfois les idéologues féministes et écologistes ont du mal à accueillir. Lors de la naissance du mouvement états-unien, un manifeste est rédigé dont je vous lis un extrait:

«Nous sommes des femmes qui se sont réunies pour agir d’un commun espoir dans des temps de peur. Nous abordons les années 1980 dans un cri d’alarme pour le futur de notre planète. Les forces qui contrôlent notre société menacent notre existence avec l’armement et l’énergie nucléaire, les déchets toxiques et l’ingénierie génétique. (…) Nous voyons des liens entre l’exploitation et la brutalisation de la Terre et de ses populations d’un côté, et la violence physique, économique et psychologique perpétrée quotidiennement envers les femmes. Nous voulons comprendre et tenter de surmonter les divisions historiques basées sur la différence de race, le degré de pauvreté, de classes sociales, d’âge et de sexe.» (1)

Si dans mon entourage immédiat je n’ai pas trouvé en 2004, lors de ma première expérience de maternité, une référence spirituelle pour accompagner ce qui se passait en moi, c’est tout simplement que le versant spirituel de l’écoféminisme a mis plusieurs décennies à se faire une micro-place dans nos cultures françaises. Et encore, il y a tout un champ à investir. Pourtant, de fait, la théologienne Rosemary Radford Ruether (2) a toujours été une référence dans le milieu écoféministe anglo-saxon. Je vous donne une de ses citations:

«La rencontre libératrice avec Dieu (elle écrit God·ess) est toujours une rencontre avec la personne que nous sommes vraiment, ressuscitée des profondeurs de notre moi aliéné. Elle n’est pas vécue contre mais dans et à travers les relations. Soignons nos relations brisées avec nos corps, avec autrui, avec la nature.»

 

Le parallèle entre la terre exploitée par les hommes et le corps des femmes exploité par les hommes

L’écoféminisme se distingue aussi d’autres mouvements intellectuels dans le sens où il ne vise pas en premier lieu une reconnaissance académique mais une transformation joyeuse, festive et poétique des rapports de force existants. Dans certains ouvrages-clé pour déconstruire nos schémas de pensée se côtoient des récits d’expériences, des essais théoriques, des poèmes, des entretiens, des manifestes, des témoignages, des déclarations d’unité ou encore des méditations guidées. Beaucoup de rencontres écoféministes sont de précieux moments de danse en pleine conscience avec des cercles de parole et des ateliers de slow-food. Si une toute petite intelligentsia structure l’écoféminisme en savoir organisé, la grande majorité des femmes se reconnaissant dans ce mouvement visent avant tout, dans un réseau dense de relations humaines (et parfois même animales), à créer une société enfin au féminin. Une société qui serait fondée sur le non-pouvoir et non sur le pouvoir aux femmes ou à l’écoféminisme. Ce qui n’empêche évidemment pas l’écoféminisme de questionner, par son existence, tous les domaines du savoir, allant des animal studies aux queer studies. Il semblerait même que certaines communautés expérimentales soient peuplées pour moitié par de jeunes chercheuses occidentales…

Ce fort focus sur le féminin souhaite avant tout (c’est vraiment la base de l’écoféminisme) dénoncer le parallèle entre la terre exploitée par les hommes et le corps des femmes exploité par les hommes, entre l’écosystème à jamais endommagé et les milliers de fillettes et de petits garçons violés de par le monde. Mais ce focus sur le féminin demande aussi aux hommes une forte remise en question. Omniprésents dans tous les champs de savoir (on le voit aussi aujourd’hui malgré toute la bonne volonté des organisateurs et, je l’espère, des organisatrices) et donc de pouvoir de la société, les hommes, souvent des chercheurs, voudraient théoriser ce que les femmes aspirent d’abord à vivre. Dans les médias français, par exemple, sont dénoncés à intervalles réguliers les ateliers, les expériences de vie communautaire en non-mixité, et pourtant: c’est là l’atout de l’écoféminisme. Il ne se possède pas mais il se partage, échappant au contrôle du masculin qui tend à faire tout rentrer dans un système marchand, là où les femmes tendent à créer des réseaux de solidarité non mercantile. Probablement parce que pendant longtemps elles n’ont pas eu d’autre pouvoir ou compétence reconnue; et ce qui était une oppression est devenu un atout.

Prenons un autre engagement écoféministe (toujours à ma petite échelle et avec toute l’humilité qui s’impose): voilà 15 ans et donc à peu près 45 aprèmes-troc que je coordonne. Sans surprise, les femmes y sont sur-représentées. Si dans un premier temps j’avais envisagé un système de monnaie symbolique lors de ces aprèmes où on échange les objets, j’ai rapidement, avec l’accord enthousiaste des autres femmes, transformé ce temps en un partage presque biblique des biens. Je me souviens d’une femme en grande précarité qui, après avoir trouvé des biens de première nécessité, m’a demandé, inquiète, si elle pouvait payer en plusieurs fois. Nous l’avons toutes rassurée: la seule valeur importante des objets pour nous, ce collectif de femmes, était leur utilité dans sa vie à elle. Ces aprèmes-troc, organisés en paroisse, n’auraient pas la même valeur symbolique si elles n’étaient pas suivies de goûters participatifs, fréquemment en non-mixité (non-choisie , par contre!) et qui deviennent spontanément des cercles de femmes. C’est là que peuvent enfin se libérer des paroles de bénédiction pour une femme enceinte ou un bébé entre deux bouchées de tarte aux fruits de saison. Ou encore se partager des soucis d’allaitement, des problèmes de vie de couple, sans jugement.

 

Des tensions et une conviction

Selon les époques et les pays, l’écoféminisme est plus ou moins terrien (il l’est peu dans ma version de femme occidentale blanche privilégiée). Lors de mes visites missionnaires en Afrique, j’ai découvert ou redécouvert combien les femmes, liées les unes aux autres par le soin des enfants, des finances et des chants, étaient des éléments-clé pour la survie de leur entourage. Dans ces contextes-là, les activistes écoféministes (qui parfois refusent ce terme jugé occidental puisque c’est nous qui projetons ce terme-là sur elles) comme la révérende Fifamè Fidèle Houssou Gandonou (3) qui m’a beaucoup appris et enseigné, mettent l’accent sur la valeur du travail des femmes. Elles militent pour la reconnaissance de leur main d’œuvre et les encouragent à être les gardiennes des semences non-OGM. Ou encore à valoriser leurs fruits de saison et leurs propres plantations, au lieu d’acheter du tout-transformé. Cette optique essentialisante, identifiant la femme à la nourriture, est souvent vivement critiquée par les féministes occidentales. Nos sœurs là-bas nous mettent en garde: nos besoins et nos attentes, ainsi que nos moyens, nos stratégies, ne sont pas les leurs. Elles n’ont pas besoin de nos théories pour leur émancipation.

Cette grande diversité dans le mouvement écoféministe permet que de nombreux débats soient menés à tous les niveaux. Comment concilier le besoin des jeunes femmes occidentales de ne plus prendre la pilule pour mieux vivre leur cycle (c’est quelque chose qui est en plein regain) et le besoin de planning familial d’autres femmes en divers endroits du globe? Comment faire dialoguer celles qui croient fermement aux identités genrées (théories leur permettant de réinvestir leurs vies et corps de femmes blessées via le féminin sacré) et celles qui y voient une limitation invisibilisant le queer et le non-binaire? Comment vivre des cercles de femmes entre la mère de famille nombreuse y voyant sa destinée et la femme sans enfant par choix face à l’effondrement? En un sens, ces débats, pour moi qui partage régulièrement mes biens (par les aprèmes-troc), mon jardin (par toutes celles et ceux qui partagent ici cet énorme jardin du presbytère) et mon temps avec une grande diversité de femmes, ne doivent jamais prendre le pas sur ce qui fait de moi une écoféministe. Cette convention m’a permis aujourd’hui de le verbaliser: j’ai la conviction profonde que seule importe la déconstruction de la domination patriarcale sur la nature et son environnement.

Je terminerai en disant que j’ai co-écrit avec Fifamè Fidèle Houssou Gandonou un article dans Une bible des femmes (4) qui est un collectif de relecture féministe de passages bibliques traitant des femmes. Dans cet article, il est question de la tente rouge, ces lieux-refuges où les femmes peuvent se reposer du patriarcat pendant leurs menstrues, tirant de leur stigmatisation une force (puisque les femmes ont été et continuent à être considérées impures pendant leurs règles). Elles peuvent y prendre soin les unes des autres et y créer d’autres rapports, loin de leur oppression quotidienne. Dans une logique écoféministe, les hommes pourraient, dans une étape ultérieure, trouver leur place à leur tour dans la tente rouge, sur invitation évidemment. Seulement, et seulement si, ils y adoptent une attitude non-patriarcale et de coopération complète au service de la vie.

 

Illustration: Spiral Wetland, créé en 2013 par l’artiste écoféministe Stacy Levy sur le lac Fayetteville dans l’Arkansas à partir de joncs pour filtrer les nutriments toxiques dans l’eau et favoriser l’installation de poissons (photo CC-AveryRobert).

(1) Unity Statement (déclaration d’unité) de Women and Life on Earth, mouvement créé en 1979 par des militantes antinucléaires américaines après l’accident de Three Miles Island.

(2) Américaine et catholique (militant pour l’ordination des femmes), Rosemary Radford Ruether (1936) fut l’une des premières théologiennes à enseigner et écrire sur le féminisme et l’écoféminisme, en particulier avec Sexism and God-Talk: Toward a Feminist Theology (1983) et Gaia and God: An Ecofeminist Theology of Earth Healing (1994).

(3) Fifamè Fidèle Houssou Gandonou (1974) est théologienne et pasteure de l’Église protestante méthodiste du Bénin. Elle a publié Les fondements éthiques du féminisme: une réflexion à partir du contexte africain, Globethics (Fiches thèses 22), 2016.

(4) Élisabeth Parmentier, Pierrette Daviau et Lauriane Savoy (éd.), Une bible des femmes, Labor et Fides, 2018.

 

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