L’art de ne pas être gouverné

 

« C’est cette technostructure étatique qui tire les ficelles de l’agenda politique selon Ellul et c’est pour cette raison que l’illusion des citoyens, ignorant pour la plupart la réalité de l’organisation administrative, est de se croire gouverné par la seule sphère politique. »

Croisant la lecture de La société ingouvernable de Grégoire Chamayou (2019) et celle de L’illusion politique de Jacques Ellul (1965, réédition 2018), Damien Augias pointe d’abord les différences : le jeune philosophe actuel propose « une analyse fouillée et conceptuelle des stratégies et des discours néolibéraux contemporains (des années 1970 à nos jours) » alors que le « regretté » penseur protestant « cible son propos sur le fonctionnement de la démocratie en France (et, plus largement, dans les pays occidentaux), qu’il juge impuissante face au poids de la machine administrative de l’Etat – et de ses mandarins ». Mais les deux livres se rejoignent selon Augias « en un point nodal : l’impuissance de l’autorité politique à contrôler la bureaucratisation de la société et à inventer une gouvernementalité (au sens de Foucault) qui échappe à l’emprise des forces à la fois économiques et administratives ». Pour Chamayou, le management du « libéralisme autoritaire » vise à « détrôner le politique » sans toutefois hésiter à recourir « à un État fort pour défendre la mainmise d’un système à la fois économique, managérial et idéologique ». Ce qui rejoint l’idée d’Ellul qui « démystifie la croyance selon laquelle le responsable politique maîtrise la machine administrative de l’Etat et prend les seules décisions véritables », les citoyens vivant « dans l’illusion d’être gouvernés par leurs représentants élus, alors que la manière de gouverner des sociétés contemporaines réside davantage dans leur non-participation aux réelles fonctions politiques, contrôlées par les forces économiques et la haute fonction publique, aux intérêts le plus souvent convergents ».

30 mars 2019

Pourquoi ne traçons-nous pas mieux l’origine des produits que nous consommons ?

 

« Quand bien même certaines entreprises se vantent de connaître et maîtriser leur chaîne logistique de bout en bout, aucune ne sait exactement d’où proviennent les composants qu’elle utilise. « Cette ignorance est inhérente au mode de fonctionnement des chaînes d’approvisionnement ». La coque de plastique d’une télévision par exemple peut-être construite dans une petite usine n’employant que quelques personnes qui n’interagit qu’avec des fournisseurs et acheteurs adjacents (un fournisseur de plastique et une entreprise de montage par exemple). Cette intrication favorise la modularité : si une entreprise cesse son activité, ses partenaires immédiats peuvent la remplacer rapidement, sans nécessairement avoir à consulter qui que ce soit, ce qui rend la chaîne très souple et adaptable. Mais cela rend également très difficile l’identification des multiples maillons de la chaîne logistique. »

Se demandant pourquoi nous ne savons pas « mieux tracer l’origine des produits que nous consommons », l’universitaire américaine Miriam Posner (dont la tribune dans le New Yorker est ici analysée par Hubert Guillaud) a vite constaté que les modalités actuelles des chaines d’approvisionnement rendent très difficiles leur description puisque « les personnes qui conçoivent et coordonnent ces chaines logicielles elles non plus ne voient ni les usines, ni les entrepôts, ni les travailleurs. Elles regardent des écrans et des tableaux : leur vision de la chaîne d’approvisionnement est tout aussi abstraite que la nôtre ». En utilisant (difficilement) le logiciel phare de pilotage de ces chaines d’approvisionnement, celui de la firme allemande SAP, on comprend un peu mieux cette opacité : « Chaque tâche est compliquée à configurer, avec d’innombrables paramètres à valider. Le plus souvent, ce travail est divisé et nécessite de multiples interventions différentes. En fait, « aucun individu ne possède une image détaillée de l’ensemble de la chaine d’approvisionnement. Au lieu de cela, chaque spécialiste sait seulement ce dont ses voisins ont besoin. Dans un tel système, un sentiment d’inévitabilité s’installe. Les données dictent un ensemble de conditions qui doivent être remplies, mais rien n’explique comment ces données ont été obtenues ». Le logiciel, lui, se charge de répondre aux besoins le plus rapidement et le moins cher possible avec en bout de chaine « une pression extraordinaire » sur les employés des entreprises sous-traitantes. L’opacité et l’effet coup de fouet (l’accentuation de la pression par la distance) semblent inhérents au système qui fonctionne « de manière autonome » : « À chaque étape de la transformation, le produit est transformé en marchandise. Et l’information qui l’accompagnait transformée à son tour. Du plastique devient une coque qui devient une télévision … En fait, la transformation et l’échelle d’action impliquent une perte d’information ».

23 mars 2019

Comment parler pour sauver les arbres ?

 

«  Face à des agriculteurs conventionnels qui, pour la plupart, ne cachent pas leur mépris pour les mesures environnementales, qu’ils perçoivent comme une contrainte administrative imposée par des « fonctionnaires déconnectés de la réalité », il ne dispose que de sa parole pour convaincre. Comment parler pour sauver les arbres ? C’est la question que je me pose en observateur, pendant huit demi-journées à arpenter les champs de La Siouve en suivant Stéphane, et en l’écoutant plaider la cause des arbres sans qu’il ne dispense jamais de leçon d’écologie bocagère. Plus étonnant, les mots de paysage, de biodiversité, d’écologie ou d’environnement sont bannis de son vocabulaire. S’il parvient à se rendre audible auprès de ses interlocuteurs, c’est parce qu’il traduit les enjeux environnementaux dans le registre social et linguistique villageois et agricole. »

Dans un village où le remembrement a provoqué une « ambiance délétère, liée à des problèmes politiques locaux », Léo Magnin raconte comment Stéphane Hékimian de la Mission Haies Haute Auvergne organise une tardive bourse d’échanges d’arbres destinée à limiter les nombreux abattages qui accompagnent généralement cette opération délicate. La technique consiste à estimer la valeur des arbres présents sur les parcelles échangées afin que les propriétaires ne se sentent pas lésés et ne retournent pas leur vindicte contre les arbres, l’ancien propriétaire parce qu’il estime avoir trop donné, le nouveau parce qu’il estime n’avoir pas assez reçu (« Une fois que la procédure touche à sa fin, grosse des rancœurs accumulées tout au long des mois et des années passés, un curieux transfert s’opère : les contrariétés sociales se déchaînent sur les chênes et les frênes et, bien souvent, la jalousie des voisins ne trouve pas meilleur exutoire que l’abattage systématique des arbres. On « tombe les bois » pour ne pas perdre la face. »). Stéphane Hékimian a 3 « stratégies argumentatives ». D’abord, l’approche compréhensive : faire comprendre aux propriétaires que couper les arbres sans réfléchir va contre leurs intérêts et même leurs sentiments. Ensuite, la transmission d’un savoir technique :  leur apprendre les trucs du métier d’estimateur d’arbres et de bois que bien peu connaissent. Enfin, le bluff réglementaire : la peur du gendarme et de l’administration, utilisée seulement en dernier ressort … Car « parler pour l’environnement revient, contre toute attente, à ne pas parler d’un point de vue environnementaliste, mais à faire saillir les prises sociales, professionnelles et techniques dont un type de public peut se saisir pour transformer l’environnement lointain de l’action publique en une réalité palpable et immédiate. Parler d’environnement n’est donc pas seulement parler de quelque chose, c’est aussi et surtout parler à quelqu’un ».

11 mars 2019

La Blockchain, une philosophie crypto-anarchiste

 

« Au fond, se joue une volonté de liquider l’auctoritas en son sens classique et de liquider un monde verticalisé au sein duquel des différences de compétences légitimeraient un système hiérarchique de pouvoir, de contrôle et d’organisation. Contre ce monde verticalisé est promu un univers horizontal où n’existent plus que des différences intensives de puissance de calcul, de chiffrement/déchiffrement, aucune entité du réseau n’étant plus légitime qu’une autre pour certifier la validité d’une transaction. Structurellement parlant, la blockchain substitue l’anonymat du nombre à l’incarnation de l’autorité, et évacue l’idée d’une différenciation qualitative entre les êtres, au moins quant à la souveraineté et à la décision. »

Après avoir critiqué le « discours médiatique volontiers anxiogène » à propos du Bitcoin et des crypto-monnaies, visant « moins à expliquer les enjeux concrets de cette nouvelle technologie qu’à dissuader les lecteurs et les auditeurs d’y avoir recours », le philosophe Thibaut Gress expose le principe de la technologie Blockchain « qui permet de stocker et transmettre des informations de manière transparente, sécurisée et sans organe central de contrôle, la décentralisation étant sans doute l’élément décisif du processus. Métaphoriquement, on peut la décrire comme un registre contenant l’historique de tous les échanges réalisés entre les utilisateurs depuis la création de la chaîne. » C’est donc « une technologie permettant de se dispenser de la confiance dans le cadre des transactions ». Ce qui, au delà de la technologie, fait de la Blockchain « l’application concrète et efficiente d’un certain rapport politique voire idéologique au monde ». D’abord parce qu’elle cherche à « soustraire des transactions de toute nature au contrôle centralisé » de « l’autorité politique, bancaire, et même législative ». La Blockchain serait ainsi une « philosophie crypto-anarchiste, proposant d’utiliser les techniques de cryptographie pour échapper dans le cadre du cyber-espace au contrôle et à la maîtrise des États », assurant une invisibilité « des individus au sein du cyber-espace afin de contourner l’utilisation étatique de la surveillance informatique ». Il s’agirait d’« une réponse non politique au problème politique de l’hyperpuissance ou, plus exactement, de l’hypercontrôle étatique que rend aujourd’hui possible la technologie informatique ». Au delà des conséquences pratiques qui pourraient en découler rapidement (fin des professions certificatrices mais aussi des plateformes internet de services centralisées de type Uber), la Blockchain laisse envisager un « un monde qui cherche à conjurer l’incertitude, le contingent » et ce faisant rend « caduques deux éléments déterminants du cadre humain – confiance et délibération ». Un autre « élément crucial de la post-humanité qui vient » …

10 mars 2019

La démocratie d’entreprise, une utopie à portée de main ?

 

« La plupart laissent les salariés déterminer leurs horaires, quand ce ne sont pas aussi leurs salaires. Dans plusieurs cas, il n’y a ni cadres, ni titres, ni rangs. Parfois, ce sont les salariés qui choisissent leurs chefs, la description de leur poste, qui inventent pratiquement leur activité. Certaines entreprises n’ont pas de département RH, ou pas de budget, voire même de service financier, et la plupart pas de procédure de planification à long terme » (Getz, 2017, p. 34). Voilà qui ressemble typiquement à une démocratie d’entreprise (…). Sauf que le pivot d’un tel système, selon Getz, c’est un certain style de direction qu’il nomme le « leadership libérateur ». Ayant étudié une centaine d’entreprises américaines et européennes fonctionnant selon ce schéma, il a ainsi découvert qu’une entreprise ne peut être « libérée » que par son dirigeant. « Le leader doit toujours être au centre, car c’est d’abord à lui de se transformer, d’obtenir le mandat et de mener la libération. »

Pour Thibault Le Texier, qui se livre ici à un tour d’horizon des réflexions actuelles sur le travail et l’entreprise, la loi PACTE (Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises) actuellement en discussion au Parlement « va dans le bon sens » mais « pas assez loin. Car non seulement l’État dispose de peu de leviers pour transformer le fonctionnement interne des entreprises, mais le gouvernement ne semble pas vouloir agir sur les facteurs macroéconomiques qui détériorent actuellement les conditions de travail en France. » Accent mis sur la valorisation financière, le court-terme, pouvoir démesuré donné aux logiciels de gestion, sous-traitance, fragmentation des tâches, individualisation des statuts … les tendances récentes semblent avoir abouti à une « bipolarisation des marchés du travail » avec d’un côté des emplois « peu qualifiés, mal rémunérés » et de l’autre des « emplois très qualifiés, très demandés et bien rémunérés ». Ceci dans un pays où, à cause d’une bien ancrée perception patrimoniale de l’entreprise, existe « un antagonisme de fond entre des salariés peu investis dans leur entreprise et un patronat arc-bouté sur son droit de propriété – le tout sous l’arbitrage de l’État, jugé seul dépositaire de l’intérêt public ». Face à cette situation peu encourageante, les réflexions actuelles sur le travail se focalisent soit sur sa durée, soit sur le concept encore flou d’entreprise libérée ou de démocratie d’entreprise. Or, « démocratiser une organisation coûte cher et prend du temps » tout en nécessitant une réflexion générale sur les comportements, l’éducation et l’économie …

8 mars 2019

Du sujet de droit au sujet libidinal

 

« La force de séduction du numérique, une force qui explique son succès sans précédent dans l’histoire industrielle, c’est de savoir et de pouvoir s’adresser à ses utilisateurs comme à des êtres libidinaux : de savoir épouser les contours de leur vie psychique, en s’y fondant, en s’y lovant, en la flattant, pour rendre les tâches instrumentales agréables. C’est cela, le secret de son extension effective. L’attrait irrésistible des dispositifs numériques en général vient de ce que toutes les fonctions objectives (qui permettent d’accomplir quelque chose dans le monde) sont rattachées à la vie subjective par le charme du pratique et la puissance de son envoûtement libidinal. Ils savent exploiter comme aucun dispositif technique avant eux la tendance congénitale de l’homme à aller au plus commode, au plus agréable, à ce qui est énergétiquement le moins dispendieux. »

S’interrogeant d’abord sur le « caractère pratique » du numérique qui assure son emprise sur nos vies, Mark Hunyadi constate que les nouveaux dispositifs dont nous nous servons ne nous apparaissent que sous leur aspect instrumental et non pas sous leur aspect de système, « ensemble complexe de ce qui rend non seulement possible l’utilisation de ces outils, mais qui rend ceux-ci utiles ». Or ce système « poursuit ses propres fins, qui ne sont pas les fins de l’utilisateur », cas inédit puisque « pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, l’homme utilise des outils qui ne sont pas faits pour l’usage qu’il en fait ». Un système d’autant plus efficace qu’il est « pratique » : « sous tous ces aspects, il est l’outil le plus économique – raison pour laquelle il s’impose si facilement : peu y résistent, encore moins y renoncent. Le pratique exerce une puissance de séduction qui fait taire toutes les réticences. » Pas de réticence à « livrer des données pour jouir du moindre outil numérique, que ce soit en accédant à Internet ou pour faire fonctionner n’importe quel objet connecté », données qui vont alimenter nos profils numériques destinés à nous insérer toujours plus dans le système. Le problème étant que ces outils « ne font pas que satisfaire libidinalement la vie psychique. Ils la façonnent aussi. Si le moteur du numérique est libidinal, c’est qu’il prend pour mesure le désir et sa satisfaction ; il vise à éliminer tout accroc, tout frottement dans sa réalisation, de manière à créer le plus sûrement possible une expérience de bien-être dont le soi est la seule mesure. L’outil n’est plus là pour permettre de se confronter au monde, mais pour en éliminer les aspérités, pour dispenser de l’expérience du monde. Le but n’est pas de se mesurer au monde, mais de contourner sa résistance. »

Mars 2019