Covid: tout comme avant? - Forum protestant

Covid: tout comme avant?

«Personne ne voulait financer le déblaiement!» Dans ce texte écrit en mai 2021, Philippe Verseils se rappelle ses deux années passées à Haïti après le tremblement de terre de 2010, l’afflux d’aide internationale qui, faute de réflexion et de prise en compte des attentes de la société, n’aura rien bâti de durable puisque «tout le monde a voulu ignorer les débris et les gravats de l’ancienne société effondrée par le séisme». Et compare avec notre situation actuelle où, si l’on veut «construire le jour d’après», il faut d’abord selon lui «déblayer les scories de nos systèmes économiques et politiques d’avant, même si le Covid-19 les a ébranlés».

Texte publié dans le dossier ‘Covid: 3 questions’ du numéro de Foi&Vie 2021/3.

 

 

Pierre Dac disait, avec philosophie, que «rien n’est plus semblable à l’identique que ce qui est pareil à la même chose…». Le 3e confinement que nous vivons aujourd’hui et qui nous épuise, nous incite à penser que le monde d’après, que nous avons tant invoqué et espéré à la fin du 1er confinement, risque fort d’être identique à celui d’avant. L’espoir de ce monde d’après tant espéré n’était-il que celui du monde nouveau de toutes les utopies déçues de l’histoire humaine?

 

«On ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres» (1)

Cette interrogation fait écho à des questions que j’ai partagées, il y 10 ans déjà, en Haïti où j’ai passé deux années à la suite du séisme de 2010 qui a fait plus de 230000 victimes et 1,5 million de déplacés sur une population de seulement 10 millions d’habitants. Plus de 400000 bâtiments et habitations ont été détruits ou gravement endommagés et pour la reconstruction, un défi auquel personne n’avait vraiment songé: comment se débarrasser des 10 millions de m3 de débris et de gravats qui encombraient les rues et l’emplacement des maisons détruites? Face à cette catastrophe d’une ampleur inédite, il y a eu une forte solidarité internationale et de multiples projets de reconstruction ont vu le jour. Mais personne ne voulait financer le déblaiement! Faire appel à des dons pour construire, oui! Mais qui donnerait pour enlever des gravats? Et j’ai vu de mes propres yeux, pendant de longs mois, les hommes briser à coup de masse les dalles branlantes des immeubles en ruines et les habitants de Port au Prince, comme une gigantesque fourmilière, déblayer à la pelle et à la brouette les rues des milliards de tonnes de gravats qui les encombraient ! C’est pour moi l’illustration de l’illusoire espoir qu’a provoqué ce drame sans précédent.

Port au Prince rasé laissait place à l’utopie de la reconstruction d’une Haïti nouvelle, prospère et démocratique. Les projets architecturaux (et très vite commerciaux!) les plus ambitieux et les plus fous ont vu le jour. La perle des Antilles allait retrouver sa luxuriance… et sa rentabilité pour tous les nouveaux colons qui auraient su bien investir! Certains proposaient même de raser complètement Port au Prince et de reconstruire une nouvelle capitale dans la région du plateau central plus protégée des cyclones et des tremblements de terre.

Dix ans plus tard l’économie s’est effondrée, l’insécurité s’est développée, l’espoir même de démocratie s’est envolé… Tout le monde a voulu ignorer les débris et les gravats de l’ancienne société effondrée par le séisme, comme si l’on pouvait faire table rase de l’histoire, la culture, l’organisation sociale et politique anciennes, n’en laisser aucune trace et comme si Haïti pouvait renaître ex nihilo du fond de la faille sismique! Rien de l’histoire et de l’organisation politique et économique passée n’a été analysé ni pris en compte dans l’élaboration d’un projet nouveau de société et de reconstruction. Ni les dysfonctionnements politiques internes antérieurs, ni les ingérences et les intérêts économiques américains et internationaux n’ont été interrogés et tout a repris sur la base de ces débris mortifères. Tout est pareil qu’avant… en pire, car l’espoir même d’un changement possible a disparu.

Plus rien ne sera comme avant, espère-t-on et crie-t-on ici depuis nos confinements répétitifs! Mais construire le jour d’après nécessite de déblayer les scories de nos systèmes économiques et politiques d’avant, même si le Covid-19 les a ébranlés. Si les anciens fondements et fonctionnements ne sont pas remis en cause en profondeur et radicalement, le jour d’après sera comme ceux d’avant, l’espoir du changement en moins ! Bien sûr, de nombreuses démarches individuelles font preuve d’une conscience nouvelle d’enjeux écologiques, économiques et politiques jusqu’alors bien peu pris en compte. De nouveaux choix de lieux et de conditions de vie sont pris par de plus en plus de personnes qui pourront avoir un impact sur les choix de société à venir.

Mais les choix plus structurels et radicaux qui pourraient seuls amener à un monde d’après différent de celui d’avant, ne restent qu’invocation illusoire. Le système de rentabilité financière des hôpitaux instauré en 2008 (2), dont le Premier ministre avait pourtant annoncé la réforme dès le début de 2018, a été à peine évoqué dans les mesures du Ségur de la Santé. Si les services de réanimation des hôpitaux sont aujourd’hui à nouveau saturés, c’est qu’aucune décision significative concernant notre capacité d’accueil dans ces services n’a été prise ni même prévue depuis plus d’un an que cette pandémie nous affecte. Les mesures économiques importantes de la politique du quoi qu’il en coûte qui ont été prises ne sont, même si elles étaient certainement nécessaires, que des solutions palliatives, semblables à l’aide internationale massive reçue par Haïti, elle aussi bien indispensable après le séisme, mais dont on mesure aujourd’hui combien les effets structurels sont nuls. Après une crise majeure, la conscience d’un changement indispensable s’exprime mais la construction d’un monde nouveau, plus juste, plus démocratique, plus écologique, n’est pas plus facile après qu’avant, demande les mêmes efforts, les mêmes engagements, la même conscience et volonté politique qu’avant. Mon séjour au sein de la population haïtienne pendant cette période si particulière qui a suivi le séisme de 2010 m’a aussi fait prendre conscience d’un autre point important, notre viscérale prétention de maîtrise et de domination face à ce nouveau défi que représente cette pandémie du Covid-19.

«On ne veut plus entendre parler de résilience»! (3)

L’écrivain haïtien Lyonel Trouillot, quelques mois après le séisme qui venait de ravager son pays, s’insurgeait avec virulence sur les ondes des radios internationales contre un certain nombre de discours de la communauté internationale en disant qu’il ne voulait pas entendre parler de résilience ! Et pour illustrer ses propos, il rajoutait que

«ce n’est pas parce qu’on est noir et haïtien que le soleil est moins violent lorsqu’il nous tape sur la tête et qu’il nous ferait moins mal ! Nous ne nous insurgeons pas ou nous ne nous plaignons pas seulement parce que l’on n’a pas la possibilité de s’en protéger!»

Lorsque notre histoire est sans cesse traversée d’évènements majeurs imprévisibles et incontournables, on sait que tout projet, toute perspective, toute prévision et toute provision aussi peuvent, à tout instant, être réduits à néant. L’angoisse, la douleur ressentie, le traumatisme vécu, la souffrance physique ou psychique n’en sont pas (en quoi que ce soit) atténués pour autant.

Une seule chose les différencie de ceux qui vivent dans l’illusion qu’ils maîtrisent leur avenir, que le progrès scientifique ou humain leur garantit une sécurité, que leurs réserves économiques ou leur patrimoine les mettent à l’abri du danger : eux savent que tout peut être brisé, sans raison prévisible, sans lutte possible, du jour au lendemain. Eux savent leur fragilité et lorsqu’elle est tout à coup révélée, ils ne s’agitent pas dans la recherche complotiste de responsables ou la recherche frénétique de nouvelles sécurités. Ils ne sont pas résilients pour autant si l’on induit par là qu’ils accepteraient en silence, baisseraient la tête et laisseraient passer inactifs le temps et la crise. Ils savent et ils vivent depuis toujours l’insoutenable légèreté de l’être (4), la fragilité intrinsèque de la vie et de l’histoire humaine qu’ils reçoivent comme un présent quotidien.

Ce sont les fondements de nos utopies sécuritaires que le virus ronge aujourd’hui, l’illusion que notre science et nos moyens repousseront bientôt l’ennemi qui est en guerre contre nous, ce qui nous fait croire que la paix reviendra grâce à nos forces et nos moyens et rétablira le monde tel qu’il était avant. Mais l’État providence a dévoilé toute son insouciance et son imprévoyance en marchandant les services publics et la science elle-même patauge pour trouver les solutions qui permettraient de protéger les populations. Quelques agités essayent bien encore de prôner l’enfermement derrière des murs et des frontières comme si des secteurs, des populations, des pays, étaient épargnés de tout risque et que la mort comme le mal venaient toujours d’ailleurs et des autres.

Mais, avec tous ceux qui, comme en Haïti, l’expérimentent au cœur d’une histoire depuis toujours tourmentée, nous mesurons aujourd’hui que la vie est friable et pour cela nécessite toute notre attention et particulièrement envers ceux pour qui elle est la plus fragile. Nous mesurons que «personne, par ses inquiétudes, ne peut ajouter une coudée à la durée de sa vie» (5), que la vie et l’histoire ne nous appartiennent pas, que nous n’en sommes pas les maîtres. Non pas pour nous résoudre à un fatalisme inactif et rester passifs, mais au contraire pour être libérés de l’angoisse et de la responsabilité d’un avenir si souvent tellement inquiétant et imprévisible et pouvoir vivre un engagement total dans le présent, préoccupés par tous ceux que la vie (et aujourd’hui cette pandémie) fait vaciller :

«Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu… Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, car le lendemain aura soin de lui-même. À chaque jour suffit sa peine.» (6)

 

Philippe Verseils a été secrétaire général de la Mission populaire évangélique après avoir longtemps travaillé pour le Défap.

Illustration : distribution de riz devant le palais présidentiel effondré à Port au Prince (Haïti) après le tremblement de terre de 2010.

(1) «Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit, car elle emporterait une partie de l’habit, et la déchirure serait pire. On ne met pas non plus du vin nouveau dans de vieilles outres, autrement, les outres se rompent, le vin se répand, et les outres sont perdues. Mais on met le vin nouveau dans des outres neuves, et le vin et les outres se conservent» (Matthieu 9,16-17).

(2) La tarification à l’acte ou T2A. La T2A est surtout critiquée pour la course à la rentabilité qu’elle entraîne insidieusement. Elle impose une logique de marché à un service public en incitant à réaliser le plus d’activités possibles pour ramener de l’argent à l’hôpital. Elle encourage à mettre l’accent sur certaines activités bien rémunérées. En 2014, le ministère de la Santé lui-même notait ainsi une augmentation du nombre de séjours en chirurgie à l’hôpital public. En effet, toutes les activités ne sont pas valorisées de la même manière: si l’acte technique (comme les interventions chirurgicales) est bien rémunéré, la prévention ou la longue prise en charge (psychiatrie, maladies chroniques, suivi des personnes âgées) le sont beaucoup moins, voire pas du tout. L’hôpital est donc poussé à se spécialiser dans les activités rémunératrices et délaisser les autres, et faillit ainsi à sa mission de service public.

(3) «Il y a, exprimée par de larges secteurs de la population, la revendication de la souveraineté perdue, le refus de se laisser conduire, malmener, par ‘la communauté internationale’ et un pouvoir politique qui ne s’est battu que pour sa propre continuité, quand il fallait se battre pour une société plus juste, contre le choléra, contre la destruction des structures étatiques au profit d’une jungle aux mille Tarzan, volontaires du bien et du mal. Il y a de la colère, de la révolte même: on ne veut plus entendre parler de résilience», Extraits d’une lettre de Lyonel Trouillot publiée le 11 janvier 2011 par Le Point.

(4) Titre du roman de Milan Kundera.

(5) Luc 12,25.

(6) Matthieu 6,33-34.

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