Covid: angoisse ou chance? - Forum protestant

Liées au Covid, ce sont «cinq expériences que nous avons vécues» et «qui étaient imprévisibles». Communication à distance, vie de famille cloîtrée, peur du déconfinement, peur de mourir et malaises causés par le masque… pour la psychanaliste Yolande Mille, ces expériences «qui ont causé beaucoup d’anxiété» peuvent aussi nous aider à «progresser dans nos relations avec les autres»

Texte publié dans le dossier ‘Covid: 3 questions’ du numéro de Foi&Vie 2021/3.

 

 

Le confinement, lorsqu’il nous a été annoncé comme obligatoire, nous a en partie surpris. Nous ne pouvions plus travailler, revoir ceux que nous avions l’habitude de voir, certains ont même réfléchi aux membres de la famille avec lesquels ils souhaitaient se confiner. Le repli sur la sphère privée a été souvent bien accueilli. Malheureusement, ce repli a produit aussi des violences conjugales. Il est certainement opportun de réfléchir sur les inconforts psychologiques par lesquels  nous sommes tous passés, pour surtout ne pas les banaliser. Et nous sommes ici invités à orienter notre réflexion vers les ouvertures, les possibilités nouvelles, que le confinement et le déconfinement peuvent nous offrir pour progresser dans nos relations avec les autres. Ces périodes peuvent nous rendre service, nous permettre de comprendre nos difficultés personnelles et humaines, afin que nous soyons un peu plus attentifs à nous-mêmes, que nous nous préoccupions d’y trouver des solutions, par respect pour nous-mêmes.

Nous allons examiner cinq expériences que nous avons vécues, qui étaient imprévisibles, et qui ont causé beaucoup d’anxiété.

1. Difficulté (sans la présence des autres) à ressentir la proximité

Nous sommes habitués depuis toujours à communiquer à distance avec les gens que nous aimons. Mais, alors que cela n’aurait donc pas dû nous poser de problèmes, ils nous ont manqué encore plus que d’habitude pendant ce confinement. Pourquoi?

Le lien affectif ne tenant pas à la présence des corps, cela n’aurait pas dû nous causer de souci. Et pourtant nous avons été insécurisés dans nos propres liens avec les autres et nous avons souvent eu peur de perdre ces liens. Nous n’avons bien sûr pas eu peur que tous les gens éloignés meurent, mais nous avons eu peur d’être moins présents dans la vie des autres. Si nous avions été rassurés sur la profondeur des liens qui nous unissent, c’est à dire sur le fait que l’on ne nous oublie pas, que l’on est important, nous aurions sans doute pu nous passer de leur présence plus facilement. Mais nous ne sommes apparemment pas suffisamment sûrs de la réciprocité de notre attachement à l’autre.Pendant le confinement, personne n’a oublié les autres : nous savions que nous pensions à eux mais nous avons eu peur que les autres ne se soucient plus de nous. On pouvait nous oublier, nous pouvions nous sentir seuls : c’est bien cette peur que nous avons ressentie puisque même voir les autres en photo ou en vidéo n’a pas suffi. Ce qui est important maintenant est de ne pas oublier ceci : nous avons eu peur de ne pas être assez importants pour l’autre (que l’on aime, qui est à distance), nous avons eu peur qu’il nous oublie car nous ne sommes pas complètement sûrs de la réciprocité. Cette vérification de réciprocité a tout simplement été interrompue pendant le confinement.

Grâce à ces périodes de confinement, il nous faut donc maintenant installer en nous la sécurité des liens avec ceux qui ne vivent pas avec nous. Nous pouvons faire attention à mieux les installer dans notre intériorité, il s’agit de penser plus souvent au fait que nous sommes importants dans la vie de beaucoup de gens, et se souvenir de cela, et pas simplement de chercher à voir les gens.

2. Agacements répétitifs au sein des familles

Dans la vie de couple, en famille, nous sommes habitués à devoir supporter l’autre avec qui l’on vit. Mais c’est devenu plus difficile pendant les confinements parce que c’était non-stop et qu’il nous a alors manqué tout ce que nos proches ne nous donnent pas et que les autres à l’extérieur nous renvoient de nous. Au sein de notre famille, nous sommes réduits à la personne que l’on voit en nous. Pendant le confinement, on nous a renvoyé ce à quoi on nous renvoie toujours, c’est à dire la même chose, c’est à dire leur demande. Mais cette fois-ci, il n’y avait plus que cette vie à domicile. Ceux qui vivent avec nous pensent à nous comme à un soutien, une ressource. Il y a plein d’attentes affectives, mais ce que nous sommes en dehors de leurs attentes n’existe plus. En revanche, c’est en dehors du domicile que nous allons chercher ce que les autres nous accordent comme valeurs propres.

Le confinement nous a donc permis de comprendre que nous avons besoin d’être identifiés comme des personnes à part entière, comme des êtres humains qui valent bien plus que la somme des satisfactions et des déceptions qu’ils occasionnent dans la maison. Le confinement nous suggère que nous devons faire attention à ce qui fait une personne en totalité, savoir qui est son conjoint, qui sont ses enfants, et que l’un comme les autres fassent attention à cette personne et pas seulement quand ils en ont besoin pour quelque chose. Le confinement nous a montré le grand besoin que nous avons des autres en dehors du foyer, besoin qui n’était peut-être pas assez conscient dans nos vies d’avant.

3. La peur du déconfinement

La peur de reprendre la vie d’avant. La peur du virus bien sûr, mais aussi: «Il faut se remettre dans le bain, il faut y retourner…». Nous redécouvrons les efforts constants que nous devons faire pour nous adapter à la vie extérieure, et les gestes-barrières ne sont que la sur-représentation des efforts que nous devons faire en permanence. Comme si le redémarrage nous demandait des efforts intenses ; les gestes-barrières sont un peu compliqués à organiser, mais est-ce vraiment ça? Sans doute que non parce que c’est finalement assez simple. Pendant le confinement, la règle était de nous exposer le moins possible au monde extérieur et c’était nécessaire. Mais ce faisant, nous avons mis un terme à tous nos automatismes d’acceptation des petites violences extérieures. Nous avons donc eu lors du déconfinement la sensation que tout était à refaire. Quelles sont ces petites violences dont nous n’avions pas conscience dans nos vies d’avant et qui nous sont apparues lors du déconfinement ? Tout ce qui concerne les relations sociales et professionnelles : vivre avec le jugement, courir le risque d’échouer dans ce qui est attendu de nous, les heures de présence qui ne respectent pas le fonctionnement de notre corps, supporter un collègue, un voisin, un commerçant… tout ce que nous devons faire ou supporter parce qu’il faut en passer par là. Nous avons mis tout cela en pause pendant le confinement et c’est sans doute le seul moment de notre vie où cela a été possible.

Notre appréhension du déconfinement nous a permis de savoir maintenant ce que nous devons chercher, dans notre vie extérieure : les circonstances qui nous font ressentir qui l’on est réellement, pour ne pas mémoriser simplement le monde extérieur comme une source d’efforts.

4. La peur de mourir

Nos actes sont empreints de prudence : on regarde quand on traverse la route, nous nous soignons régulièrement… Mais la peur de mourir a pris un visage très différent, elle a pris le visage de l’autre. Le danger n’est plus dans notre assiette ni dans l’eau, il est dans l’autre que nous croisons n’importe où et que nous ne pouvons pas éviter. Y compris les personnes avec qui nous vivons. Nous nous disons que le risque d’être atteints passe par tous ceux qui ne font pas ce qu’il faut. Le masque ne protège pas seulement qui le porte mais aussi celles et ceux qui sont autour de qui le porte, ce qui en dit long. Nous pouvons nous rassurer, être optimistes … mais si nous croisons dans la rue une personne qui ne porte pas le masque, nous pensons qu’elle n’est pas respectueuse des efforts de tous, qu’elle est égoïste et immature. Notre rapport neutre à l’autre est momentanément supprimé : nous sommes responsables de la croissance de ce virus devant l’autre, à qui nous pouvons transmettre la mort dans la rue.

Le port du masque et l’obligation de rencontrer de nouveau l’autre peuvent nous rendre service, par une approche différente de l’autre, à travers ce risque de mort que nous lui faisons peut-être prendre quand nous ne nous protégeons pas: nous avons l’obligation de protéger l’autre et pas seulement nous-mêmes. Ce qui oblige à penser à l’autre avant nous-mêmes. C’est le changement que nous pouvons peut-être apporter avec le déconfinement : nous sommes obligés de croiser le virus et nous sommes obligés de croiser l’autre. Nous avons l’occasion de faire quelque chose pour l’autre et pas seulement pour nous-mêmes.

5. Les malaises causés par le masque

Avec le masque, nous ne sommes pas sûrs que l’autre nous entende bien, et nous ne sommes pas sûr de la manière dont l’autre reçoit ce que nous sommes en train de lui dire, nous ne voyons pas sa réaction, nous ne pouvons pas vérifier qu’il nous a compris car nous ne pouvons pas voir son visage. Nous n’avonsi pas vu son expression quand il nous parlait. Il n’a pas assez accès à nous et nous n’avons pas assez accès à lui, quand nous portons nos masques. Nous ne sommes pas sûrs que les intentions passent bien.

On a un langage humain très riche, on utilise des mots, qui peuvent signifier des idées abstraites, des tournures de phrases, des subtilités de langage, et malgré tout on a peur, avec nos masques, de ne pas être compris ou de ne pas comprendre l’autre. Le masque nous a fait comprendre que ce n’est pas le fait de ne pas être face à face qui pose problème, c’est le fait qu’il y ait quelque chose entre moi et l’autre. Nous ne faisons pas assez confiance à l’autre pour nous comprendre avec seulement nos mots, même très riches. Et nous ne faisons pas assez confiance à l’autre pour s’exprimer avec seulement ses mots. On n’a plus que les mots et bizarrement ça ne nous suffit pas toujours. On devrait juste demander à l’autre de se dire plus, de préciser avec plus de mots ce qu’il veut dire, plutôt que de scruter son visage. De même nous avons peur de ne pas pouvoir nous faire comprendre par l’autre avec seulement nos mots et pas aussi notre visage.

Dans beaucoup de situations, nous disons manquer de confiance en nous alors que, si nous creusons un peu, il s’agit d’un manque de confiance en l’autre, et le masque nous permet de nous en rendre compte. Ne compter que sur les mots pour être entendus, à l’oral et à l’écrit, c’est avant tout faire confiance à l’envie que l’autre peut réellement avoir de nous comprendre avec nos mots, croire que cette envie le porte à nous comprendre réellement. Qu’il peut, lui aussi, bien choisir ses mots à lui pour s’exprimer, pour parler de lui. Le masque est donc une chance à saisir pour essayer de croire un peu plus en l’autre, de compter davantage sur les mots qu’il choisit et ne pas compter trop sur le visuel pour essayer de deviner de quoi il parle.

Quand nous passons par le visage de l’autre pour le comprendre, c’est volontairement que nous ne nous en tenons pas à ce qu’il dit ; malgré lui, nous choisissons d’aller au-delà de ce qu’il choisit de dire, nous comptons sur nous-mêmes pour le comprendre, nous ne comptons pas sur lui. Et à l’inverse, compter sur notre visage pour exprimer ce que nous voulons dire, c’est comme si l’autre ne pouvait pas ou ne voulait pas nous comprendre ; donc ne pas lui faire confiance. Avec le masque, nous avons l’occasion de devoir faire autrement, d’accorder à l’autre une vraie intention. Nous pouvons nous dire (quand, en nous parlant, il fait l’effort de se faire comprendre par ses mots) qu’il fait un vrai effort pour comprendre qui nous sommes.

Conclusion : le confinement et le déconfinement nous ont rendu service…

1. À condition d’essayer maintenant de nous rassurer sur les souvenirs que nous avons avec les autres, de nous dire que nous sommes importants pour les autres et de ne pas toujours chercher à le vérifier en nous voyant face à face.

2. Si nous prenons conscience qu’il y a toute une partie de ce que nous sommes que nous ne pouvons expérimenter que par la vie en dehors de nos foyers : notre vie à domicile ne nous suffit pas pour notre équilibre.

3. Si nous gardons à l’esprit les efforts constants d’adaptation que nous consacrons à la vie extérieure, aux micro-violences, à tout ce que nous devons supporter ; et il est important que nous abordions la vie extérieure en y cherchant autre chose que des choses à supporter.

4. Si nous essayons de faire les gestes-barrière pour les autres et pas pour nous, pas contre le virus mais pour les autres.

5. Si, grâce au masque, nous pouvons faire davantage confiance à l’autre, en étant obligés de nous contenter des mots que nous utilisons.

 

Yolande Mille est psychanalyste à Saumur.

 

Illustration: fabrication de masques à domicile pendant le confinement (photo Celeda, CC BY-SA 4.0).

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