Une subtile subversion du totalitarisme

La révolution industrielle actuelle, liée au développement technoscientifique, est marquée par le totalitarisme du toujours-plus-toujours-plus-vite. Il en résulte une fébrilité qui s’empare de tous les domaines de l’existence. L’auteure examine dans un premier temps les mécanismes à l’œuvre : croissance et innovation sont les mots-clés d’un culte de la démesure aux accents messianiques. Elle propose ensuite une définition de la théologie chrétienne et montre la pertinence de celle-ci pour décaler le regard, tout en travaillant de manière transversale. Au niveau concret, il s’agit d’entrer dans une logique où la relation dynamique entre gratuité, disponibilité et humilité devient une force subversive.

 

Rôle et place de la théologie chrétienne dans un monde fébrile

Rien ne sert de se voiler la face. Si elle ne se limite de loin pas à cela, l’histoire du christianisme est néanmoins entachée par un certain nombre d’épisodes peu reluisants : Inquisition, guerres de religion teintées de cupidité tristement humaine, baptêmes et christianisation forcés, justifiés de surcroît par une théologie qui faisait montre d’un sentiment de supériorité culturelle et s’assurait, avec la complicité du politique, une emprise sur les consciences. Tout cela a bien entendu laissé des marques qu’il ne s’agit pas de nier. Face à la montée d’une nouvelle forme de totalitarisme technoscientifique, le christianisme a pourtant aujourd’hui une pertinence spécifique à mettre en évidence sans fausse modestie. Quels sont donc les mécanismes à l’œuvre dans un mode où les nouvelles technologies bouleversent profondément les modes d’existence ? Comment définir la théologie chrétienne ? Qu’a-t-elle à proposer à l’humain du 21siècle ? Voilà les questions auxquelles s’attelle cet article.

 

1. Totalitarisme techno-scientifique

1.1 Accélération et mouvement perpétuel

Dans nos démocraties occidentales, un totalitarisme d’autant plus pernicieux qu’il se targue d’affranchir l’humain de toute contrainte se développe : le totalitarisme des normes temporelles. Analysé en détail par le professeur Hartmut Rosa dans son ouvrage Aliénation et accélération (1) qui s’intéresse au cycle de l’accélération propre à la modernité, ce totalitarisme se révèle peu à peu dans toute son ampleur. Avec le développement de l’intelligence artificielle (2) et, parallèlement, des nouvelles technologies de l’information et de la communication associées aux sciences cognitives et aux nanotechnologies, les NBIC (3), l’humain du 21siècle est en effet pris dans un mouvement de changements frénétiques permanents auxquels il est difficile d’échapper. Désormais, les maitres-mots sont : circulation toujours plus rapide des idées et du capital (« le temps, c’est de l’argent ! »), réduction des coûts, innovation comme garantie d’une croissance continue, compétition, réussite, accumulation des expériences vécues. Et voici qu’imperceptiblement les conditions du totalitarisme sont réunies : action et volonté des sujets sont soumises à une pression constante, – en l’occurrence celle du toujours-plus-toujours-plus-vite –, se soustraire à cette normativité est pratiquement impossible, tous les domaines de la vie sociale s’en trouvent influencés, combattre ou critiquer les impératifs de l’accélération est difficile (4).

La fébrilité règne également sur les marchés financiers, de plus en plus dominés par de grandes banques d’investissements et des fonds spéculatifs plus ou moins coupés de l’économie réelle. Les transactions sont effectuées à des fréquences toujours plus élevées grâce à de puissants logiciels. Or cette finance casino tend à dicter ses règles aux politiques et exerce une influence profonde sur le fonctionnement de la démocratie, dont les processus sont justement liés à ces contraintes de l’espace-temps que les nouvelles technologies visent à abolir (5). L’obsession du mouvement perpétuel, l’une des caractéristiques du totalitarisme mise en évidence par Hannah Arendt (6), s’empare des esprits et des corps.

 

1.2 Auto-allumage

Engoncé dans des normes temporelles contraignantes, pris à la gorge par la nécessité de rester dans le peloton de tête avec ceux et celles qui réussissent, l’humain du 21e siècle s’épuise. Afin qu’il demeure compétitif, en clair qu’il soit un grand consommateur productif, les dix commandements de la vie saine lui sont sans cesse assénés et des pistes alléchantes proposées : cours de méditation pour recharger les batteries (afin de revenir ensuite au travail plein d’énergie et de créativité, c’est donc la version utilitariste de la méditation !), compléments alimentaires pour booster les performances, journées déconnexion à prix d’or, pratique d’un sport avec les derniers gadgets de mesure des paramètres vitaux, etc. etc. Aucune minute ne peut être perdue, même durant les loisirs : tout ce qui est entrepris doit déboucher sur une nouvelle expérience forte, source de rentrées sonnantes et trébuchantes pour celui ou celle qui l’organise, et avoir une efficacité si possible scientifiquement prouvée sur l’augmentation de nos performances (7). Bref, le système d’accélération mondialisé s’auto-alimente efficacement sans rien remettre en question ! La pause momentanée a en fait pour seul but de retaper les athlètes avant de les renvoyer sur le ring où ils finissent par agoniser.

Parallèlement, les fonds affluent dans les départements Recherche et Développement, car les promesses de vie meilleure, voire éternelle, font saliver les investisseurs. Le phénomène de l’inflation des promesses destinées aux politiques, sponsors et autres pourvoyeurs de financement est du reste bien connu. Il se serait emballé à partir des années 1990-2000, en lien avec de grands programmes technoscientifiques destinés à « relancer la croissance, rester compétitif », avec « une tendance à vendre des futurs technologiques bien avant que des résultats tangibles ne l’autorisent » (8). La course aux promesses technologiques tend à devenir une fin en soi, comme la finance, qui se soucie de sa propre croissance et de sa propre volatilité, avec pour corollaire une agitation permanente (9). Progrès technique exponentiel, croissance économique à entretenir constamment et manières d’assurer les conditions de l’un comme de l’autre sont les anneaux borroméens du totalitarisme de l’accélération.

Pris dans le cercle vicieux de l’accélération, nous vivons désormais comme des hamsters dans leur cage tandis que nos rêves, nos désirs, nos peurs et nos faiblesses sont utilisés pour alimenter le moteur de la nouvelle machine totalitaire qui se prétend démocratique (10). Nous en arrivons à « oublier ce que nous voulions vraiment faire et qui nous voulions vraiment être – nous sommes tellement dominés par la nécessité d’épuiser la liste des choses à faire et par les activités de consommation à gratification immédiate (…) que nous perdons la sensation qu’il existe quelque chose d’authentique ou de cher à nos yeux » (11).

 

1.3 Mécanismes pervers et quête de salut

Consommer, c’est bien entendu aussi fumer, boire (pas uniquement de l’eau du robinet !) et manger, si possible plus que nécessaire, afin de faire tourner la machine. En poussant à la (sur)consommation de produits dont les effets potentiellement néfastes sont connus, comme de nourriture trop sucrée, trop salée et trop riche, la publicité joue habilement sur deux tableaux : faire envie et … faire culpabiliser puisque les « dix commandements de la vie saine » exigent justement que nous portions une attention particulière à ce que nous faisons et ingurgitons. Or, une fois que nous avons cédé à la tentation, nous sommes envahis par un sentiment de culpabilité habilement attisé et nous cherchons le moyen d’expier (12) : sport à outrance (avec équipement dernier cri), régimes-minceur, coupe-faim. La souffrance endurée par ces pratiques devient chemin de salut, compris comme harmonie à (re)trouver avec soi-même, les autres et le monde. Malheureusement, il n’y a ici pas de pardon : nous devons à tout prix réussir dans tout ce que nous entreprenons, quitte à passer constamment d’un excès à l’autre, de la surconsommation à la privation, d’un régime au suivant, en augmentant les doses et le nombre de kilomètres parcourus au pas de course. Ne pas parvenir à nous maintenir en forme nous relègue sans cela dans l’enfer des perdants. Dans cette quête sans fin, nous contribuons à la bonne santé du système totalitaire – à défaut de la nôtre.

De plus, sans le savoir, nous restons prisonniers de schémas religieux que nous croyions avoir rejetés dans notre désir d’autonomie : tentation, faute, culpabilité, expiation forgent encore et toujours notre quotidien même s’il n’est plus nécessairement pensé ni vécu en ces termes ! L’idée selon laquelle il faut payer d’une manière ou d’une autre pour compenser reste bien ancrée alors même qu’elle ne constitue qu’une compréhension parmi d’autres de ce que la théologie chrétienne nomme le salut en Christ, – nous y reviendrons.

1.4 Croissance et innovation : formules incantatoires

En ce monde anxieux et fébrile, croissance et innovation sont deux termes fréquemment utilisés tant dans les médias que par les milieux économiques et scientifiques. Rares sont cependant les tentatives de définir à chaque fois ce dont il est question. Jean-Marie Brandt, docteur en économie et en théologie au bénéfice d’une longue expérience pratique, souligne la difficulté de l’exercice : « Personne n’est d’accord, ni entre les Etats-Unis et l’UE ni au sein de l’UE, sur la définition de la croissance ou sur les moyens d’y parvenir. Personne ne semble, à commencer par les politiques, avancer de vision qualitative responsable, culturelle à long terme, qui dessinerait l’architecture de la maison de vie, ni non plus s’intéresser à la valeur au quotidien du travail, de la famille » (13). Et il est d’autant plus ardu de trouver une définition commune que désormais finance et économie sont désolidarisées, ce qui entraine imperceptiblement la perte du lien avec la culture propre à chaque société et une déresponsabilisation des acteurs de cette finance dématérialisée qui travaille à court terme : « La finance n’est plus au service de l’économie, l’économie est au service de la finance. Cette finance ne produit pas de valeur propre, au contraire : elle se nourrit au détriment des valeurs palpables, tangibles de l’économie » (14).

Jean-Marie Brandt propose avec pertinence de concevoir la croissance comme « pôle de lecture économique » d’une « dynamique de maison de vie dans un cadre culturel donné » (15). Ainsi définie dans une optique de communauté de destin à façonner ensemble au fil du temps, la croissance suppose une vision à long terme, respectueuse des processus démocratiques, donc de la temporalité et de l’espace que ceux-ci nécessitent pour élaborer des repères communs et concrétiser des mesures idoines. La croissance n’a effectivement pas à devenir une fin en soi qui justifierait les moyens ni une formule magique, voire incantatoire, dont la signification, la finalité et les enjeux ne sont même plus interrogés. Il s’agit au contraire de discuter les conceptions de l’humain sur lesquelles se fondent – ou veulent se fonder – nos sociétés, de définir des cadres et de se situer par rapport à des valeurs, en tenant compte du fait que finance, économie et culture sont en relation dynamique.

L’innovation constitue un autre terme-clé dans les discours médiatiques, politiques et scientifiques. Difficile, à nouveau, de savoir ce que recouvre précisément cette notion. La troisième révolution industrielle (16) que nous vivons avec le développement du numérique, des technologies associées et des multiples applications de l’intelligence artificielle (IA) est pourtant placée sous le signe de l’innovation permanente, condition de la compétitivité qui garantit la croissance. L’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) distingue pour sa part quatre types d’innovation : de produit, de procédé, de commercialisation et d’organisation. De la simple retouche d’un produit présentée comme une nouveauté à la mise en œuvre de procédés qui changent radicalement le quotidien, voire des pans entiers de l’univers professionnel (17), en passant par la création de nouveaux besoins qu’il s’agira de satisfaire au plus vite, le spectre est large.

Au final, tous les individus et tous les domaines de l’existence se trouvent remodelés en profondeur, car comme le souligne l’OCDE, « le champ de l’innovation englobe l’ensemble des utilisateurs, des fournisseurs et des consommateurs – que ce  soit dans les administrations publiques, les entreprises ou les organismes à but non lucratif – et elle transcende les frontières entre pays, secteurs et institutions » (18). Ce remodelage intervient de surcroit dans la perspective d’un monde (presque) parfait où le chômage, la baisse de productivité et les inégalités devraient disparaitre (19). Point ne serait alors besoin de débat ni de remise en question de quelque développement que ce soit puisque promesse est faite que les moyens mis en œuvre visent une amélioration planétaire !

Sur les marchés financiers, l’innovation représente également un élément essentiel : « L’innovation joue toujours un rôle important dans nos prévisions de croissance économique et de rentabilité des classes d’actifs » (20). Ou encore : « Dans un monde occidental vieillissant, l’innovation est la clé de la croissance » (21). Le World Economic Forum (WEF) assure pour sa part que l’utilisation de technologies sophistiquées apportera santé et richesse aux plus âgés tandis que les changements démographiques – c’est-à-dire le vieillissement de la population – profiteront aux clients comme aux investisseurs (22). Innovation et croissance renvoient ainsi l’une à l’autre de manière tautologique et sonnent comme les expressions d’une forme de pensée magique : il suffirait de les invoquer pour que surgisse un horizon de bonheur et de prospérité à l’échelle de la planète. Elles ne sont certes pas bonnes ou mauvaises en soi : innover est et demeure un moteur de l’action, croitre est au cœur même de la vie. Mais à nouveau, s’il s’agit d’innover pour innover sans s’interroger sur la signification même du terme, ni sur les finalités et les valeurs, ou d’innover pour assurer une croissance qui permettra l’innovation qui entretiendra cette croissance non définie, toujours en agitant la promesse d’un mode merveilleux à venir, des questions méritent décidément d’être posées et le débat engagé. Des voix s’élèvent d’ailleurs pour encourager une réflexion et une élaboration éthiques collectives (23).

1.5 Scientisme prophétique et nouveau messianisme

Dans le contexte de fébrilité permanente précédemment décrit, les avancées technologiques sont désormais présentées comme la solution aux problèmes, y compris à ceux-là mêmes que créent les nouvelles technologies et leurs applications. De même que l’Intelligence artificielle ne peut d’ores et déjà plus être maîtrisée que par une IA toujours plus puissante (24), les nouveaux appareils liés aux NBIC, gourmands en énergie et en métaux rares, requièrent toujours plus de technologie pour tenter d’être plus respectueux de l’environnement. Similairement, la technologie informatique a permis des progrès en matière de sécurité, mais elle engendre sans cesse de nouvelles menaces, ce qui implique toujours davantage de moyens pour la cybersécurité. Le serpent se mord la queue.

Quant à l’éradication de fléaux tels qu’Alzheimer ou le cancer, elle est annoncée au prix de la récolte et de l’analyse de quantités astronomiques de données médicales que chacune et chacun doit livrer sans broncher. Bref, innovation rime avec promesses d’une possible victoire sur la maladie, d’une vieillesse heureuse et de la résolution des problèmes tant écologiques que démographiques engendrés notamment par nos modes de vie (25). C’est au fond comme si la loi de Moore, selon laquelle la puissance des circuits intégrés croît de façon exponentielle, et celle de Metcalfe, qui exprime la croissance exponentielle de la valeur d’un réseau en fonction du nombre d’utilisateurs (26), s’appliquaient au bonheur de l’humanité, désormais défini par les succès de l’innovation, et corrélé à l’adoption généralisée des fruits de celle-ci, qu’ils soient sains ou toxiques !

Seul l’avenir dira si les NBIC se révèlent à la hauteur des espoirs qu’elles suscitent. La rhétorique utilisée pour vanter les mérites de ces technologies et de leurs multiples applications potentielles rappelle néanmoins ce qu’Hannah Arendt nomme le scientisme prophétique : recours aux prédictions prétendument infaillibles qui vident les termes de leur contenu et rendent la discussion impossible tout en déliant l’argumentation du contrôle par le présent, assertions basées sur des faits et données dont le caractère scientifique est souligné, affirmation selon laquelle la réussite des procédés, même les plus fous, dépend essentiellement d’une mise en œuvre et d’une organisation correctes (27).

De plus, l’évolution technologique est souvent décrite comme inéluctable, en correspondance avec le sens de l’Histoire : « L’explosion de la production de données dans le monde rend l’IA indispensable. Or ces tombereaux de données sont précisément ce dont l’IA avait besoin pour s’éduquer ! Plus l’IA progresse, meilleure elle est face aux données, ce qui en retour la renforce. Imparable spirale qui est en train d’emmener l’IA au-delà de notre cerveau » (28). Une telle rhétorique de l’inéluctable est d’autant plus pernicieuse que ses prophéties influencent d’ores et déjà en la modifiant l’idée même que l’humain se forge de lui-même : le seuil d’acceptation enthousiaste ou résignée s’abaisse imperceptiblement (29). Et certains voient désormais les implants destinés à augmenter les capacités humaines comme seule planche de salut face à la concurrence des machines (30).

Le présent, imparfait et contingent, doit absolument être dépassé et tout ce qui relève de la finitude aboli. Le programme se fait messianique, au sens où il est marqué par la conviction qu’un monde de bonheur et de justice pourra être instauré grâce et selon des modalités humaines. Le Dr Laurent Alexandre, médecin et neuroscientifique, spécialiste ès prédictions, n’hésite du reste pas à reprendre une terminologie biblique, parlant des apôtres de l’IA et du nouvel Evangile transhumaniste (31). Pourtant, dans cette course en avant, la théologie chrétienne offre au contraire la possibilité de prendre du recul et de décaler le regard.

2. Rôle et place de la théologie chrétienne

2.1 Essai de définition

Parler de la théologie chrétienne implique de souligner que cette appellation générique recouvre en réalité une pluralité d’approches qui se réclament des écrits bibliques et en particulier du témoignage apostolique dans le Nouveau Testament (32). Un effort constant est en effet requis pour formuler et traduire concrètement, de manière intelligible et pertinente en fonction des contextes spatio-temporels et culturels, un message dont le contenu lui-même est sujet à discussion et interprétation. La théologie chrétienne, en tant que discipline, a donc pour tâches de fournir les outils nécessaires à ce travail d’interprétation et de s’y livrer elle-même. Elle se doit aussi de réfléchir à l’articulation entre raison et mystère, expérience et doctrine, être et agir, enjeux du temps présent et tradition. Recourant aux méthodes des sciences humaines et sociales, elle veille toutefois à ce que « cet idéal de scientificité » ne devienne pas son but ultime puisqu’elle garde en tension rationalité et possibilité d’une dimension qui la dépasse et l’excède (33).

Outre le travail sur les textes bibliques et sur sa propre histoire, la théologie chrétienne assume une posture transversale : se laisser interroger par d’autres manières d’aborder et d’analyser le monde, visible et invisible, et interroger elle-même ces autres approches pour que de ces interrogations croisées surgissent de possibles déplacements internes féconds (34). Elle invite ainsi à « penser ce qui arrive et pourquoi, penser de quoi c’est le symptôme, penser ce qui en est fait et peut en être fait aujourd’hui » (35).

Si la théologie chrétienne est une discipline, elle est aussi fait et œuvre de toutes celles et ceux qui se réclament du Christ d’une manière ou d’une autre et participent au quotidien, à titre individuel et collectif, à et de cette construction sociale consciente de son appartenance à une lignée croyante (36) que constitue le christianisme. Ce que nous pourrions nommer théologie vécue comprend ainsi des pratiques, des formes institutionnelles, des modes d’engagement et un langage qui tentent d’exprimer et de traduire en actes une doctrine de l’être et de l’agir fondée sur (et non par !) une Personne, Jésus de Nazareth, reconnu, à la suite des Evangiles, comme le Christ (= Oint), l’Envoyé de Dieu, mort et Ressuscité, Parole faite chair. Cette définition spécifique de « l’au-delà du moi et de l’humain » à laquelle s’attelle la théologie chrétienne est au cœur du christianisme. Concrètement, il n’est pas toujours aisé de tracer la frontière entre la théologie comme discipline et la théologie vécue, car la première inclut la réflexion sur la seconde, elle-même nourrie par l’activité réflexive de la première, qu’elle soumet à l’épreuve du terrain. Au final, chacune répond de et à l’autre, et la théologie académique se doit de problématiser ce rapport.

2.2 Entrer dans une autre dimension

Avec Jésus reconnu comme Christ, le temps de Dieu, ou kairos, fait irruption dans le temps des humains, le chronos. Désormais, la nouveauté caractérise une manière d’être au monde vécue sur le mode de l’ouverture au Souffle d’un Dieu qui s’est fait chair (37). Cela peut inciter à réfléchir au sens même que nous voulons donner à l’innovation : de quelle nouveauté, de quel renouvellement de nos existences avons-nous véritablement soif ? Quant à la notion de croissance, elle prend une autre coloration, par exemple dans l’optique johannique et paulinienne d’un élargissement de l’espace intérieur comme accueil toujours plus profond de cet Infini-Eternel qui féconde la personne (38). Il est alors question de décentrement par rapport à soi-même pour entrer dans une attitude d’accueil et de service. Voilà des éléments que la théologie chrétienne se doit d’apporter dans les discussions lorsqu’il est question de définir les notions de croissance et d’innovation pour chercher à fixer des repères en la matière. De même nos Églises pourraient-elles s’interroger, elles qui se montrent si souvent obsédées par le nombre de fidèles, comme par la nécessité d’accroitre leur audience et d’innover à tout prix.

Pour la théologie chrétienne, la figure centrale de ce Jésus mourant sur la croix, indissociable de l’événement pascal, c’est-à-dire du tombeau vide vu comme signe de victoire sur la mort elle-même, suggère enfin que du plus-vivant peut surgir là où il n’est pas ou plus attendu (39). L’image d’une transcendance qui assume et traverse le tragique de l’existence humaine jusqu’au bout pour y ouvrir un nouvel horizon subvertit ainsi la signification même de l’échec. Simultanément, la prétention à la toute-puissance et le souci de la réussite permanente sont fondamentalement remis en question. L’absurde, ce n’est dès lors pas de naitre pour mourir un jour, mais de risquer de passer à côté de la possibilité de vivre ici et maintenant dans une dimension plus vaste que le seul réel immédiat. Toute existence humaine peut s’inscrire dans cette perspective et être relue sur un mode différent où elle prend toute sa valeur sans pour autant être centre ni origine. Comme le relève Carl Gustav Jung, pour l’humain,

« la question décisive est celle-ci : te réfères-tu ou non à l’infini ? Tel est le critère de sa vie. C’est uniquement si je sais que l’illimité est l’essentiel que je n’attache pas mon intérêt à des futilités et à des choses qui n’ont pas une importance décisive. (…) Si nous comprenons et sentons que, dans cette vie déjà, nous sommes rattachés à l’infini, désirs et attitudes se modifient. Finalement, nous ne valons que par l’essentiel, et si on n’y a pas trouvé accès, la vie est gaspillée. Dans nos rapports avec autrui, il est, de même, décisif de savoir si l’infini s’y exprime ou non (40). »

La théologie chrétienne propose de vivre et concevoir le lien avec cet infini autrement que comme une pure ou lointaine abstraction. La figure christique appelle au contraire à regarder au cœur même de la réalité finie, de ses ambivalences et de son chaos, une possible ouverture vers du plus vaste, du cohérent, de l’unifié. La difficulté inhérente à la condition humaine n’est pas pour autant niée ou banalisée, et il n’est pas non plus question de se désengager du réel. Au contraire, il s’agit d’assumer celui-ci tout en laissant bouger en nous ce qui s’est endormi et en ravivant des aspirations qui sommeillaient, bercées par les promesses d’un totalitarisme sournois.

 

2.3 Trois termes en relation dynamique

Exprimer cette relation à l’Infini dans le rapport à soi-même, au monde et aux autres pourrait se résumer, en christianisme, par trois termes peu à la mode : gratuité, disponibilité, humilité. Incarnées parfaitement en paroles, en actes et par l’être même de ce Jésus des Evangiles, les trois notions servent de balises en fonction desquelles s’orienter, tout en sachant que l’ouvrage est sans cesse à remettre sur le métier.

En regard du mercantilisme ambiant, la gratuité incite à retrouver le goût du service, du partage et de la reconnaissance, – dans le double sens de gratitude et de capacité à reconnaitre ma dépendance par rapport au créé, à la Terre et à tout ce qui, comme à toutes celles et ceux qui l’habitent. C’est encore voir chaque personne dans sa profondeur de sujet, non pas comme un objet dont les désirs, peurs et pensées peuvent être manipulés ou utilisés à des fins marchandes. Tout n’est pas monnayable, certains biens sont inaliénables, et les dettes symboliques que nous avons les uns envers les autres ne peuvent se résumer à des comptes d’apothicaire. Il y a de surcroit une joie à rendre service comme à remercier des services rendus !

La gratuité rappelle encore que ce qui traverse le don pour aller plus loin, c’est le par-don. Il est ferment de tous les recommencements justement parce qu’il échappe à la logique comptable pour ouvrir à celle de l’amour. Or, l’amour implique en premier lieu la réconciliation avec soi-même, ses erreurs, ses forces et leurs revers … afin de pouvoir « aimer son prochain comme soi-même ». La logique de l’amour (41), parfaitement accomplie en la figure christique, suppose un par-don premier, infini et mystérieux, qui invite à par-donner à mon tour.

Étroitement liée à la gratuité, la disponibilité pousse à entrer dans le temps long. La méditation de tradition chrétienne, mise à disposition de tout l’être pour une lente transformation par l’Infini de ce Dieu-fait-Chair, en constitue une précieuse école. Moment sans attente de résultat immédiat, elle est signe d’une dépendance ontologique, essentielle. Attitude d’écoute et d’accueil où souvent rien ne se passe, elle requiert de la persévérance, ingrédient du reste indispensable à la construction et au maintien de toute relation vivante entre humains. Face à la course en avant et l’exclusion de ceux et celles qui ne suivent pas le rythme, la méditation chrétienne constitue dès lors un possible lieu différent où lenteur, inutilité apparente et accueil inconditionnel (re)trouvent leur saveur.

La disponibilité implique enfin de faire des choix : impossible d’être disponible avec la même intensité pour tout et tout le monde en même temps. L’équilibre entre retrait méditatif et action, attention aux uns ou aux autres, concentration sur une tâche plutôt qu’une autre est constamment à redéfinir. Voilà un chemin d’apprentissage du renoncement au tout-tout-de- suite qui entraine si souvent dans sa sarabande infernale.

Afin de ne pas tomber dans les excès mêmes de performances que le christianisme pousse à interroger, l’humilité sert de précieux garde-fou. Elle peut être comprise comme prise de conscience de mes limites, remise en question de mes certitudes, acceptation des échecs et des critiques, gratitude pour les réussites – qui ne sont jamais le résultat de mes seules forces.

Maintenus en tension dynamique, les trois principes de gratuité, disponibilité et humilité évitent de tomber dans un volontarisme destructeur, enflé d’orgueil et de prétention à nier ou abolir la finitude humaine. Il n’est effectivement pas question d’un idéal de perfection à atteindre, mais d’un cheminement en confiance, quels que soient les tours et détours de nos existences. L’événement de Pâques à partir duquel le christianisme se vit et se définit subvertit ainsi subtilement les systèmes mortifères dans lesquels nous nous enfermons.

 

2.4 Offrir des grilles de lecture

La théologie, en l’occurrence chrétienne, invite à décaler le regard, démarche indispensable dans un monde où la rapidité des développements technologiques contribue à entretenir une logique d’exclusion par la compétition et à flatter la vanité d’une certaine ploutocratie technico-financière qui mine nos sociétés. Certes, la théologie chrétienne est souvent perçue comme Jiminy cricket ou éveilleuse de consciences, avec les dérapages moralisateurs hélas inhérents à cette position, mais son rôle ne saurait se limiter à cela. Intrinsèquement, elle comporte en effet sa propre remise en question puisque l’identité même de celui sur qui elle se fonde reste une énigme : Jésus ne peut être reconnu Christ en régime d’immédiateté ou d’évidence (42). Dit autrement, ce qui excède l’humain ne peut être cerné de manière unique ni absolue, l’objet même de la théologie ne peut être circonscrit de façon définitive et par conséquent aucune appropriation de la vérité n’est justifiée. Différents régimes de vérité doivent au contraire être distingués selon qu’il est question de science, d’historicité ou de foi. Le décentrement favorisé par l’approche transversale qui lui est propre encourage par conséquent la théologie chrétienne à « considérer les différences et divergences sous l’angle de l’interpellation fructueuse plutôt que de viser l’uniformisation ou de tomber dans le fanatisme » (43).

L’indécidable de cette figure christique à partir de laquelle travaille la théologie chrétienne inclut en outre la mort du Messie attendu. De l’échec est donc introduit dans la symbolique messianique, ce qui subvertit les attentes et renverse la perspective : un monde parfait n’est pas à attendre sous l’horizon humain. Quant à la matrice prophétique, elle se trouve renouvelée par le fait que ce Jésus prophète, qui incarne la toute-puissance divine, renonce justement à prendre le pouvoir et ne revendique aucune reconnaissance universelle selon des modalités humaines. Dès lors, celle ou celui qui se réclame du Christ peut-il tout au plus espérer que César se convertisse, non sous la contrainte ou par la force de persuasion, mais uniquement selon l’Esprit, dont l’action est de l’ordre du mystère. Il ne saurait être question de prétendre englober tout le genre humain en cherchant à acquérir et conserver une quelconque position de puissance. La véritable subversion est d’abord personnelle, intérieure (44). Annoncer l’Évangile en paroles et en actes, c’est par conséquent donner envie de « venir voir » (45), pas imposer une adhésion.

Maintenant en tension le « ceci et en même temps cela » du Dieu-homme, le déjà et le pas encore des attentes eschatologiques, la théologie chrétienne ne prétend pas lever les contradictions : elle reste pleinement consciente que la réalité à prendre en charge est certes le lieu où s’annonce déjà « ce qui la transcende et la transfigure », mais que l’humain ne peut y faire triompher le juste, le vrai, le bon (46). Voilà de quoi remettre en question toute forme de messianisme conquérant ou de scientisme prophétique à visées mondialisantes.

 

2.5 Chercher la cohérence et prendre soin

Appelée à définir les notions constitutives de sa doctrine comme à retravailler son langage et ses modes d’engagement pour les adapter au contexte sans se départir de ce qui la fonde, la théologie chrétienne se doit de développer une pensée cohérente. Cette recherche de cohérence ne constitue pas une fin en soi, mais vise à fournir une base de discussion et d’action. Dans la confusion des concepts entretenue par une forme de capitalisme émotionnel (47) et face au risque de recourir à des formules incantatoires, la théologie propose de « déployer un ordre de problématisation et de réflexion, d’argumentation aussi, en rationalité commune ou publique (…) selon le registre adéquat » (48). Or cela est indispensable non seulement pour permettre le débat en société et la construction de la maison de vie, mais encore pour participer à l’élaboration démocratique de garde-fous éthiques que la rapidité des développements technologiques rend plus nécessaires que jamais.

Le travail sur le langage et ce qu’il recouvre invite également à revisiter des schémas religieux qui ont marqué et marquent encore implicitement les consciences. Certains de ces schémas sont habilement utilisés dans les diktats d’une vie saine et respectueuse de l’environnement. L’idée selon laquelle « il faut payer d’une manière ou d’une autre afin d’expier sa faute » après avoir cédé aux sirènes de la (sur)consommation ou pollué sans vergogne est savamment entretenue. Elle débouche sur une multitude de commandements, quand ce n’est pas sur une avalanche législative, qui n’incitent pas à remettre fondamentalement en cause les comportements eux-mêmes. Pourtant, la notion de sacrifice comme devoir de renoncer à quelque chose de soi-même, de son temps ou de ses biens ne constitue en théologie chrétienne qu’une facette, qui a fait oublier le registre de la réconciliation et la dimension de la responsabilité dans la liberté, assortie de la possibilité du pardon. Là s’ouvrent des pistes à explorer plus en détail, notamment à la lumière de la vision paulinienne de la loi, qui appelle chaque personne individuellement à un changement en profondeur tout en permettant de se sentir délivré de la « fatigue d’être soi » (49). Serait-ce peut-être cela le salut ?

Enfin, la théologie chrétienne se trouve face au grand défi de développer et de mettre en œuvre des moyens pour accompagner dans leur quête de sens et de cohérence les femmes et les hommes du 21siècle souvent fragilisés dans la fébrilité ambiante. Elle est également appelée à prendre tout particulièrement soin, dans sa réflexion et son action, des personnes qu’a d’ores et déjà laissées de côté la 3révolution industrielle. La rapidité et le coût des changements technologiques ont des effets d’autant plus discriminatoires qu’ils entraînent l’exclusion de toutes celles et ceux qui, pour des raisons d’âge, de maladie, d’épuisement ou encore par manque de moyens ne parviennent pas à soutenir le rythme en se mettant continuellement à jour. S’il s’avère de surcroît que l’exclusion sociale active « le réseau cérébral chevauchant celui de la douleur » (50), nous sommes face à une question de santé publique qui requiert une étroite collaboration interdisciplinaire et interprofessionnelle !

 

3. Conclusion et envoi

La théologie chrétienne est bien équipée pour susciter le débat, remettre les pseudo-évidences en question et inciter à décaler le regard par rapport au réel pour y vivre et agir selon une autre logique que celle de l’accélération perpétuelle. Habituée à analyser le langage et la symbolique tant prophétiques que messianiques, consciente de ne pas détenir la vérité, elle est apte à offrir des grilles de lecture pour mieux comprendre, et par conséquent démonter, les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui, avec les tentations globalisantes qui les animent.

La théologie chrétienne a donc toute sa place pour proposer à l’humain du 21siècle des manières de construire du sens et des éléments de réponse sur le plan éthique, sans prétendre avoir le monopole ou la panacée. Sa longue histoire lui a du reste appris une humilité dont le monde d’aujourd’hui a cruellement besoin. Depuis les Lumières, elle a en effet dû abandonner une position autoritaire qui lui assurait un contrôle sur les consciences. Elle est censée avoir peu à peu découvert l’importance de laisser celles-ci s’affranchir de l’emprise de toute idéologie, pour (re)faire place à la liberté et la responsabilité dans la confiance. Or, en christianisme, la confiance en l’humain n’est possible que parce qu’elle se fonde sur la foi, qui est confiance en ce qui excède justement l’humain, avec ce que cela implique de reconnaissance et d’acceptation de la finitude. Dans une modernité tardive où croissance et innovation sont devenues les formules incantatoires du culte de la démesure, il est d’autant plus indispensable de travailler à restaurer la confiance que cette démesure entraine exclusion et crises à répétition (51).

La théologie chrétienne dispose des moyens de subvertir de l’intérieur le totalitarisme des normes temporelles qui joue sur un développement technologique débridé et une logique de compétition sans pitié, tout en les entretenant. Dans cet emballement dont les effets se révèlent de plus en plus délétères, il est proposé à chacune et chacun la possibilité de vivre un décalage vivifiant, voire … bouleversant.

 

Texte déjà paru sur le site de Foi&Vie.

Illustration : robot chirurgical (photo CC-Nimur).

(1) Hartmut Rosa, Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte/Poche, 2014 (traduction française de l’anglais par Thomas Chaumont). Entre temps a paru la suite de la réflexion du professeur Rosa sous le titre Résonance (traduit de l’allemand par Sacha Zilberfarb, La Découverte, 2018), un ouvrage que Mark Hunyadi considère comme « une étape décisive dans l’évolution de la pensée sociologique et philosophique contemporaine » (Le Temps, 15 septembre 2018, p.35). Hartmut Rosa y étudie la manière dont la vie peut être ressentie comme bonne par l’individu, la résonance renvoyant à l’envers de l’aliénation dans la perception du rapport au monde.

(2) Pour simplifier, je définirais ici l’intelligence artificielle (IA) comme l’ensemble des théories et des techniques liées au développement de programmes et machines capables d’accomplir des tâches comparables à celles du cerveau humain. Sans IA, pas de smartphone ni d’Internet.

(3) NBIC : nanotechnologies – biotechnologies – informatique – sciences cognitives. Ce seraient les « quatre technologies les plus prometteuses pour l’avenir de l’humanité » (selon Le Rapport NBIC). L’abréviation NTIC recouvre pour sa part les nouvelles technologies de l’information et de la communication.

(4) Hartmut Rosa, op. cit., p.105.

(5) Marc Chesney, De la grande guerre à la crise permanente : la montée en puissance de l’aristocratie financière et l’échec de la démocratie, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2015, pp.26-27.

(6) Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Le système totalitaire, Seuil, 1972 (pour la traduction française), p.27.

(7) Un exemple parmi d’autres : « Les enfants qui reçoivent des cours de piano ou de chant prennent quelques points de plus à l’échelle de mesure de l’intelligence », Amanda Castillo, Faire de la musique modèle notre cerveau, Le Temps, rubrique Carrières/Formation, 29 juin 2018, p.19.

(8) Elisabeth Gordon, Les promesses des technosciences n’engagent que ceux qui les croient, Allez savoir ! Le magazine de l’UNIL 62 (janvier 2016), pp.22-25 (compte rendu de : Marc Audétat (dir.), Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses ?, Hermann, 2015). L’auteure cite ici Marc Audétat.

(9) Jean-Marie Brandt, La crise ? Quelle crise ? Genève, Slatkine, 2015, pp.46 et 48. À propos de la fébrilité comme génératrice de profits, cf aussi Marc Chesney, op. cit., p.26.

(10) Pour une fine analyse des mécanismes à l’œuvre au niveau de la psyché contemporaine : Byung-Chul Han, Psychopolitique. Le néolibéralisme et les nouvelles techniques du pouvoir, Strasbourg, Circé, 2014 (traduction française de l’allemand par Olivier Cossé).

(11) Hartmut Rosa, op. cit., p.127.

(12) Pour la notion d’expiation : cf. Jean-Denis Kraege, Expiation, in : Encyclopédie du protestantisme, Paris / Genève, Cerf / Labor et Fides, 1995, p.560b.

(13) Jean-Marie Brandt, op. cit., p.40.

(14) Jean-Marie Brandt, op. cit., p.30. Le professeur Marc Chesney, op. cit., p.15, parle pour sa part d’une « aristocratie financière (…) tellement convaincue de la supériorité et de la primauté de ses intérêts sur ceux de l’économie et de la société, présentées par ses lobbies comme une concomitance d’intérêts, qu’elle ne se donne pas la peine d’en discuter. (…) Cette véritable caste siphonne des montants astronomiques qu’elle est incapable de véritablement investir dans l’économie. »

(15) Jean-Marie Brandt, op.cit., pp.37-39. Par maison de vie, l’auteur entend la construction culturelle au fil du temps d’une communauté de destin qui cherche à définir et respecter des repères communs. Il s’appuie pour cette définition sur le sens premier de l’économie comme gestion de la maison et considère que culture et économie sont étroitement imbriquées (pp. 9 et 34-35).

(16) Certains, dont Luc Ferry, estiment que les développements actuels sont le fruit de l’avènement du numérique et de sa progressive application planétaire à tous les domaines. Ils ne constituent pas en soi une nouvelle révolution, mais participent de la 3e révolution industrielle (cf. Luc Ferry, Penser le XXIe siècle. La 3e révolution industrielle : économie collaborative, transhumanisme et uberisation du monde, album audio, 2016). D’autres au contraire, dont Klaus Schwab, voient dans la généralisation de la robotisation et de la digitalisation une 4e révolution, distincte de celle liée à l’avènement des ordinateurs et du numérique : un bouleversement complet de l’économie comme de la société est en cours (interview de Klaus Schwab, Le Temps, 8 janvier 2016, ). Je partage pour ma part la lecture de Luc Ferry.

(17) Stratégie de l’OCDE pour l’innovation.

(18) Ibid.

(19) Cf. le clip, réalisé par le World Economic Forum (WEF), qui décrit ce qui est considéré comme la quatrième révolution industrielle : How do we avoid a world of joblessness, low productivity and inequality ? By ensuring the Fourth Industrial Revolution really does improve the state of the world. Cf. aussi l’en-tête du site de l’OCDE Stratégie de l’OCDE pour l’innovation : Des politiques meilleures pour une vie meilleure.

(20) Christophe Donay, responsable de l’allocation d’actifs et de la recherche macroéconomique, Pictet Wealth Management, Croissance, inflation et rentabilités attendues : des perspectives moroses, Perspectives, Pictet, juin-juillet 2018, p.10.

(21) Christophe Donay, conférence L’innovation redessine les marchés financiers, Lausanne, 29 mai 2018 : « In a greying world, innovation is key for growth » (intitulé d’une diapositive, documents gracieusement fournis par l’auteur).

(22) Cf. Global Agenda Council on Ageing, Technological Innovations for Health and Wealth for an Ageing Global Population, Executive Summary, p.3.

(23) Cf. par exemple le plaidoyer du professeur Jean-Claude Ameisen, médecin, immunologiste et président sortant du Comité Consultatif National d’Éthique français : Attentifs, ensemble : Jean Claude Ameisen plaide pour une élaboration collective de l’éthique (propos recueillis par Catherine Vincent, Le Monde, 5 janvier 2017). 

(24) Laurent Alexandre, La guerre des intelligences. Intelligence Artificielle versus Intelligence Humaine, JCLattès, 2017, p.49.

(25) Laurent Alexandre, op. cit., p.53 : « Les gourous de la Silicon Valley ont non seulement les moyens de leurs ambitions mais sont en plus habités d’une conviction messianique : leur mission est de sauver l’humanité ». Et, p.38 : « L’Homme devrait pouvoir réaliser ce que seuls les Dieux étaient supposés pouvoir faire : créer la vie, modifier son génome, reprogrammer son cerveau, conquérir le cosmos et euthanasier la mort ».

(26) Laurent Alexandre, op. cit., pp.33, 39, 42 pour l’explication de ces deux lois.

(27) Hanna Arendt, op. cit., pp.71-72, 76, 116-117.

(28) Laurent Alexandre, op. cit., pp.46-48 (« Pourquoi l’IA n’est déjà plus un choix, mais le sens de l’Histoire »).

(29) Mathieu Terence, Le transhumanisme est un intégrisme, Paris, Cerf, 2016, pp.11, 76-78, 99.

(30) Laurent Alexandre, op. cit., p.56. L’auteur écrit encore (p.73) : « Si l’IA est le problème, elle serait aussi en grande partie la solution. L’eugénisme cérébral ou l’interfaçage de notre intelligence avec l’IA s’imposeront comme une réponse incontournable au gigantesque défi posé par la concurrence des machines ».

(31) Laurent Alexandre, op. cit., p.38.

(32) Pour une discussion étendue de la notion même de théologie et de ses tâches, cf. Dietrich Ritschl, Théologie in : Encyclopédie du protestantisme, Paris / Genève, Cerf / Labor et Fides, 1995, pp.1530-1551.

(33) Ibid., p.1538c.

(34) À propos de la transversalité de la théologie, cf. not. Pierre Gisel, Résistances des particularités et pièges de l’universel. Pour un usage subversif des corps, des traditions et des frontières, in : Jacques Ehrenfreund et Pierre Gisel (dir.), Mises en scène de l’humain. Sciences des religions, philosophie, théologie. Paris, Beauchesne, 2014, p.247, note 32.

(35) Pierre Gisel, L’émergence des sciences religieuses, une historie à revisiter d’hier à aujourd’hui. Réponse à Christian Grosse, Ibid., p.218.

(36) Danièle Hervieu-Léger, Du religieux et de la tradition. Rencontre avec Pierre Gisel, Ibid., pp.14-15.

(37) Cf. par exemple la notion d’homme nouveau dans le Nouveau Testament abordée sous l’angle du vieillissement, Anne Sandoz Dutoit, Vieillir, un temps pour grandir, Bière, Cabédita, 2014, pp.61-62.

(38) Sans entrer dans une exégèse fouillée qui n’a pas sa place ici, je fais référence entre autres à Jean 3,30 (« Il faut qu’il (le Christ) grandisse et que moi je diminue ») et Galates 2,20 (« Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi »).

(39) Pour une riche discussion de la figure christique, cf. not. Pierre Gisel, Michèle Bolli-Voelin, L’humain entre résistance et dépassement. Entretiens sur le christianisme et le religieux en société contemporaine, Le Mont-sur-Lausanne, Ouverture, 2017, pp.42-56.

(40) Carl Gustav Jung, Ma vie. Souvenirs, rêves et pensées recueillis par Aniela Jaffé, traduits par Roland Cahen et Yves Le Lay, Gallimard, coll. Témoins, 1973, pp.369-370.

(41) A propos de la logique de l’amour, cf. not. Paul Ricœur, Amour et justice, Paris, Points, 2008, pp.32-42 : amour et justice y sont ici abordés dans leur tension féconde en lien avec l’éthique et la pratique.

(42) Pierre Gisel et Michèle Bolli-Voélin, op. cit., pp.63-65. Référence au fameux « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » de Jésus à ses proches en Marc 8,29 ; Matthieu 16,15 ; Luc 9,20.

(43) La Revue des Cèdres 44 (décembre 2015), p.166 : compte rendu par Anne Sandoz Dutoit de l’ouvrage de Jacques Ehrenfreund et Pierre Gisel (dir.), Mises en scène de l’humain. (…), op. cit.

(44) Jean-Marie Pelt, Dieu en son jardin. Entretiens avec Rachel et Alphonse Goettmann, Paris, Desclée de Brouwer, 2004, pp.176-177.

(45) Je fais ici référence au venir et voir en Jean 1,39-46.

(46) Cf. Éric Fuchs, Quand l’obligation se noue avec la liberté, Genève, Labor et Fides, 2015, pp.121-122.

(47) Byung-Chul Han, op. cit., p.59. Pour l’émotionnel, cf. aussi Jean Romain, La dérive émotionnelle, Lausanne, L’Age d’Homme, 1998.

(48) Pierre Gisel et Michèle Bolli-Voélin, op. cit., p.61.

(49) Allusion au titre de l’ouvrage d’Alain Ehrenberg La Fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1999. Pour la loi , cf. not. Romains 8, où Paul distingue entre la loi de l’Esprit et la loi du péché et de la mort.

(50) Jacques Besson, Addiction et spiritualité, Spiritus contra spiritum, Toulouse, Érès, 2017, pp.106-107.

(51) Jean-Marie Brandt défend dans son ouvrage (op. cit.) la thèse centrale, que je trouve pertinente, selon laquelle « La confiance est le repère de lecture de la vascularisation de l’économie de marché, soit des conditions de croissance et de prospérité. Or la crise est une crise de la confiance, puisque la confiance a disparu du marché », op. cit., p.61.

 

 

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