Foi et poésie au bout du fil - Forum protestant

Foi et poésie au bout du fil

Le but était «d’apprivoiser le public, de l’initier en quelque sorte à la poésie de la foi»: le résultat, ce sont cinq dialogues radiophoniques entre une spécialiste et une néophyte pour présenter cinq œuvres poétiques. Une «élucidation des textes poétiques à deux voix» qui montre que «l’interlocuteur capable de pouvoir parler de poésie et promouvoir une œuvre de ce type n’est pas toujours celui qu’on croit».

 

 

Des sketches radiophoniques pour promouvoir la poésie de la foi

Les Éditions Jas Sauvages ont été accueillies par la Radio Chrétienne Francophone – Dialogue, à l’occasion du Printemps des Poètes, pour mettre en action une approche originale de la littérature. Il était question d’apprivoiser le public, de l’initier en quelque sorte à la poésie de la foi. Car force est de constater que ce mode d’expression effarouche un peu et écarte a priori une population qui n’est pas habituée à lire ou à entendre de telles œuvres.

Pour ce faire, Annie Coudène (comédienne) et Jacqueline Assaël (fondatrice des éditions Jas sauvages) ont médité de présenter cinq des œuvres publiées récemment sous forme de sketches dialogués où deux personnes échangent au téléphone à propos d’un recueil ou d’une pièce poétique. La forme s’impose comme une constante, afin de créer des repères, d’un jour à l’autre, pour les auditeurs qui entendent s’égrener les émissions au fil de la semaine. Mais les relations entre les personnages sont variées et l’interlocuteur capable de pouvoir parler de poésie et promouvoir une œuvre de ce type n’est pas toujours celui qu’on croit, de sorte que cette série devient rapidement un bonheur de surprises et de découvertes.

 

Le principe du dialogue pour éclairer les textes

C’est un fait établi: tout texte littéraire appelle des commentaires. Parce qu’il est de nature polysémique, il éveille la parole, suscite les interprétations et demande des approches éclairantes. Pétries par le verbe, les œuvres littéraires appellent le verbe.

On connaît, notamment depuis le 18e siècle et Diderot, la pertinence fertile du dialogue. Refusant toute explication dogmatique fournie d’en haut, le dialogue permet la confrontation; dans son dynamisme, des idées différentes, des tempéraments opposés se frottent l’un à l’autre et entraînent le lecteur dans un va-et-vient qui mobilise son intelligence.

C’est précisément à cette élucidation des textes poétiques à deux voix que se livrent de manière facétieuse et sérieuse à la fois les auteurs et actrices de ces créations radiophoniques. Certes, la conversation dont il est question relève d’une construction fictionnelle à travers laquelle l’écriture vise à conduire le public, de façon légère, plaisante, pédagogique aussi, vers l’apprentissage du déchiffrement des poèmes. Elle passe donc par l’énoncé de principes et de méthodes et elle est canalisée par les objectifs de cette démonstration.

Ainsi, la citation d’un haïku d’Étienne Pfender a manifestement pour but de donner l’occasion à la spécialiste, Poétine, d’expliquer la liberté de la création littéraire à son interlocutrice, Angélique, désarçonnée par la fantaisie d’une image :

POETINE: Mais si… Voyons. Écoutez:
six soirs et matins
    l’Éden comme un rocking-chair
      au septième jour
ANGELIQUE: Ah! oui! l’Éden, c’est le Paradis, c’est ça? Et le septième jour… Oui, on dit que Dieu s’est reposé d’avoir créé le monde.
POETINE: Oui! c’est ça. C’est un autre épisode de la Genèse. Mais qu’est-ce que vous en pensez de Dieu dans un rocking- chair?
ANGELIQUE: C’est pas vraisemblable. Il n’avait pas encore créé La Redoute, ni Ikea.
POETINE: Qu’est-ce que ça peut faire? Les poètes ne sont pas assujettis à la vraisemblance. Ils sont libres. Moi je le vois très bien Dieu, fumant sa pipe et se balançant tranquillement les jambes en l’air, heureux d’avoir trouvé la formule magique de la création et de la voir se dérouler sous ses yeux pour toujours, avec ses pulsations: un soir, un matin, un soir, un matin… (1)

Ailleurs, une bouquiniste explique à sa correspondante l’importance d’éveiller sa faculté d’émotion pour entendre la poésie de Nicolas Dieterlé:

La bouquiniste: Je tombe justement sur une mini-strophe datée du 28.03.95 qui tombe à point nommé. Écoutez:
J’étais dans le TGV et, à ma droite et à ma gauche défilaient des paysages semblables à des paumes renversées. Dans l’attente de quoi?
La lectrice: Oui, j’entends. C’est beau, c’est percutant, mais je ne comprends pas tout.
La bouquiniste: Ah! Vouloir tout comprendre! Voilà l’écueil! La poésie demande un autre mode de lecture, Madame. Bien sûr l’intellect entre en action. Mais mobilisez aussi tous vos sens, toute votre sensibilité. Ce n’est pas difficile, vous allez voir. Allez! Laissez-vous aller. Fermez les yeux, pensez aux paysages qui défilent… Et puis ouvrez-les, vos yeux, et dirigez-les sur vos paumes inversées. Ça y est? Comment réagissez-vous? Est-ce que vous percevez le choc provoqué par l’image? (2)

Il est clair que les sketches sont volontairement organisés pour faire passer des messages pour une meilleure connaissance de l’art poétique. Mais, dans la mesure où l’élaboration des textes s’effectue véritablement dans une composition partagée où chacune des deux voix répond à l’inattendu parfois déjanté de l’autre, l’écriture se présente malgré tout comme un dialogue spontané et vivant.

 

Le standard de Allo poètes

Le parti pris littéraire, en l’occurrence, consiste à imaginer des situations d’échanges
téléphoniques. De ce fait, chaque émission commencera par la note aiguë d’une sonnerie à l’ancienne: Driiiing… Ainsi, le déclenchement de cette parole autour de la poésie s’effectuera à partir de ce principe qui pourrait paraître simple et qui s’inscrit dans ce mot étrange, qui ne veut a priori rien dire et que nous prononçons néanmoins plusieurs fois par jour, en décrochant notre portable: «Allo». Mot vide de sens, mais porteur d’un désir de contact. Mot vide établissant le contact. Ce que les linguistes appellent la fonction pratique du langage. Deux syllabes visant à établir et à prolonger la communication.

À chaque fois, un appel venu de nulle part. Ou, pour être plus précis, un appel au secours suscité par un livre tombé par hasard dans les mains d’un(e) néophyte (3).

Ainsi, au début de la série, résonne au bout du fil le désarroi d’Angélique qui, parmi son héritage, trouve une invitation à aller chercher Périchorèse:

POÉTINE: Allo?
ANGÉLIQUE: Bonjour Madame, je vous appelle parce que ma vieille Tante est
décédée.
POÉTINE: Vous m’en voyez sincèrement désolée.
ANGÉLIQUE: Je vous en prie, vous n’y êtes pour rien. Simplement, elle m’a laissé un sac à main dans lequel j’ai trouvé un ticket de caisse sur lequel est écrit «Penser à récupérer Périchorèse avant le 5 février». Sur le moment, j’ai pensé qu’une personne s’appelant Périchorèse attendait peut-être à la gare mais ma tante ne fréquentant plus personne à part moi depuis des années, je me suis dit que Périchorèse était peut-être une chose. J’ai donc cherché Périchorèse dans le Petit Larousse 2020… (4)

Et le dialogue se met en place, parfois d’une façon d’une façon tâtonnante car il faut toujours un peu de temps pour se trouver! Très vite fusent les questions, les malentendus; surgissent les barrières qui font obstacle au texte, les réticences face à la poésie, les peurs même de ne pas être à la hauteur.

 

Les vertus germinatives du dialogue littéraire

Dans l’échange se constitue progressivement une vision de la littérature, de la poésie; les personnages ne récitent pas mécaniquement une leçon, mais ils deviennent des êtres qui prennent chair et la lectrice répond à la bouquiniste: «Oui, vous avez raison, avec cette lecture quelque chose se passe en moi».

Rien n’est asséné ex cathedra, tout est engendré par la nature germinative du dialogue. Nous sommes ici dans «un dialogue permanent avec les livres», et des vérités viennent à naître, dans la démarche concrète de l’échange. En définitive, les interlocuteurs prennent conscience que l’originalité surprenante de la littérature suscite une réaction salutaire: «Il faut refuser de voir s’émousser la force de vivre». Tel est le concept de base, mais il se décline au gré des livres présentés comme autant de variations. Tout bon système de base enclenche une infinité de combinaisons.

 

La force de conviction de l’oralité

Et ce plaisir pluriel est intensifié, sur les ondes, par une réalisation radiophonique discrète mais particulièrement efficace. Voici qu’un instant sonore ou un moment musical viennent accompagner les mots. Et la voix des intervenantes donne aux textes richesse et profondeur, par un phrasé qui échappe à toute théâtralité et qui souligne la portée émotionnelle de chaque mot.

L’humour agrémente agréablement le tout, dans des confrontations parfois animées qui bousculent quelque peu les interlocuteurs, sur la poésie et sur la foi.

Voilà donc une initiative particulièrement bienvenue pour le Printemps des Poètes, une création radiophonique qui redonne à l’oralité toute sa place et sa force de conviction, sa capacité de formation avec la jubilation des mots.

Comme l’affirmait le poète romantique Edward Young: «La voix est l’interprète éloquent de l’esprit et du cœur». Et les voix s’installent ici au carrefour qui fait se rencontrer la radio (La Culture en Provence) et le livre.

Il suffit donc de se laisser porter par ces pages sonores pour «s’instruire en se divertissant» et approfondir son approche de la foi:

POÉTINE: C’est ça, écoutez:

À la fin de la nuit j’ai vu qu’ici
rien ne s’interposait
entre la lune et mes yeux
rien ne faisait obstacle à la caresse des étoiles

poussières

artifices

rien

De même
entre Toi et mon cœur
aucune opacité pour voiler Ton amour

ANGÉLIQUE: Ça parle de Dieu, ça?

POÉTINE: Oui.

ANGÉLIQUE: A quoi on le reconnaît?

POÉTINE: Eh bien, quand vous l’entendez, vous êtes appelée à vous projeter vers l’infini, vous voyez: le ciel, les étoiles… Et à ressentir des impressions plus fines que celles que vous percevez habituellement: la caresse des étoiles. Voilà, prenez le temps, essayez d’imaginer ce que cela représente.
Vous y êtes?

ANGÉLIQUE: Un peu…
POÉTINE: Quand vous relirez le poème, encore et encore, vous saisirez encore mieux, votre émotion sera plus profonde. Alors vous me demandez à quoi on reconnaît Dieu? Vous savez, le fait que nous soyons là, à pouvoir nous émerveiller de l’éclat des étoiles, à pouvoir nous dire que cette beauté nous est offerte, c’est une voie pour discerner que dans l’invisible, il y a une puissance qui nous veut du bien, qui fait attention à nous et qui nous aime pleinement. (5)

 

Illustration: téléphone (photo: CC-Stina Hedvall/Flygvapenmuseum).

(1) Extrait de Angélique et les haïku (voir note 2).

(2) Extrait de Dialogue sur Trouées de lumière de Nicolas Dieterlé (voir note 2).

(3) Les livres explorés à travers ces conversations téléphoniques sont parus entre 2018 et 2021 aux éditions Jas sauvages: il s’agit, par ordre chronologique, de Périchorèse de Michel Block, commenté à travers le sketch Allo Poètes et Périchorèse; Soixante-dix Haïku bibliques, d’Étienne Pfender (sketch: Angélique et les haïku); Trouées de lumière de Nicolas Dieterlé (sketch: Dialogue sur ‘Trouées de lumière’ de Nicolas Dieterlé); Je m’appelle Jean de la Fontaine d’Alain Piolot (sketch: Les petits ruisseaux font les grandes fontaines); À défaut de se faire d’Yves Ughes (sketch: Il y a comme un défaut chez Allo Poètes);. À l’origine du concept, on peut signaler la parution en 2020 aux éditions Jas sauvages de Allo Bybol de Jacqueline Assaël et Annie Coudène qui instaure un même type de dialogue autour de la lecture de la Bible.

(4) Extrait de Angélique et les haïku.

(5) Extrait de Allo Poètes et Périchorèse. – Les podcasts des émissions peuvent être écoutés sur Radio Dialogue RCF : Allo Poètes et Périchorèse, Angélique et les Haïku, Les petits ruisseaux font les grandes fontaines, Il y a comme un défaut chez Allo poètes, Dialogue sur Trouées de lumière de Nicolas Dieterlé.

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