Justification d’une comédie théologique

Pour écrire cette pièce, «le cahier des charges énumérait deux impératifs qui, sans être radicalement contradictoires en milieu ecclésial, pouvaient apparaître néanmoins comme assez mal assortis: évoquer très sérieusement l’intérêt de lire la Bible et faire rire». À l’arrivée, grâce au dialogue entre les deux personnages, l’une qui désire «se débarrasser de la Bible que sa tante vient de lui laisser en héritage» et l’autre qui «tente non sans peine de réécrire» un mièvre cantique, la «découverte pas à pas» que «c’est dans l’humour de leurs relations décalées que l’Évangile fait son chemin».

 

La comédie théologique Allo Bybol!: le contexte de son élaboration

Voici l’annonce de la parution d’une comédie théologique. La catégorisation est peut-être suffisamment insolite pour qu’il soit utile de s’en expliquer et de réfléchir, après coup, à sa vocation humoristique.

Allo Bybol! est une courte pièce, en deux actes, publiée en mai 2020 aux éditions Jas sauvages et coécrite par Annie Coudène, femme de théâtre, fondatrice de la compagnie de l’Antidote, interprète de pièces aux styles variés, du théâtre scientifique (Quelque chose vous turlupine, Monsieur Darwin) ou pour enfants, à la comédie sociale (Godot est arrivé) ou au happening, et par moi-même, en tant que spécialiste de la tragédie grecque, et connaisseuse donc d’une forme d’art dramatique.

Elle a été conçue pour offrir une soirée de divertissement et de détente lors d’une rencontre dite Théo-Lettres réunissant des universitaires, théologiens et/ou littéraires, qui devait être organisée à Marseille du 22 au 24 mai, dans le cadre des activités culturelles de la paroisse ÉPUdF de Marseille sud-est, et qui a été reportée à l’an prochain en raison des mesures sanitaires imposées par l’épidémie de Covid-19; le but consistait à étudier la possibilité d’un travail en commun en matière d’interprétation biblique. Concernant la conception de cette comédie, le cahier des charges énumérait donc deux impératifs qui, sans être radicalement contradictoires en milieu ecclésial, pouvaient apparaître néanmoins comme assez mal assortis: évoquer très sérieusement l’intérêt de lire la Bible et faire rire. Il n’était donc pas trop de deux complices venant de secteurs différents de la culture pour tenter de mener à bien ce projet.

La composition de la pièce résulte de ces données, c’est à dire que l’intrigue suit deux fils directeurs dont chacun correspond aux préoccupations de l’un ou l’autre de ses deux personnages: Angélique cherche à se débarrasser de la Bible que sa tante vient de lui laisser en héritage et Luthérine, qui officie en tant que standardiste de Allo Bybol!, prend son appel alors qu’elle tente non sans peine de réécrire le cantique Aube nouvelle selon les canons esthétiques et théologiques des historiens de la Réforme. Rapidement, les deux trajectoires se nouent de telle sorte que, grâce à une mise en scène interactive, l’interprétation par les spectateurs de la version de Aube nouvelle revisitée par Luthérine déclenche chez Angélique un processus de réception du message biblique.

Les enjeux de la pièce

Le propos fondamental de la pièce est donc double et, selon ses préoccupations propres, le lecteur ou le spectateur peut éventuellement privilégier l’un ou l’autre de ces axes. Ainsi, en tant que pasteure, Silvia Ill analyse avant tout les ressorts du dialogue qui se développe autour de la Bible. Elle y trouve une espèce de paradigme suggérant comment réussir à élargir la fréquentation de ces textes :

La comédie théologique Allo Bybol! d’Annie Coudène et Jacqueline Assaël invente et propose une méthode d’évangélisation pleine de fraîcheur et très originale. Loin du patois de Canaan, elle aide à imaginer comment parler très simplement de la Bible à des personnes qui n’y connaissent rien.

Les dialogues sont spontanés et pétillants, très enlevés. Ils élaborent, sans y toucher et sans prétention, un parcours de lecture de la Bible à la fois exigeant et tout à fait humble. En effet le personnage de Luthérine, chargé d’expliquer, ne transige pas sur la profondeur du message qui lui est cher, face à son auditrice, cette étourdie d’Angélique qui n’a pas d’autre culture que les chansons de variété. Tout à fait consciente qu’elle n’est nullement en mesure d’octroyer la foi, Luthérine engage et guide néanmoins son interlocutrice dans une découverte pas à pas, et c’est dans l’humour de leurs relations décalées que l’Évangile fait son chemin. (1)

Même si le texte dramatique ne prétend nullement à l’exemplarité méthodologique, sans doute travaille-t-il effectivement à une forme de publicité biblique. Alain Piolot souligne pour sa part le caractère «militant» de la pièce, «au bon sens du terme», écrit-il. (2)

Par ailleurs, les paroissiens ou les amateurs de bonne littérature, irrités par le simplisme structurel, langagier et mélodique de certains cantiques, emboîtent volontiers le pas ou la voix de Luthérine martyrisant Aube nouvelle. Ursula Couve, propose même d’étendre l’entreprise critique:

J’aurais bien aimé que vos paroles de Aube nouvelle soient adoptées. En attendant, elles trottent déjà dans ma tête et je les chante pour moi-même, avec Angélique et Luthérine. Un vrai cadeau. – À propos. Dans une autre pièce (que j’attends avec impatience), si vous cherchez une autre entrée en matière – que pensez-vous de Quand les montagnes…? Paroles et mélodie suscitent chez moi des images de Cendrillon qui chante avec les oiseaux et les souris. Et je suis sans voix qu’un tel chant puisse se trouver dans un recueil protestant. (3)

Ce commentaire est délicieux de bout en bout, bien accordé à l’humour de la pièce. Toutefois la gaieté ne fait pas perdre de vue l’enjeu de la contestation. Car, fondamentalement, les textes de spiritualité n’ont pas d’âge, même si le vocabulaire ou les thèmes de certains poèmes peuvent quelquefois appeler une réactualisation et il ne s’agit donc pas, en l’occurrence, de chercher à moderniser un répertoire.

Le débat sur la qualité des cantiques actuellement proposés au cours des cultes a été posé notamment par Olivier Millet, lors du Festival international de poésie de la foi organisé en mai 2019 dans la paroisse de Marseille sud-est. Dans sa contribution, ensuite publiée dans les Actes de cette rencontre, la pauvreté théologique autant que musicale de certains textes a été pointée du doigt et certains principes rappelés, comme la pertinence d’une structure dramatique des chants évoquant la reconquête sans cesse nécessaire de la foi. La composition de nombreux psaumes en atteste: ces textes partent en effet d’une interrogation, d’un cri de souffrance, voire de révolte, avant de s’épanouir dans la reconnaissance et la louange, lorsque le réconfort apporté par Dieu est ressenti par le poète (4). Sans cela, l’exaltation des paroles ou la mièvrerie de musiques sirupeuses, qu’elles soient neuves ou plus anciennes, risquent de ne pas entraîner une assemblée dans un mouvement affermissant vraiment la foi, mais seulement de la bercer dans la convention d’une ritournelle machinale, sans effet profond.

La réécriture de Aube nouvelle à laquelle Luthérine s’essaie dans Allo Bybol! n’a aucune prétention, là non plus, à l’exemplarité, si ce n’est dans l’application des principes énoncés par Olivier Millet concernant la dynamique du chant. Pour le reste, pour convaincre de l’innocence pacifique et de la bienveillance de son entreprise de composition, sans doute faut-il préciser la portée de son comique.

 

Les rapports conflictuels entre comique et théologie

L’association entre comédie et théologie est assez rare dans l’histoire littéraire. Longtemps, en effet, l’Église s’est sentie agressée et outragée, dans son clergé ou dans ses dogmes, par l’impertinence d’un théâtre farcesque. D’autre part, il lui semblait que la légèreté comique ne pouvait être qu’étrangère et attentatoire à la solennité du culte rendu à Dieu et à la profondeur de son adoration. Ainsi, le genre dramatique, ses représentations et ses acteurs ont été condamnés pendant des siècles pour indécence, superficialité et subversion. Il est peu fréquent qu’un théologien s’engage dans la défense d’une telle cause. Lorsque l’un d’entre eux s’y laisse aller, il se fait immédiatement rappeler à l’ordre, comme par exemple dans la Réfutation des Sentiments relâchés d’un nouveau théologien touchant la comédie:

Mais de voir un Théologien entreprendre de justifier en même temps ceux qui travaillent pour le Théâtre, ceux qui y montent et ceux qui y assistent; qui peut n’en être pas surpris? quelle excuse la charité peut-elle suggérer? Les Impies peuvent après cela ne pas désespérer de voir un jour la Morale de Jésus-Christ entièrement renversée puisqu’un Théologien pousse si loin le relâchement. (5)

Question de morale défiante et chagrine, en l’occurrence. Mais il est vrai que la comédie ne se prive pas d’être insolente, offensive et offensante plus souvent qu’à son tour, vis-à-vis des théologiens. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire Guillaume-Hyacinthe Bougeant qui, au 18e siècle, dans sa pièce plaisamment intitulée De la théologie tombée en quenouille, met en scène des femmes osant dénoncer, par exemple, l’insuffisance des théologiens sur le chapitre de la grâce :

Madame LUCRÈCE – Depuis qu’on dispute sur la grâce, j’ai ouï dire que les plus habiles Théologiens n’en comprenaient pas bien la nature et regardaient ce point comme une chose qui était au-dessus de leur intelligence. Éclaircissons donc une bonne fois entre nous ce point de doctrine, et faisons voir par là aux Théologiens que nous en savons plus qu’eux. (6)

Les personnages produisent alors leurs propres définitions parodiques («hypostase communicative de l’amour divin dans nos âmes» (!)), et cherchent à abolir l’idée d’infaillibilité de l’Église!!

Cependant, l’intention même du burlesque, dans un théâtre théologique, peut être plus subtile et viser à traduire, éventuellement, une sensibilité exacerbée au tragique. C’est ainsi notamment que Christine Ramat interprète certains aspects grinçants des pièces de Valère Novarina :

Si la Bible envahit ses textes, c’est sur le mode parodique (…). On se souvient que dans les Évangiles, la Passion comporte elle-même des aspects de parodie et d’inversion. On oblige le Christ à porter un sceptre, et on le couronne facétieusement «Roi des Épines» (…). Ce qui paraît le plus nier le Christ est au contraire ce qui le fait accéder au Royaume (…). En insufflant le burlesque au cœur du sacré, l’auteur fait jaillir des questions essentielles. Comment habiter le temps? Que faire pendant la matière? Qu’est-ce qu’un homme? Qu’est-ce que parler? (7)

Dans ce cas, au sein même de l’acte de création littéraire, ainsi que dans la spiritualité et les replis de son émotion, l’écartèlement et la fusion sont extrêmes entre rire et douleur, dérision et révélation. L’ironie âpre et grinçante sert la dialectique de la représentation théologique.

Comique et justification luthérienne

Sans aller aussi loin dans cette amertume-là, parce qu’il éprouve avant tout la vertu libératrice de la grâce divine, Luther a potentiellement fourni aux auteurs dramatiques issus de la Réforme, les ressources d’un registre comique gai et léger. La place de l’humour dans sa prédication est bien connue, notamment à travers la notoriété des Propos de table. Karsten Lehmkühler a analysé la portée théologique d’une telle attitude. Il lui accorde un sens bien plus édifiant qu’une simple manifestation idiosyncrasique:

Dans ce sens, le rire est en rapport très étroit avec la justification. (…) Le chrétien peut rire de lui-même, parce qu’il n’est plus aussi important à ses propres yeux, parce que le salut n’est pas de son fait, parce qu’il vit en dehors de lui-même, en Christ. (8)

La comédie traduit alors une forme d’insouciance, permise, pérenne dans la vie humaine.

Allo Bybol! est une pièce de circonstance et elle n’a pas l’ambition d’illustrer à travers ses dialogues une théorie du comique, ni de s’y référer doctrinalement, que ce soit sur le plan littéraire ou théologique. Mais spontanément, peut-être se rattache-t-elle d’une certaine manière au rire apaisé de Luther et à sa bonne humeur. Car si elle émet des idées et des critiques sous une forme parfois un peu piquante, finalement ce n’est qu’à titre de suggestions, avec un certain détachement, sans tension, crispation, ni opiniâtreté polémique. Car Dieu peut tout résoudre et transcender:

À ce rire s’associe finalement le rire de Dieu. Luther a parlé du rire de Dieu à la lumière de l’évangile. Ce rire ne signifie pas un rire moqueur concernant l’impie. C’est un rire de bienveillance de la part du créateur à sa créature. ‘Il n’y a pas de plus grande joie du cœur que de savoir: Dieu rit’. (9)

Dans Allo Bybol!, les deux personnages partagent, dans l’égalité de leurs querelles, estime réciproque et bienveillance et ils se sentent en symbiose avec le peuple des croyants. Quand la comédie se sait très solidaire des faiblesses humaines, elle relativise le poids de ses propres positions théologiques, sans renoncer à l’imprimer dans le panorama des idées, mais en le remettant dans «le rire de Dieu».

 

Illustration : Luther faisant de la musique en famille (peinture de Gustav Adolph Spangenberg, 1875, collection privée).

(1) Compte rendu de lecture à destination du dossier de presse de Allo Bybol!, 10 juin 2020.
(2) Ibidem, 24 juin 2020.
(3) Ibidem, 25 juin 2020.
(4)Voir Olivier Millet, Poésie, spiritualité, musique: expériences huguenotes, dans Jacqueline Assaël (éd.), Il était une foi… le festival PoïéMa, Éditions Jas sauvages, 2020, p.69.
(5)Laurent Pégurier, Réfutation des Sentiments relâchés d’un nouveau théologien touchant la comédie, dans Décision prise en Sorbonne touchant la comédie, par M. l’Abbé L***P****, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1694, Édition électronique de François Lecercle, Université Paris Sorbonne, LABEX OBVIL, 2015.
(6)Guillaume-Hyacinthe Bougeant, La critique de la femme docteur ou De la théologie tombée en quenouille, comédie en cinq actes, Paris, Éd. Veuve Duchesne, Bibliothèque des théâtres, Tome 18, [1731], 1784, p.87.
(7)Christine Ramat, La théomania comique de Valère Novarina, Littérature, Paris, Armand Colin, 2014/4, n° 176, pp.37-46.
(8)Karsten Lehmkühler, À propos du rire. Un dialogue entre la philosophie et la théologie, Revue d’Histoire et de Philosophie religieuses, 2003, 83/4, pp.469-487.
(9)Ibidem.

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