Travail: quelle présence des Églises? (2) - Forum protestant

Qu’est-ce que l’Église a à dire, à faire dans le monde du travail? Suite et fin de la deuxième table ronde de notre convention Travail, avec l’intervention de Françoise Mési (vétérinaire-inspecteur en abattoir et anciennement pasteure) et les remarques conclusives de Michel Specht, Claude Horviller et Raphaël Liogier.

Visionner l’ensemble des interventions et débats de la 9e convention (la deuxième table ronde va de 2h07’45 » à 2h48’36 »).

Lire la première partie de la deuxième table ronde.

 

Nicolas Cochand: Nous évoquions une action centrée sur une écoute du monde du travail. Ouvrir les oreilles: est-ce à dire qu’elles étaient closes? Je ne sais pas mais en tout cas, dans ce triptyque dont j’ai parlé – accompagnement, écoute, parole ­– on a mis l’accent sur l’écoute. Françoise Mési, il me semblait que dans la conversation que nous avons eue, le mot-clé était parole. Apporter une parole, mais une parole de qui et de quel lieu? Vous dites que vous vous interrogez sur votre lieu actuel, sur votre présence dans une structure d’enseignement – donc qui n’a pas vocation à être un lieu d’évangélisation et qui n’a pas de projet de prosélytisme – mais nul n’ignore ou beaucoup connaissent le fait que vous avez été pasteure, que vous avez un engagement, etc. Alors, dites-nous un peu plus sur quel fil vous travaillez, quelles sont vos perspectives.

 

Françoise Mési: Je voulais préciser sur mon parcours: j’ai effectivement une formation de vétérinaire mais je n’ai jamais travaillé de la manière à laquelle on y pense généralement qui est le travail de vétérinaire en libéral, donc pour animaux de compagnie ou animaux de rente (1). Moi j’ai eu un parcours qui était complètement dans l’industrie, industrie des services ou industrie des biens manufacturés. Ensuite, j’ai effectivement effectué un ministère 6 ans en paroisse à Bourg-en-Bresse, une petite ville, et puis donc retour à mon travail de vétérinaire, cette fois-ci dans un nouveau domaine que je ne connaissais pas, comme vétérinaire-inspecteur aux abattoirs de Bourg-en-Bresse. Comme je suis donc maintenant contractuelle du ministère de l’Agriculture, j’écoutais avec beaucoup d’intérêt ce que disait Véronique Dubarry; je découvre le monde de l’administration de l’intérieur.

Je tire peut-être quatre constats de ce retour à mon métier antérieur. Je pense qu’il y a des choses qui ont beaucoup changé. La première, je pense, c’est que ça a vraiment fondamentalement changé mon écoute. Comme vétérinaire-inspecteur en abattoir, j’ai trois missions.

Une première mission (celle qui vient tout de suite à l’esprit) est une mission d’inspection sanitaire, pour faire en sorte que les denrées d’origine animale soient saines et sûres pour le consommateur.

Une deuxième mission très importante de protection animale parce qu’un animal n’a pas à souffrir pour mourir (je pense que dans le grand public, on a souvent tendance à faire un amalgame des deux, je reviendrai sur ce point-là ensuite).

Et puis une troisième mission d‘encadrement d’une quinzaine de techniciens faisant également partie du ministère de l’Agriculture puisque vous imaginez bien que ces missions je ne peux pas les faire toute seule. Donc on travaille en équipe.

Pour moi il y a eu un changement d’écoute dans une position du manager qui a, je le constate, considérablement évolué, une écoute qui s’est beaucoup affinée. Il y a eu pour moi la découverte du monde du travail à la chaîne. Comme beaucoup de mes contemporains, j’étais dans du travail tertiaire et là j’ai découvert ce que j’avais lu chez Simone Weil (2), la réalité du travail à la chaîne avec tout ce qu’il peut y avoir d’anesthésiant sur la pensée, du fait d’être asservi à une cadence de travail qui est extérieure.

Troisième chose qui a changé (c’est, je dirais, un grand ballon d’oxygène!): après avoir eu une formation essentiellement technique et scientifique, mes études de théologie m’ont donné une richesse spirituelle, une richesse d’humanité qui me permet maintenant de penser ce que je vis. Avant j’essayais un peu avec mon maigre bagage. Maintenant, ma pensée et surtout mon regard critique se sont considérablement enrichis.

Cela m’amène donc au dernier point. On parlait de la parole et je pense qu’une chose que je vis avec beaucoup de bonheur, c’est la liberté de parole, liberté qui résulte de plusieurs choses et d’abord de l’âge: quand on est à six ans de la retraite, il n’y a plus d’enjeux personnels donc il y a une liberté à ce niveau-là. Une grande liberté aussi dans mon travail parce que les abattoirs sont des lieux (on va y revenir) qui n’attirent personne, ce qui fait qu’ils ont beaucoup de mal à trouver des vétérinaires pour les missions dont on a besoin, beaucoup de mal à recruter. Donc à moins d’assassiner mon supérieur hiérarchique… je pense que j’ai un travail qui est garanti jusqu’à la retraite! Et puis c’est aussi la liberté de parole du pasteur. C’est sans doute l’avantage de la petite ville: même si je n’en parle jamais (parce que bien sûr je m’astreins à la neutralité qui doit être la mienne en tant que représentante de l’État dans mes missions), tout le monde sait que j’étais le pasteur avant. Mais ça donne aussi une liberté de parole et notamment (on va y venir) un a priori bienveillant quand on commence à parler des domaines d’éthique.

«Je trouvais dommage que des gens n’osent pas parler de leur métier et que, finalement, ils ne se donnent pas les moyens de réfléchir sur le sens.»

Il y a pour moi deux axes dans cette parole. Tout d’abord, dans l’équipe que j’encadre, ce qui m’a vraiment surprise dans les premiers temps est qu’ils ne parlent absolument pas de leur travail parce qu’ils ont peur de se faire agresser verbalement; c’est-à-dire que le fait de dire «Je travaille en abattoir» n’est pas toujours bien reçu. Ce sont effectivement des lieux qui ne communiquent absolument pas avec la société et ce qui en est donné à voir, ce sont les vidéos qui sont tournées et qui dénoncent – à juste titre – des situations gravement dysfonctionnelles mais ne donnant pas forcément une bonne idée des situations objectives que l’on vit. Je trouvais dommage que des gens n’osent pas parler de leur métier et que, finalement, ils ne se donnent pas les moyens de réfléchir sur le sens. C’est pour ça que petit à petit, on en est venu à ce qui s’est produit cette semaine: une intervention à l’École Nationale des Techniciens (3) pour une session d’échanges sur le sens de nos missions. Cela a été extrêmement enrichissant. Je suis partie d’un texte de Frédéric Lenoir qui s’appelle Lettre ouverte aux animaux (et à ceux qui les aiment) (4) et on a engagé une relecture critique de ce texte, une interrogation sur les valeurs. J’avais tourné des vidéos avec des gens qui travaillent dans l’abattoir et qui parlent de leur métier et on a fini par faire un sondage. Le dernier point c’était de réfléchir sur les vertus qui se donnent à s’exprimer dans le travail et j’étais partie des 18 vertus du livre d’André Comte-Sponville Petit traité des grandes vertus (5) en leur demandant au fil de tout cela quelles étaient les vertus qui leur semblaient essentielles dans leur métier. Ils ont  collectivement défini un top 5: politesse, prudence, humilité, justice et courage. J’ai trouvé intéressant de les voir prendre une posture responsable dans ce métier qui est très lourd de sens.

Le deuxième axe de parole est peut-être de faire revivre les comités d’éthique sur la question de l’abattoir, sur la question de la mort des animaux de rente, parce qu’on constate un grand silence des filières de production animale qui vivent un bouleversement. Le monde de l’agriculture s’est rétréci comme une peau de chagrin et il faut quand même savoir qu’agriculteur est la profession où on se suicide le plus. Il y a un suicide d’agriculteur tous les deux jours et ils vivent une pression, une culpabilisation médiatique qu’ils ne comprennent pas toujours et qui n’a pas de lieu pour se penser. Je pense donc qu’il y aurait sans doute à remettre sur pied des comités d’éthique locaux, un peu sur le même mode que ce que j’avais vécu à l’hôpital en tant que pasteure.

Pour finir, je rebondis sur la conclusion de Raphaël Liogier qui parlait d’une société de frères. C’est vrai que dans cet impensé sociétal, ce qui me frappe de plus en plus est à quel point nous projetons sur les animaux nos propres aspirations, ce que nous voudrions être. On voit bien que l’animal de rente, l’animal qui est au labeur, n’a plus vraiment droit de cité dans nos sociétés. C’est l’animal sauvage ou l’animal de compagnie qui prennent le devant de la scène. Mais se pose la question de la fin de vie économique pour l’animal de labeur… comme pour nous.  Et, de la même manière qu’on a du mal, nous, à financer nos retraites, on s’interroge: que faire des poules pondeuses et des vaches laitières quand elles sont en fin de vie économique?

Je pense qu’il y a quelque chose d’intéressant à creuser dans cet effet miroir de l’animal. Parce qu’effectivement si on écoute les néo-ruraux ou les citadins parler de la fin de vie d’une poule pondeuse ou d’une vache laitière, le problème est que derrière, on n’a pas un idéal d’une société de frères. On va retomber dans une société de prédateurs dont nous sommes le prédateur principal, on n’est pas tout à fait sur un pied d’égalité. Donc: parole pour les métiers invisibles (il n’y a pas que les métiers de l’abattoir, on en a évoqué d’autres) et puis parole sur des filières qu’on n’entend sans doute pas assez suffisamment et qui sont de véritables enjeux de société.

 

Nicolas Cochand: Merci. Donc, on l’a vu, des approches très différenciées avec des questionnements très différenciés aussi et qui sont liés au fait que ça s’adresse dans un contexte spécifique à des personnes spécifiques. Sur ce dernier exemple, vous vous positionnez en tant que formatrice et vous proposez de mettre l’accent sur une parole qui pose la question du sens, qui pose la question de l’éthique. Claude vous alliez, dans la réflexion, vers une disponibilité à entendre, à écouter et puis, Michel, vous mettiez l’accent sur des parcours individuels, sur l’accompagnement des personnes dans leur autonomisation. On a entendu parler de la valeur de l’autonomie, l’idéal d’autonomie dans la manière d’habiter leurs projets, leurs projets professionnels, leurs projets de vie.

On est proches d’une conclusion. Est-ce qu’à partir des discussions de cet après-midi, vous auriez envie de dire quelle serait la priorité d’une action ecclésiale, une action des Églises, une action des personnes au nom de leur foi? Est-ce qu’il s’agit d’abord d’aller vers un accompagnement personnalisé des personnes? Est-ce qu’il s’agit de mener le débat public au sein des Églises sur les questions et les enjeux du travail? Est-ce qu’il s’agit de porter le regard sur d’autres invisibles? On a parlé de certains invisibles qui ont été mis en évidence par la pandémie et là, Françoise, vous venez de nous parler d’autres invisibles. Peut-être que vous, Michel, vous souhaitez rebondir là-dessus? Quelle serait la priorité de l’action ecclésiale?

 

Michel Specht: Même si je ne suis peut-être pas le mieux placé pour le faire parce que je ne suis pas pasteur, je veux bien me livrer à l’exercice. Ce que je perçois parmi les personnes que l’on a en face de nous, c’est un besoin d’affirmation et d’identité individuelle. C’est quelque chose qui me parait très fort par rapport à ce que l’on connaissait il y a quelques dizaines d’années. Plus on avance, plus on est confrontés à des problèmes d’emploi, plus le marché du travail est bousculé, plus on a besoin d’être fort personnellement, et d’être clair avec soi-même. Par rapport à cet enjeu, je crois que la réflexion sur le sens, la réflexion spirituelle, est fondamentale. Et de ce point de vue-là, je crois que proposer des lieux d’échange, des lieux de parole, des lieux de réflexion collective ou des accompagnements individuels est quelque chose d’important. Je parle sous le contrôle de Stéphane (il connait mieux le sujet que moi) mais la Mission populaire est en train de développer un accompagnement spirituel. Nous souhaitons au Foyer de Grenelle aller dans cette voie mais je crois que c’est certainement quelque chose sur lequel on peut mettre l’accent parce que, je le vois bien lorsque j’échange avec des chercheurs d’emploi, il y a une quête réelle mais en même temps une difficulté à mener cette quête parce que ce n’est pas simple, parce qu’il faut des outils, parce qu’il faut être supporté, etc. Donc je crois que si on peut proposer (sans prosélytisme, évidement) cet accompagnement, c’est certainement une bonne chose, encore une fois soit sous des formes individuelles soit sous des formes collectives. C’est à voir en fonction des circonstances.

 

Nicolas Cochand: Merci. Claude, de votre côté, quelle priorité donneriez-vous à l’action ecclésiale aujourd’hui?

 

Claude Horviller: C’est difficile de définir une priorité. Je reviens un petit peu dans ma position professionnelle de pasteur: mettre l’accent sur l’écoute, donc être là, savoir accueillir les gens, être disponible mais aussi soi-même en tant que pasteur, présenter un intérêt pour ce que les gens vivent dans leur vie professionnelle. Et j’aimerais rajouter à propos de la spécificité qui pourrait être la nôtre: une personne m’a écrit il n’y a pas longtemps en me disant que dans son milieu professionnel, ils ne pensaient plus. Ils ne pensaient plus le savoir, ils étaient soumis à faire, à faire et à faire. Et je crois, en tant que pasteur, que ce qui peut être intéressant en tant qu’Église – et ça rejoint aussi ce que disait Françoise – c’est la question de la pensée et de l’éthique qui peuvent être les nôtres et qui doivent être les nôtres et dont découlent à partir de là des positionnements et des engagements.

La vie des gens est compliquée aujourd’hui, je trouve, elle n’est pas simple. Dans le monde professionnel, il n’y a pas que de la bienveillance, contrairement à nous qui étions là cet après-midi et qui en avons témoigné puisqu’on a entendu les mots de dignité, de personnes. Je crois que c’est ce qui nous motive et ce qui nous active. Moi, je sais à partir de quoi je parle, et je sais à partir de qui je parle. Je n’ai pas forcément non plus l’obligation de l’écrire sur le front. Mais je sais à partir de qui je parle et je sais pourquoi je le fais.

Je finirai sur cela: quand j’ai présenté cette convention à une amie qui est dans les ressources humaines, elle m’a posé une question, elle m’a dit: «Dans tout ce que vous faites: et Dieu dans tout ça?» J’avais envie de dire: «C’est une bonne question»… Mais l’intention première qui est la nôtre en tant qu’Église, en tant que pasteur, celle d’être au plus près de ce que les gens vivent, de pouvoir les écouter, les accompagner… je crois que c’est déjà pas mal.

 

Nicolas Cochand: Françoise: est-ce qu’il y a une forme de parole prophétique dans cette parole que vous revendiquez?

 

Françoise Mési: Je ne sais pas. Moi ce qui m’a interpellée – puisqu’on parle du rôle de l’Église – ce sont les paroles de Gérard Lacour: si on donne la priorité à l’individu ça veut dire que l’institution devient secondaire.  Ce que je trouve intéressant dans le rôle de l’Église, c’est de se demander de quelle Église est-ce qu’on parle. Est-ce qu’on parle de l’Église-institution ou est-ce qu’on parle de l’Église-corps du Christ? Ce que je trouve intéressant, c’est que si on parle de l’Église-corps du Christ, à ce moment-là on revient à une institution qui est sur l’individu. On est dans le vivant et donc c’est peut-être la position très particulière de l’Église-institution que de rejoindre l’Église-corps du Christ, parce que c’est un horizon. On n’y sera jamais mais c’est quand même un horizon. Pour son rôle, je pense qu’il y en a deux. Il y a la parole de Matthieu dans la multiplication des pains «Donnez-leur vous-même à manger» (6). Je pense qu’il y a une grande recherche de sens. Mais à partir de quoi? J’ai découvert dans les études de théologie beaucoup de richesses qui me permettent actuellement de penser mais je trouve beaucoup de nos contemporains complètement démunis, sans nourriture pour arriver à penser une situation, à penser leur positionnement.

Et puis le deuxième axe, pour moi, c’est celui que je vis, que je ne peux que constater, et là je rejoins le témoignage d’un des quelques prêtres-ouvriers qui reste encore en France, prêtre à la paroisse de La Paillade à côté de Montpellier, et qui dit que, même dans une France complètement sécularisée, le prêtre est encore porteur de signes. Ce que je vis, j’ai beau ne jamais en faire état, je sens bien qu’à cause du ministère de pasteur il y a un a priori qui effectivement permet de porter une parole. Alors est-ce qu’elle est prophétique je n’en sais rien… mais je constate qu’elle permet quand même de faire avancer les choses.

 

Nicolas Cochand: Merci. Claude?…

 

Claude Horviller: Je vais juste dire des choses que je vis, plutôt que d’aller dans des choses qui sont thématisées, réfléchies. Depuis que je parle de cette mission qui m’a été confiée à des gens, des gens nous parlent de leur métier. Je crois que ça ouvre quelque chose. En tous les cas, le fait d’aller à leur rencontre et le fait d’en parler, le fait d’avoir le courage – je parlais beaucoup de clivages aussi à un moment – le fait de sortir de certains tiroirs ou de certains clivages, ça aide quand même. Et, pour rebondir un peu, Françoise parlait de ce prêtre porteur de signes et de sens. Oui, je crois qu’il y a encore un lien de confiance de beaucoup de personnes à l’égard de cette Église instituée ou pas, ou un peu plus libre ou solitaire, je ne sais pas…

 

Nicolas Cochand: Merci. Alors je ne sais pas si Raphaël, vous avez une opinion sur l’action ecclésiale? Est-ce que ce serait un lieu possible pour penser ce changement que vous appelez de vos vœux de la paresse à l’oisiveté?

 

Raphaël Liogier : Oui, mais je crois que Gérard Lacour voulait dire quelque chose. Je ne voudrais pas le frustrer…

 

Gérard Lacour : C’est à propos de ce que j’ai dit sur l’action laïque dans l’entreprise: je trouve qu’il faut vraiment encourager l’expérience de Claude Horviller. Je regrette que mes propos aient été interprétés de manière un peu exclusive. Quand j’étais dans les gros problèmes d’emploi dans les Vosges, j’en parlais à mon pasteur et même au personnel. Sans citer les noms, il y avait une influence ecclésiale. Je me trouvais pasteur, moi, en milieu entreprise. Il faut encourager Claude, au contraire, c’est une belle expérience!

 

Nicolas Cochand: Certainement… Un mot, Raphaël?

 

Raphaël Liogier: Ce que j’ai entendu me confirme dans la nécessité de la dimension spirituelle, interpersonnelle, qui s’exprime dans l’idée de fraternité, au sein même du monde du travail. Je prends juste en exemple un thème qui est très important dans le monde du travail mais qu’on n’a pas discuté, c’est la question de la démarche qualité. Aujourd’hui on n’arrête pas de parler de démarche qualité, par exemple dans le circuit de l’alimentation: «Est-ce qu’on a vraiment fait le travail qu’on devait faire?», «Est-ce qu’on a respecté toutes les procédures?», etc. Or, il faut revenir au sens des mots.

Qualité: c’est ce qui ne peut pas être quantifié, c’est pour cela qu’on appelle cela une qualité. C’est étonnant! Parce qu’on a tellement peu confiance dans l’existence-même d’une qualité (c’est-à-dire d’une dimension non quantifiable) qu’on en fait le résultat du suivi d’une réglementation tatillonne avec des petites croix à mettre dans des formulaires. Ce qui montre qu’en fait, on ne croit pas qu’il existe une qualité réelle, qui va de soi! Je pense que la démarche qualité, c’est (je n’ai pas le temps de développer) ce que j’appelle dans mon travail une manifestation du schizo-humanisme, c’est-à-dire une des manifestations d’une société qui fait semblant de croire en l’homme. Parce qu’il faut bien faire comme si il y avait une qualité humaine non quantifiable matériellement… dans le cas contraire les hommes n’auraient pas de valeurs et ils n’auraient eux-mêmes aucune raison d’avoir des valeurs!

Cette fausse croyance en l’homme (et dans des principes comme la liberté) se superpose à la croyance que de la matière est la seule réalité (la base irréductible de toute chose). Une telle dissonance engendre un système schizoïde, dans lequel on invente des procédures qui créeraient de la qualité par la magie du formalisme administratif. De même que l’on mobilise l’idée de liberté mais sans transcendance alors qu’on ne voit pas comment on pourrait être libre si on n’est que matière (la volonté serait alors entièrement déterminée matériellement, ce serait une volonté involontaire, sans responsabilité, donc pas du tout une volonté en réalité).

«Sauf qu’on a beau dire que c’est délibératif, à la fin de la fin si on ne croit en rien de spirituel c’est, si je puis dire, de la délibération pour rien.»

De la même manière, on parle d’éthique mais sans réaliser la nécessité de l’existence a minima de la subjectivité transcendantale comme possibilité même d’une pensée éthique. J’ai fait récemment une conférence devant des scientifiques sur ce sujet. Le titre de ma conférence était: Est-ce que l’éthique peut se passer de morale?. C’est étonnant parce que le mot éthique et le mot morale ont la même étymologie. Ça veut dire la même chose: l’un vient du latin, l’autre du grec. Sauf qu’aujourd’hui, quand on parle de morale on pense: «Ah c’est une chose religieuse, imposée, a priori»… Mais quand on parle d’éthique, on dit plutôt: «Ah, c’est très bien, parce que c’est délibératif, c’est rationnel, cela s’établit a posteriori sans a priori». Sauf qu’on a beau dire que c’est délibératif, à la fin de la fin si on ne croit en rien de spirituel c’est, si je puis dire, de la délibération pour rien.

Et c’est ce qui est en train de se passer aujourd’hui. C’est ce qui menace même la démocratie et c’est ce qu’avait bien compris encore une fois Emmanuel Kant. C’est ce qu’avaient compris la plupart des grands penseurs du 18e siècle. Donc je dirais que la fonction du prêtre reste fondamentale (du prêtre, du pasteur, ou de tout autre acteur même sans religion officielle, mais qui accompagne une démarche spirituelle…). Cette fonction est non seulement fondamentale, mais elle garantit de la modernité réelle face à son dévoiement, c’est-à-dire à face à l’industrialisme (l’industrialisme, ce sont les moyens pour les moyens, sans fin au sens d’arrêt, ou de limite, comme au sens de finalité).

À mon sens, ce que je viens d’entendre témoigne pour cette nécessité spirituelle, non pour remettre en cause le progrès mais pour le permettre authentiquement. Parce que le progrès industrialiste (entièrement matérialiste, sans limites et sans finalité) est un faux progrès, c’est en réalité une régression morbide (et suicidaire).

 

Nicolas Cochand est maître de conférences en théologie pratique à l’Institut protestant de théologie, Faculté de Paris. Il a également enseigné à Montpellier et à Neuchâtel, où il a soutenu sa thèse de doctorat. Il est pasteur de l’Église protestante unie de France et de l’Église réformée évangélique de Neuchâtel, dans lesquelles il a exercé plusieurs types de ministères.

Claude Horviller est pasteur de l’UEPAL et chargé de mission pour l’accompagnement pastoral de la vie professionnelle.

Françoise Mési est actuellement vétérinaire à la Direction départementale de la Protection des populations de l’Ain, après 35 ans d’expérience en entreprise et 6 ans de ministère en paroisse comme pasteure de l’ÉPUdF.

Michel Specht est président du Foyer de Grenelle de la Mission populaire évangélique.

 

(1) Aussi appelé animal de production. En droit européen, c’est un animal élevé ou gardé pour sa rentabilité (production de denrées alimentaires, de laine, de peaux ou d’autres fins agricoles). Cette notion est employée par opposition à celles d’animal de compagnie, d’animal de sport et d’animal d’utilité: un animal de rente possède une valeur économique par ce qu’il produit lui-même.

(2) En 1934, la philosophe Simone Weil (1909-1943) abandonne provisoirement son travail d’enseignante pour devenir ouvrière de presse chez Alsthom à Paris puis travailleuse à la chaîne aux Forges de Basse-Indre à Boulogne-Billancourt et enfin fraiseuse chez Renault. Son objectif est d’appréhender la condition ouvrière dans toute sa dureté. Elle note ses impressions dans son Journal d’usine.

(3) L’École nationale des techniciens de l’équipement (ENTE) est un centre de formation implanté à Aix-en-Provence et à Valenciennes et rattachés aux ministères de la Transition écologique et solidaire et au ministère de la Cohésion des territoires.

(4) Essai de Frédéric Lenoir paru en 2017 chez Fayard. Le philosophe, sociologue et écrivain fondateur de l’association Ensemble pour les animaux, invite l’humanité à «respecter les autres êtres humains mais aussi tout être vivant, selon son degré de sensibilité et de conscience» dans une vocation de «protecteurs et serviteurs du monde».

(5) Essai du philosophe André Comte-Sponville paru en 1995, dans lequel il développe des articles spécifiques pour chacune des 18 vertus qu’il juge importantes: la politesse, la fidélité, la prudence, la tempérance, le courage, la justice, la générosité, la compassion, la miséricorde, la gratitude, l’humilité, la simplicité, la tolérance, la pureté, la douceur, la bonne foi, l’humour et enfin l’amour.

(6) Matthieu 14, 14-21.

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