Est-il risqué de vieillir dans l’Église? Est-il risqué que l’Église vieillisse? - Forum protestant

Est-il risqué de vieillir dans l’Église? Est-il risqué que l’Église vieillisse?

Le veillissement des personnes fréquentant les Églises luthéro-réformées est une plainte autant qu’une réalité. Dialogue imaginé mais reposant sur des observations faites par Édith Tartar-Goddet au cours de ses rencontres avec des membres de paroisses.

Texte publié dans le cahier du Christianisme social Place aux vieux! du numéro 2022/1 de Foi&Vie.

 

 

Plusieurs personnes, membres d’Églises locales, sont réunies pour échanger entre elles sur leurs expériences au sein de leurs communautés respectives à l’initiative d’un pasteur ami qui les a rencontrées au cours de sa carrière pastorale.

Les unes et les autres personnes, toutes retraitées maintenant, portent un regard en arrière et leurs yeux pétillent quand elles racontent leur vie d’Église passée, multi-générationnelle, pleine de vie, de jeunesse, de groupes de scoutisme, de projets, de nouveaux membres et de personnes de passage, de temples pleins le dimanche…

«À certains moments on se voyait presque tous les jours. C’était joyeux. On avait plaisir à faire des choses ensemble et à partager notre foi en lisant la Bible. C’est important pour moi de faire partie d’une communauté de croyants.»

« Parfois c’était conflictuel, ajoute l’un d’eux, on se disputait sur des questions d’interprétation ou de théologie mais ça ne nous empêchait pas d’avoir des activités en commun. Beaucoup de gens extérieurs venaient lorsque nous organisions des conférences ou des expositions. C’était le bon temps. Et on avait l’impression de participer, en tant que chrétiens, à la vie de la cité, à la réflexion sociale, à la construction du Royaume…»

«Au début de ma carrière, intervient le pasteur, j’avais beaucoup de collègues autour de moi dans le consistoire et chaque communauté comprenait un grand nombre de familles, plutôt pratiquantes. La paroisse fonctionnait parce que les laïcs étaient nombreux à intervenir et à porter des activités. Aujourd’hui les protestants actifs sont de moins en moins nombreux. L’Église repose sur moins de personnes. Alors c’est lourd à porter pour ceux et celles qui restent…»

«Oui, bien sûr, nous sommes moins nombreux parce qu’il y a moins de croyants affiliés à une Église, complète une participante. Sans doute que ce sentiment d’appartenance-là a moins d’importance pour le plus grand nombre aujourd’hui. Ce n’est pas étonnant d’ailleurs car l’identité d’affiliation (1) est essentiellement centrée sur la consommation. Ne sommes-nous pas consommateurs avant d’être protestants ? Mais le cœur du problème pour moi n’est pas là. Regardez nous ici ! Nous sommes des retraités, plus ou moins jeunes, et toujours pleins d’entrain, d’élan, d’énergie, de désir d’entreprendre. Nous faisons chacun et chacune plein de choses dans le cadre familial et/ou social. Mais quand nous sommes dans nos communautés, on sent bien que quelque chose n’est plus comme avant. L’élan et le dynamisme ne semblent plus là.»

 

Que rien ne change?

Tous et toutes se mettent alors à parler en même temps:

«C’est parfois lourd, très lourd! Il faudrait que rien ne change, ni les cantiques, ni la liturgie, ni la manière de célébrer le culte; jusqu’aux chaises et à la table de sainte cène qui ne doivent pas bouger de place parce que ça a toujours été comme ça! Impossible de se séparer de l’immense presbytère qui nous coûte un argent fou parce que certaines et certains d’entre nous y sont attaché·e·s depuis leur enfance! Et quand on propose quelque chose de nouveau, c’est comme si on commettait un sacrilège! Il n’y a que les vieux qui restent! Les jeunes partent vers des communautés plus attrayantes! Et je les comprends. Les jeunes, ils en ont marre que l’on se réfère toujours au passé! Qu’on ait toujours la même musique! Mais quand on s’intéresse à la société, on voit bien qu’elle a considérablement changé et nous avec! Nos attentes spirituelles ont aussi changé! Il faut être une Église de témoins portant ensemble les activités et pas une Église passive, nostalgique de son passé!»

«Dans ma paroisse, dit une femme à la voix forte, il y a eu de nombreuses personnes âgées qui sont décédées ces cinq dernières années et seulement une nouvelle est arrivée: vous vous rendez compte… une personne en cinq ans! Vous savez à quoi cela me fait penser? À une petite mort, lente et douce. Mais si lente et si tranquille que personne ne s’en aperçoit!»

«C’est exactement ce à quoi j’étais en train de penser, ajoute un ancien soignant. Nos paroisses sont comme certaines personnes très âgées qui se laissent aller et s’installent dans une sorte d’immobilisme. Elles perdent le goût et le désir de vivre. Elles s’arrêtent de penser. Elles perdent l’intérêt pour ce qui se passe autour d’elles. Plus rien ne les mobilise que le passé, les souvenirs, ce qu’elles ont connu et qu’elles idéalisent. Elles tournent en rond sur elles-mêmes; et parfois se lamentent sur leur isolement ou leur solitude sans avoir conscience qu’elles ont fait le vide autour d’elles. Ainsi, certaines de nos communautés sont atteintes de ce syndrome de glissement, qui est une sorte de dépression lente, d’arrêt sur image; dépression qui n’est pas toujours visible rapidement. Progressivement, elles se replient sur elles-mêmes et tout finit par couler sur elles comme l’eau sur le parapluie, sans les atteindre. Comme si ces communautés s’éloignaient de la vie, se démobilisaient mentalement, tournaient sur elles-mêmes. Mais en gardant un attachement fort au passé, cultivant leurs souvenirs et la nostalgie des temps anciens de leur Église dans lesquels elles semblent se plaire et trouver un certain réconfort. Les personnes nouvelles ne restent pas longtemps dans ces communautés car elles sentent très vite le manque d’intérêt pour elles et pour ce qu’elles proposent, le faible dynamisme ainsi que le manque certain d’appétit spirituel.»

 

Contrepoids à l’apathie

«C’est très déprimant ce que vous dites là, répond le pasteur, et j’aurais envie de dire que vous exagérez. Mais je crois que votre analyse est pertinente. Il faudrait sans doute la creuser et chercher des réponses pour faire contrepoids à cette apathie, au manque de souffle et au progressif abandon qui est le contraire du message évangélique.»

«Ce que vous dites est très éclairant pour moi, affirme alors une personne restée jusque là assez discrète. Je sens ce glissement depuis plusieurs années et le conseil presbytéral s’épuisait à ramer à contre-courant parce qu’il faut perpétuellement essayer de convaincre les membres de la paroisse, qui résistent, dès que l’on veut mettre en place quelque chose qui sort des habitudes. Un couple est arrivé dans la paroisse il y a plusieurs mois. Et s’est mis fort en colère en voyant notre apathie, notre manque d’entrain. Et comme c’est un couple très dynamique, mobilisé, entreprenant, plein de projets intéressants, il a pris les choses à bras le corps et s’est imposé dans presque toutes les activités. Il est en train de remonter la paroisse. De nouveau il y a des jeunes, des personnes de tous âges. On a renouvelé les cultes qui sont plus participatifs et on organise des conférences ouvertes à tous sur des sujets de société qui reçoivent un accueil très favorable. Nous ne pouvons que nous réjouir de ce couple providentiel qui nous tombe du ciel. Il a redonné vie et dynamisme à la paroisse.»

«Tant mieux, répond l’ancien soignant, quand des personnes se mobilisent et se mettent au service de l’Église. Mais il ne faut pas les laisser seules. Si une communauté, trop contente d’avoir des personnes qui acceptent de faire vivre la paroisse, leur laisse carte blanche, il y a un risque, sur le moyen et le long terme, que ces humains providentiels, perçus comme de véritables sauveurs, ne s’approprient la paroisse et ne l’asservissent à leur profit, non pas économique mais spirituel. Le risque est que la paroisse devienne leur chose et qu’il y règne la pensée unique, la leur.»

«Vous avez raison, répond la personne discrète, la vigilance s’impose car la communauté est l’œuvre de tous et pas seulement de quelques personnes. Le couple dont je parle ne sera providentiel sur la durée que s’il arrive à relancer l’élan vital, à redonner aux membres de la paroisse l’énergie nécessaire pour entreprendre ensemble, se nourrir de la lecture de la Bible en groupe, confronter et conforter les points de vue théologiques, échanger sur les questions essentielles et existentielles, agir pour que les membres de la communauté sentent qu’ils y ont chacun et chacune leur place et qu’ils peuvent l’occuper à leur manière.»

«D’autant que nos contemporains ont besoin de spiritualité, ajoute le pasteur, de lieux où poser des questions essentielles et chercher avec d’autres des réponses face aux évolutions ultra-rapides de notre société, de lieux où on se décentre de soi-même.»

«Si l’Église n’est pas ce lieu là, affirme un participant en tapant sur la table avec sa main ouverte, à quoi sert-elle?»

 

Souffle de vie

Alors comment faire? Y a-t-il des recettes pour relancer une vie d’Église? L’ouvrir au monde? Remettre en question nos pratiques? Innover sans pour autant perdre notre identité propre? Les questions fusent et chacune et chacun des participants aimerait déjà trouver des réponses à ces questions qui touchent à la vie de leur Église.

«Peut-être pourrions-nous, dit l’un d’eux, prendre le temps de réfléchir ensemble et nous retrouver régulièrement avec un aidant, c’est à dire quelqu’un qui pourrait nous accompagner dans notre quête de réponses face à la perte de dynamisme de notre Église. L’échange que nous venons d’avoir me fait beaucoup de bien car lorsque j’entrevois une des causes d’un problème, il me semble que je peux trouver, avec d’autres, des solutions.»

«Par exemple, ajoute l’ancien soignant, la question de l’élan vital (vous savez, ce que les adolescents appellent la rage de vivre et que les croyants appellent eux le souffle de l’esprit) est centrale à la fois au niveau individuel mais aussi un niveau collectif. Cet élan vital ou énergie ou force physique, mentale et spirituelle est nécessaire pour vivre, s’adapter, entreprendre et changer. Lorsque l’on est jeune, personne ne pense à entretenir cette énergie. Elle fait partie de la vie. Et c’est vrai aussi pour un groupe, pour une communauté. Lorsqu’elle est en période de croissance, l’énergie est là ; elle mobilise et pousse la communauté à croître, à inventer, à se faire une place. Mais nous oublions (peut-être ne le savons-nous pas) que cet élan vital, cette énergie ou ce souffle de vie diminue en quantité au fur et à mesure que les années augmentent : une personne âgée sait qu’elle doit, au quotidien, lutter contre les pulsions ou les forces qui la poussent à se laisser aller, à lâcher prise, à rechercher le confort de ses habitudes, y compris spirituelles. La lutte est un conflit intérieur entre la vie et la mort; lutte d’un total inconfort… Plus les communautés sont composées de personnes âgées, plus elles doivent aussi lutter contre les risques de ralentissement, de démobilisation spirituelle, de perte d’intérêt qui conduisent à s’immobiliser sur les acquis et les pratiques du passé.»

«En voilà une bonne question pour commencer ce parcours de remobilisation ecclésiale, reprend une participante: qu’est-ce que c’est que vivre ? Que nous a enseigné le Christ Jésus à ce sujet? Je crois, pour ma part, que vivre, c’est être en marche, mobile, mobilisé, à l’écoute de la Parole qui déloge, déstabilise et conduit vers l’inédit, l’inattendu, l’imprévisible. Là est l’aventure de la vie. Je reconnais que cette vie-là est inconfortable…»

 

Édith Tartar-Goddet est psychosociologue. Elle vient de publier ‘Quand la toute-puissance humaine s’invite dans l’Église’, Olivétan, 2021.

Illustration: Jésus et le vieil homme par Adolf Schwarz à la Marienkirche de Leipzig (photo Schwarz Chronik, CC BY-SA 4.0).

(1) L’identité d’affiliation répond à la question «À quels groupes est-ce que j’appartiens?». Chacune et chacun est affilié·e au cours de sa vie à plusieurs groupes sociaux: professionnels, associatifs, spirituels, citoyens, politiques…

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