La Couronne et les virus - Forum protestant

«Ce qui est simple est toujours faux, ce qui ne l’est pas est inutilisable», a écrit Paul Valéry. Entre les deux, Shafique Keshavjee (interrogé par Jean-Luc Gadreau pour Solaé) parle «de la Grâce et du péché avec d’autres termes» dans son dernier livre La Couronne et les virus.

Écouter l’émission Solaé Le rendez-vous protestant (20 février 2022, présentée par Jean-Luc Gadreau et réalisée par Delphine Lemer).

 

Jean-Luc Gadreau: Je reçois ce matin Shafique Keshavjee, théologien, écrivain et jeune retraité qui plus est. Votre dernier livre s’appelle La Couronne et les virus, et si Einstein avait raison? (1). Vous le présentez comme un «testament politique et philosophique». On imagine donc qu’il compte forcément beaucoup à vos yeux. Nous allons essayer de comprendre, de décrypter pourquoi. Mais peut-être pouvons-nous, avant de véritablement commencer notre discussion, essayer de mieux vous connaître. Pour ce faire, j’ai demandé à Emmanuella Martinod de nous concocter à sa façon une sorte de petite biographie:

«Shafique Keshavjee est théologien, écrivain et conférencier. Après un parcours académique pluridisciplinaire récompensé par différents prix, ce docteur en histoire comparée des religions a été pasteur réformé pendant une quinzaine d’années en Suisse. Il y a également enseigné, notamment l’interdisciplinarité et les relations entre science et religion. C’est également en Suisse qu’il a cofondé un lieu dédié au dialogue entre les religions respectueux des convictions et des spiritualités de chacun, croyants ou non. Oui, parce que Shafique Keshavjee, c’est aussi un engagement de longue date dans le dialogue interreligieux et un goût prononcé pour la transmission et la vulgarisation. Ses écrits, qu’ils soient grand public ou adressés à des spécialistes, n’ont pas peur d’affronter des questions complexes mais tout en nuances et avec beaucoup de tact. Marié et père d’une belle fratrie, son vécu personnel n’a de cesse de nourrir son travail, de nous enrichir, pour notre plus grand plaisir.»

Jean-Luc Gadreau: Qu’est-ce que vous aimeriez ajouter, Shafique Keshavjee? Est-ce que ça vous convient?

Shafique Keshavjee: Oui, cela me convient bien! Il y a la partie publique, il y a ce qu’on peut faire en tant que professeur, pasteur, écrivain et puis il y a la partie plus familiale et comme souvent dans nos vies, l’élément le plus important ce sont les relations de famille, d’amitié, les relations qu’on vit dans un quartier, une communauté.

 

«Continuellement en recherche»

Jean-Luc Gadreau: Vous êtes d’origine indienne et votre famille n’était pas chrétienne. Comment êtes-vous arrivé à la foi protestante?

Shafique Keshavjee: J’ai d’abord envie de dire comment je suis venu à la foi chrétienne. Je me suis beaucoup impliqué dans les milieux d’Église réformée, évangélique, protestante, mais quand je suis devenu chrétien, c’est clairement le Christ qui était important. Je viens d’une famille où il y a toutes sortes de convictions et je pense que ça m’a préparé aussi pour la suite de mes engagements, pour tout ce que j’ai eu envie de vivre et que je vis encore. Une partie de ma famille est musulmane, une partie de ma famille est athée, une autre est chrétienne, il y a aussi des hindous… Il y a vraiment une très grande diversité. Mon père, qui est de tradition musulmane, est devenu athée assez rapidement en voyant les dérives mais il y a aussi de belles figures de foi musulmane dans ma famille. Je suis devenu chrétien par une longue recherche et je pense que c’est vraiment cela qui me caractérise et qui continue de me caractériser: je suis quelqu’un qui est continuellement en recherche. Ce qui m’a motivé dès le départ, c’est précisément cette pluralité de convictions: de l’athéisme jusqu’à différentes formes plus confessantes. Je voulais savoir ce qui est vrai et ce qui est vrai (dans la tradition hébraïque), c’est ce qui tient la route, ce qui est ferme, ce qui arrive à résister à l’épreuve, à l’épreuve du doute, à toutes sortes d’épreuves que nous vivons tous. Il y a vraiment quelque chose qui m’a poussé depuis mon enfance je crois, à rechercher.

Jean-Luc Gadreau: Creuser, chercher des réponses à vos questions…

Shafique Keshavjee: Chercher vraiment, et non pas simplement choisir une confession ou une tradition parce que je suis né dans telle famille ou parce que j’ai vécu une grande partie de ma vie en Angleterre ou en Suisse. Ainsi, vers l’âge de 17 ans, alors que je pensais faire des études de physique, je suis parti faire le tour du monde et cela a été l’occasion pour moi d’étudier les grandes traditions religieuses en les pratiquant: j’ai suivi des cours de yoga, j’allais dans les mosquées, dans les temples hindous, je rencontrais des bouddhistes. C’était vraiment passionnant de faire tout cela mais il y avait une soif encore plus profonde en moi et, paradoxalement, c’est en Inde, alors que je ne m’y attendais vraiment pas, que je suis venu au christianisme. Parmi toute la littérature que je possédais, il y avait aussi un Nouveau Testament qu’un ami m’avait donné. J’étais seul sur une plage pendant trois semaines et tout à coup, ce texte dont je connaissais quelques éléments a commencé à prendre vie. C’était un changement fondamental mais, en même temps, je voyais que je ne comprenais pas grand-chose. Pourtant, cela m’a mis en route. Il y a eu d’autres rencontres comme celle d’un mendiant chrétien qui m’a dit: «Tu vas bientôt découvrir la vérité».

 

Religions: «voir là où peut se greffer du divin et là où peut se greffer du diabolique»

Jean-Luc Gadreau: Nous allons faire un bond un peu plus tard dans votre parcours pour évoquer votre formation auprès de Francis Schaeffer, un philosophe et théologien américain de renom et qui a réalisé pas mal de choses, d’écrits, qui a aussi construit une forme de théologie. Peut-être pourriez-vous nous en dire un mot, car j’imagine qu’il a influencé votre parcours?

Shafique Keshavjee: Oui, il y a beaucoup de personnes qui m’ont influencé, comme Dietrich Bonhoeffer ou d’autres. À ce moment-là de ma vie, je n’avais pas du tout connaissance de ce mouvement en Suisse appelé l’Abri et c’est en Inde, quand je suis devenu chrétien, que l’on m’en a parlé, alors même que je venais de Suisse! Et c’est en retournant en Suisse que j’ai rencontré Francis Schaeffer, un pasteur presbytérien avec une théologie évangélique. Ce que j’ai tout de suite aimé chez lui, c’est qu’il avait ce sens très fort de la recherche, précisément. On peut confronter la foi chrétienne à toutes les visions du monde, à toutes les philosophies, à toutes les réflexions, à tout ce qui se passe dans la société et, si la foi chrétienne est vraie, ça va tenir la route. C’est cela qui m’a donné un moteur très important pour ma vie.

Jean-Luc Gadreau: Vous avez ensuite été pasteur pendant une quinzaine d’années dans l’Église réformée du canton de Vaud, en Suisse, mais à côté vous vous êtes spécialisé en histoire comparée des religions et cela s’est aussi traduit par plusieurs engagements soutenus dans le dialogue interconfessionnel et interreligieux. D’ailleurs, en écoutant votre témoignage de vie, on en comprend les raisons.

Shafique Keshavjee: J’ai d’abord commencé par des études en sciences humaines parce que je voulais confronter ma foi au doute, voir si cela valait la peine que je continue ma vie là-dessus. À l’époque, il y avait le marxisme et la psychanalyse qui étaient très forts. Ensuite, j’ai fait des études de théologie et j’ai confronté ma foi aux éléments plus critiques. Ce n’était pas une théologie confessante, c’était une théologie traditionnelle, historico-critique, etc. où j’ai beaucoup reçu mais dont j’ai vu aussi les limites. En avançant, je me suis rendu compte que mes connaissances des différentes traditions religieuses restaient faibles. C’est la raison pour laquelle j’ai fait ma thèse sur Mircea Eliade et c’est effectivement pourquoi je me suis très vite impliqué par la suite dans le dialogue œcuménique. Je voyais toutes ces tensions entre les Églises et je crois que c’est ce qui m’a marqué dans mes études. Comment se fait-il que ce message de l’Évangile, qui est si magnifique, et que le Christ, qui est une figure si magnifique, aient pu générer tant de haine et de violence (et notamment à l’égard des Juifs, c’est scandaleux), de Chrysostome à aujourd’hui en passant par Luther. J’avais besoin de comprendre…  et le Christ nous appelle à être des artisans de paix! Je voulais vivre autrement ces relations œcuméniques interreligieuses.

Jean-Luc Gadreau: En préparant notre rencontre, j’ai eu l’occasion de lire un article à votre sujet dans le magazine Christianisme aujourd’hui où vous dites (je vous cite): «Toutes les constructions religieuses sont humaines et sur l’humain se greffe du divin et du diabolique. Certains s’imaginent que le même divin s’exprime partout: non, c’est faux. D’autres s’imaginent que tout ce qui est en dehors du christianisme est diabolique et ils n’arrivent pas à reconnaitre hors de leur foi des intuitions qui soient belles. C’est aussi faux». En quelque sorte, vous n’aimez pas  les simplifications faciles et qui auraient tendance à enfermer?

Shafique Keshavjee: Tout à fait. On peut effectivement dire que, de toute façon, toutes les religions sont des illusions – c’est la critique qui vient de l’athéisme. On peut aussi dire que toutes les religions sont de l’ordre du divin, que c’est le même dieu qui s’exprime. Mais lorsqu’on les compare, on voit qu’il y a trop de différences. Dire que toutes les religions sont diaboliques, c’est faux aussi parce qu’il y a des éléments de vérité et de beauté partout. Il faut prendre au sérieux la dimension humaine des traditions religieuses car ce sont d’abord des humains qui essaient de donner sens à leur vie en créant des rituels, des dimensions artistiques, cultuelles, etc. Prenons cela au sérieux: cela permet d’analyser les phénomènes religieux, de voir là où peut se greffer du divin et là où peut se greffer du diabolique. On en parle très peu mais il peut aussi se greffer du diabolique dans les systèmes religieux.

Jean-Luc Gadreau: Peut-être pourriez-vous nous expliquer, simplement, ce que vous entendez par diabolique?

Shafique Keshavjee: Le diabolique, c’est ce qui va diviser. Ce sont vraiment les forces du mal qui vont pervertir ce qui est beau et cette perversion du beau se trouve dans n’importe quel système humain. On a pu le voir dans le christianisme où il y a des perversions, des choses extrêmement belles qui ont été malheureusement perverties et qui continuent de l’être, mais on les trouve aussi partout et l’agent de cette perversion, c’est bien évidemment l’être humain. Il y a aussi cette force que Jésus reconnaissait, cette force qu’il appelait Satan, l’Accusateur ou le Diable et qui est une force qui n’est pas du tout l’égale de Dieu mais qui va mystérieusement révéler ce qui est négatif en l’humain et l’utiliser contre l’homme, contre les humains.

 

«Parler de la Grâce et du péché avec d’autres termes»

Jean-Luc Gadreau: Je vous propose maintenant d’aller plus précisément au cœur de votre livre, La Couronne et les virus, et si Einstein avait raison? Vous le présentez comme un «conte moderne».

Shafique Keshavjee: Je me suis rendu compte que, moi le premier, j’avais besoin d’imaginaire et de récits. Un des livres qui m’a le plus marqué, c’est Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Ce n’est pas à proprement parler un traité de philosophie mais on peut s’identifier aux personnages. Et moi aussi, j’ai constamment voulu jouer dans mon écriture avec des éléments se rapprochant plus du roman, comme dans Le Roi, le sage et le bouffon (2). C’est un conte qui fait intervenir des personnages à travers lesquels on peut dire des choses qui à la fois sont moi mais pas du tout moi et à travers lesquels on peut avoir une densité humaine qu’un auteur ne peut pas avoir. Par exemple, l’un des personnages qui intervient s’appelle Gamzu. C’est un Juif magnifique qui rit, qui danse et qui résume toute sa théologie en disant que tout à un sens. Cela veut dire que Dieu préside l’Histoire. Et cela semble choquant de dire que tout a un sens! À partir d’un conte dans lequel toutes sortes de personnages interviennent, on aborde les grandes questions de la vie mais sous une forme légère et avec une intrigue, aussi, pour tenir le lecteur jusqu’à la fin du récit.

Jean-Luc Gadreau: Est-ce que vous êtes d’accord avec moi si je raccroche cela à la parabole, à la forme que Jésus utilisait dans son expression au monde: raconter des histoires qui avaient un sens profond, possible, à condition bien sûr d’ouvrir nos oreilles et nos cœurs?

Shafique Keshavjee: Tout à fait. Pour moi, Jésus est clairement le modèle par excellence, même si je ne me compare pas à lui ou sa capacité d’écriture à la mienne! Jésus avait cet art, en effet, de raconter des paraboles, et il savait que les paraboles sont des histoires. Toute la Bible est finalement une somme d’histoires à partir desquelles on peut s’identifier, faire un bout de chemin, être déplacé. Le conte est aussi l’occasion de faire cheminer le lecteur ou la lectrice.

Jean-Luc Gadreau: Dans La Couronne et les virus il y a des virus et puis il y a la Couronne avec un C majuscule.

Shafique Keshavjee: On y parle beaucoup de virus et de coronavirus, bien sûr.

Jean-Luc Gadreau: Vous l’évoquez d’ailleurs très concrètement dans votre livre.

Shafique Keshavjee: Bien sûr, puisque l’histoire se situe de nos jours et que la personne clé avec qui je dialogue est une femme chinoise qui est médecin, qui aime le taoïsme et qui découvre les trésors de la foi chrétienne. Il y a donc le virus très concret, mais j’avais envie de montrer qu’il y a d’autres virus et la Bible va parler de ces autres virus que sont la méfiance, la méchanceté. Jésus va constamment parler de ces virus même s’il ne va pas utiliser le mot virus.

Jean-Luc Gadreau: On revient dans le diabolique, en quelque sorte.

Shafique Keshavjee: On revient dans le diabolique mais ce qui est toujours intéressant avec le diabolique, c’est que ça se greffe sur l’humain. Le diabolique, ce n’est pas simplement une force qui vient de l’extérieur: elle est créée à partir de nos paradoxes et de nos dérives. C’est le fait de rater la cible (c’est le mot péché dans la Bible). J’avais envie de parler du péché mais sans utiliser directement le péché. Virus, ça pouvait dire quelque chose d’un poison parasitaire, ça parasite nos relations en société, individuelles, dans notre vie intérieure, etc. Et aussi – puisque le but ce n’est pas seulement de parler des virus – la Couronne.

Jean-Luc Gadreau: Oui, ce C majuscule!

Shafique Keshavjee: Alors la Couronne, pour moi, c’est une image de la Grâce. C’est une image de la manifestation de Dieu. Le mot Dieu aujourd’hui est devenu compliqué pour beaucoup de personnes et pour toutes sortes de raisons. Il y a des expériences négatives… Mais la Couronne nous dit quelque chose de ce mystère de la vie qui nous couronne de bonté, qui nous couronne de grâce, qui relève notre identité, qui fait que nous sommes des êtres humains quelle que soit notre condition dans la vie. On peut être quelqu’un de très simple dans la société mais Dieu nous voit autrement, il nous couronne de vérité et de grâce. J’avais donc envie de parler de la Grâce et du péché avec d’autres termes: la Couronne et les virus. Tout le monde parle de coronavirus sans se rendre compte que, peut-être, ces deux mots résument la théologie chrétienne.

 

«Dans toutes les impasses, il y a un passage»

Jean-Luc Gadreau: C’est très intéressant et c’est à découvrir dans votre livre. Nous avons eu une émission consacrée à Martin Luther King dernièrement avec l’un de vos collègues suisses, le pasteur Serge Molla (3). Avec vous aussi, il est question d’un rêve, un rêve troublant même, dites-vous au début du livre. C’est le point de départ de toute cette histoire.

Shafique Keshavjee: Ce rêve est un vrai rêve. Il y a des choses qui sont de l’ordre de la fiction dans le livre mais le rêve, lui, est vrai. J’étais en période sabbatique quand il y a eu la pandémie et, une nuit, j’ai eu un rêve où une personne chinoise m’interpellait, me demandant: «Et Dieu dans tout cela?». Je pense que beaucoup de personnes se posent éventuellement la question mais le fait que ce soit une personne chinoise, cela m’a mis en route et la première chose que j’ai faite est d’aller voir ce qui se passait à Wuhan. J’ai vu qu’on y trouve des Églises chrétiennes très vivantes, très dynamiques. Quand on pense à Wuhan, tout le monde pense à la pandémie, en oubliant tous ces chrétiens très actifs qui ont témoigné de façon magistrale. À partir de là, j’ai eu envie d’être en dialogue avec une personne chinoise, cela m’a donné la trame narrative. Parce que la Chine, ce n’est pas seulement ce monde des multinationales qui domine l’Occident au niveau financier et économique, il y a aussi une culture incroyable et un dynamisme des Églises chrétiennes très étonnant. Certains disent que dans 20 ou 30 ans, le pays où il y aura le plus de chrétiens au monde ce sera la Chine. J’avais envie que nous puissions porter un regard différent sur la Chine.

Jean-Luc Gadreau: Un livre, ça se lit, a fortiori ça se découvre, et surtout un livre comme celui-là où il y a une vraie part de mystère, cela offre (j’oserais dire) un peu de suspense. Parce qu’on se pose des questions, parfois on ne sait pas trop ce qu’il se passe, ni qui se cache derrière certains personnages… On ne va pas trop en dévoiler, parce que j’ai envie de dire aux gens d’aller le découvrir par eux-mêmes, mais qu’est-ce que vous pourriez en dire de plus? Quel est le message que vous souhaitez transmettre puisque vous parlez, encore une fois, de «testament politique et philosophique»? D’ailleurs, vous n’utilisez pas le terme spirituel?

Shafique Keshavjee: J’aurais pu utiliser le terme spirituel mais je trouve que c’est un mot qui est très galvaudé aujourd’hui.

Jean-Luc Gadreau: C’est peut-être une façon de se protéger d’une idée qu’on pourrait se faire trop vite sur l’ouvrage.

Shafique Keshavjee: Voilà. Mais il y a aussi bien évidemment une dimension spirituelle dans ce livre. Si j’ai pris le sous-titre Et si Einstein avait raison?, c’est parce que cette citation résume pour moi les choses essentielles. Je me permets de la relire rapidement. Voici ce qu’Einstein a dit: «Si l’on sépare le judaïsme des prophètes, et le christianisme tel qu’il fut enseigné par Jésus-Christ de tous les ajouts ultérieurs, en particulier ceux des prêtres [on pourrait rajouter: ceux des pasteurs], il subsiste une doctrine capable de guérir l’humanité de toutes les maladies sociales». C’est impressionnant! Ce n’est pas un pasteur qui le dit, c’est Einstein! Alors je ne récupère pas du tout Einstein, parce qu’Einstein était un Juif qui était plutôt proche de Spinoza et qui avait un Dieu un peu abstrait, mais le fait qu’il reconnaisse qu’il y a ce trésor de la foi chrétienne, des prophètes, de Jésus qui ont façonné nos sociétés et qu’il y a de quoi guérir notre société de toutes ces maladies sociales (et moi je rajoute ses maladies spirituelles, politiques, économiques ou familiales), ça m’a intéressé. Je pense que c’est cela qui est véritablement au cœur de ce livre mais je l’explore et je le décline dans toutes sortes de domaines: la vie intérieure, la méditation, les rapports au sein d’une famille, etc. J’ai essayé de dire la complexité (le terme complexité me tient très à cœur) mais avec des mots qui rendent cette complexité un peu plus simple.

Jean-Luc Gadreau: J’allais dire: une complexité très abordable finalement parce que, que l’on soit protestant, catholique, croyant ou non, c’est un livre qui se lit très simplement. On n’est pas obligés d’avoir déjà des convictions pour aller lire ce livre. C’est un point important: il est vraiment ouvert à tous.

Shafique Keshavjee: Je voudrais rappeler ces paroles de Paul Valéry: «Ce qui est simple est toujours faux, ce qui ne l’est pas est inutilisable». Donc si c’est simple, trop simple, c’est faux! Un simplisme ne va pas. Si on va trop vers la complexité, on ne sait pas comment faire, on ne sait pas comment communiquer et on est obligés de simplifier. Mais on doit traverser la complexité et, pour le dire plus simplement: dans nos vies, sans être philosophes, nous sommes tous dans des relations pétries d’ambiguïté, d’ambivalence, de souffrance et nous avons besoin de prendre tout cela et en même temps de trouver un passage. Si je devais résumer cela par une autre phrase qui me tient à cœur dans ce livre, ce serait cette parole forte: «Dans toutes les impasses, il y a un passage».

 

«Quelqu’un qui va mettre en lumière toutes nos vies»

Jean-Luc Gadreau: Et puis, il y a une chanson dans La Couronne et les virus qui est évoquée c’est Imagine de John Lennon. Pourquoi avoir choisi ce titre?

Shafique Keshavjee: Il y a quelque chose d’extraordinaire dans cette chanson et en même temps quelque chose dans lequel je ne me retrouve pas du tout. J’avais en fait en tête une patineuse coréenne qui s’appelle Kim Yuna et qui a été championne olympique (elle a même porté la flamme en Corée). Or, Kim Yuna a dansé sur ce titre et c’est magnifique. De plus, j’ai découvert que Kim Yuna était devenue chrétienne et je trouve intéressant d’avoir ce lien. Lennon qui dit «plus de religion, plus de ciel, plus de terre», c’est quand même magnifique… de l’ordre d’un rêve. Mais voilà, ça va trop loin d’après moi.

Jean-Luc Gadreau: Comme quoi parfois, les petites choses nous permettent aussi d’être inspirés, d’écrire. À propos d’écriture, il y a dans Solaé une rubrique incontournable, c’est le rendez-vous avec la Parole, l’Écriture qui est aussi Parole. Le texte biblique que nous allons citer se trouve dans la Seconde épître à Timothée (4, 7-8).

«J’ai combattu le bon combat, je suis allé jusqu’au bout de la course, j’ai gardé la foi. Et maintenant, le prix de la victoire m’attend, c’est la couronne du salut que le Seigneur, le juste juge, me donnera au jour du Jugement. Il ne la donnera pas seulement à moi, mais à toutes les personnes qui attendent avec amour le moment où il se manifestera.»

Ce texte biblique, on peut le lire aussi dans La Couronne et les virus. Il est là au cœur de ce texte, très concrètement cité. Que vous inspire-t-il aujourd’hui et pourquoi l’avoir choisi?

Shafique Keshavjee: À première vue, lorsqu’on entend parler de jugement, ce sont des réalités qui font peur. Souvent on ne parle même plus de cela dans nos Églises parce que les gens sont affolés par l’idée de jugement. Si j’en parle c’est d’abord parce que Jésus parlait de jugement. Il ne s’agissait pas d’un jugement comme nous l’entendons, un juge terrible et terrifiant qui va nous écraser, mais de quelqu’un qui va mettre en lumière toutes nos vies. Nous travaillons tous pour la justice sur Terre (en même temps, la justice est limitée) avec l’espérance d’une justice transcendante. Il y a un amour réel, un amour transcendant, il y a une justice réelle, une justice transcendante. La Bible nous rappelle l’importance de cette justice et nous rappelle qu’un jour, nous allons nous trouver face à face avec notre créateur. Il y aura un jugement et, en même temps, ce texte nous dit que celui qui nous accueille en Christ, ce n’est pas pour nous condamner. Le Christ a été condamné pour nous. Le Christ a été jugé à notre place. Nous sommes déjà jugés. Aucun de nous n’est parfait, aucun de nous n’est juste, mais il y a cette Couronne de justice qui nous est proposée. Bonhoeffer disait: «Nos jugements sont toujours avant-derniers, seul le jugement de Dieu est dernier». On n’a pas le droit d’avoir des jugements. Mais, si cela paraît dans le livre, c’est parce que le lanceur d’alerte Li Wenliang, qui est le premier à avoir averti de la pandémie et qui est mort suite à cela, a cité ce texte dans son testament. Je trouvais impressionnant de voir que, lui, qui était un chercheur, ait dit: «J’ai été jusqu’au bout, je suis mort à cause de cette pandémie mais tout ne s’arrête pas à la mort et il y aura la couronne de justice qui m’attend». Cela me permettait de faire le lien bien évidemment avec le titre La Couronne et les virus.

Jean-Luc Gadreau: Qu’est-ce que vous auriez envie d’ajouter pour terminer, ce qui vous semble important en terme d’espérance pour les temps actuels que nous vivons et qui ne sont pas franchement toujours très engageants vers l’avenir?

Shafique Keshavjee: Pour moi, d’après la tradition biblique, il y a toujours une polarité de valeurs qui vont ensemble: amour et justice, liberté et solidarité… Et c’est vraiment la force de la tradition biblique que de dire qu’on ne peut pas séparer les deux. Donc, s’il fallait résumer, j’ai envie de dire que les mots importants, c’est racines et ouverture. Dans un temps de trop grande ouverture, on a besoin de retrouver les racines. Dans un temps où les racines sont trop enfermantes, on a besoin de rappeler l’ouverture. Je pense que c’est cette polarité-là entre racines et ouverture qui est vraiment quelque chose de fondamental et qui constitue l’héritage judéo-chrétien. C’est vraiment cela que j’ai envie de dire: l’héritage dû aux chrétiens, ce sont les trésors par excellence que sont la personne du Christ et le texte biblique. Ce dernier tend à être marginalisé… J’aimerais tellement que les gens redécouvrent avec fierté les Évangiles. Le sens de mon livre – comme de tous mes livres – c’est constamment de ramener au Christ et de revenir aux Évangiles. Je rappelle pour terminer cette parole de Victor Hugo dans son roman Claude Gueux: «Le livre le plus philosophique, le plus populaire, le plus éternel, est l’Écriture sainte. Ensemencez les villages d’évangiles. Une Bible par cabane». J’appelle donc vraiment à cette redécouverte, qu’on soit croyant ou pas. Un Luc Ferry, qui est plutôt un agnostique, disait que sur une île déserte il prendrait l’Évangile de Jean avec lui. Il faut pouvoir revenir aux Évangiles, se laisser interpeller par ce texte qui a, ne l’oublions pas, fécondé notre civilisation et la France.

 

Transcription effectuée par Pauline Dorémus

Illustration: point de contrôle dans le village de Wuyan (province chinoise du Shantong) en janvier 2020 (photo Ngguls, CC BY-SA 4.0).

(1) Éditions Saint-Augustin et HET-PRO

(2) Le Roi, le Sage et le Bouffon. Le grand tournoi des religions, Seuil, 1998.

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