Sous-titré ‘En quoi la pandémie du Coronavirus d’ores et déjà nous interpelle’, ce texte du théologien Gérard Siegwalt constate que la crise sanitaire a remis au premier plan «l’église de maison, de voisinage soit territorial soit de sensibilité». Ces «ecclésioles», «loin d’être seulement une sorte de pis-aller» dû aux conditions actuelles, dessinent un nouveau type d’Église tenant mieux compte de la nécessité de pratiques inter-confessionnelles, de «l’insuffisance ministérielle croissante» et de la «réalité diasporique de l’Église».

Texte publié dans le numéro 2020/4 de Foi&Vie.

 

 

Refondation de la société. On en parle, en prenant conscience de la nécessité urgente de remédier aux injustices sociales criantes qui apparaissent avec une grande évidence.

Refondation de la civilisation. On en parle, en prenant conscience des effets pervers de l’économie libérale de marché et du capitalisme financier.

Refondation de l’Église. Parlons-en, à l’occasion du confinement qui rend impossibles les assemblées liturgiques habituelles et ne permet la participation et l’accompagnement des fidèles que par le truchement des médias, publics et privés.

1. On le sait: l’Église n’est pas réductible aux bâtiments ni aux assemblées liturgiques, pour précieux voire toujours à nouveau essentiels qu’ils soient.

Le temple de Dieu est là où est le Christ, et le Christ est là où est Dieu. «Vous êtes le temple de Dieu, de l’Esprit Saint», dit l’apôtre Paul (1 Corinthiens 3,16 ; 6,19).

Il y a là des ressources peu et en tout cas insuffisamment explorées pour l’être-Église, le vivre-Église.

2. Jeudi saint: une église de maison. Un couple se prépare vers le soir à célébrer la sainte Cène autour de la table basse de la pièce commune. Lectures bibliques, de l’Ancien et du Nouveau Testament, telles que proposées pour cette occasion; long moment – respirant – de déposition des intentions de prière dans l’ouverture à – et la communion avec – toute l’humanité et avec toute l’Église universelle dans leur détresse et leur espérance; paroles d’institution de la Cène et prière eucharistique conclue avec la prière du Notre Père; communion sous les deux espèces, silence et bénédiction.

Trois jours après, à Pâques, dans le culte retransmis en Eurovision depuis Lausanne, les téléspectateurs concernés étaient invités à préparer chez eux pain et coupe pour communier à la sainte Cène qui allait être célébrée.

3. Sacerdoce universel – commun – des baptisés. La succession apostolique est celle de l’Église; c’est elle qui est apostolique. Elle est également celle, dans et avec et pour l’Église, du sacerdoce ministériel particulier, ministère de communion, autrement dit du ministère ordonné. Celui-ci est essentiel à l’Église, mais l’Église ne se réduit pas à lui : le Christ vivant, à Emmaüs, s’atteste dans sa présence sacramentelle à deux pèlerins qualifiés simplement de disciples et clairement distingués des Onze. Le ministère particulier dans l’Église, institué par le Christ, est ordonné au sacerdoce commun, à son service. Les baptisés ne sont pas simplement des accompagnés voire des assistés mais aussi des acteurs d’Église. Acteurs pas uniquement dans le sens de la mission de l’Église au sein de l’humanité mais également au sens de son être-Église, son vivre-Église.

4. Le confinement actuel révèle une nouvelle possibilité de l’être-Église, du vivre-Église: l’église de maison, de voisinage soit territorial soit de sensibilité. Sur le modèle de l’Église primitive (Actes 2, 46), les petits cercles pieux – les ecclésioles – ont toujours existé, sous une forme ou sous une autre, à l’intérieur de l’Église et, depuis qu’elle s’est divisée, à l’intérieur de chacune d’elles. Distincts du monachisme et des congrégations religieuses à vie, ils sont des lieux d’Église particuliers, soit pour vivre non pas simplement la condition chrétienne mais pour vivre l’Église dans les conditions de la quotidienneté de l’existence humaine, soit pour compenser un manque ressenti d’Église, soit encore pour être des sortes de laboratoires d’Église. Ces groupes d’hommes et de femmes se savent d’Église, coordonnés à elle, sont pour ainsi dire des appoints d’Église, sur lesquels l’Église peut compter pour son être-Église, son vivre-Église.

5. On peut rapprocher, pour les distinguer, ces ecclésioles des églises de maison telles qu’elles sont nombreuses dans la mouvance évangélicale. À la différence des premières, ces dernières se considèrent – et se vivent – comme autosuffisantes; à ce titre elles sont congrégationalistes, sans pour autant nier l’Église plus vaste mais sans pourtant ressentir le besoin d’un lien organique avec elle. Elles ressortissent d’une ecclésiologie se situant entre le type sectaire (à tendance exclusiviste) et le type charismatique : à ce titre elles peuvent être considérées comme évolutives. La question posée par l’existence d’un côté d’églises de maison intra-Église et de l’autre côté d’églises de maison extra-Église est la suivante : celles-là sont-elles susceptibles de devenir un lien – un chaînon – avec celles-ci, et pour ces dernières un lien – un chaînon – avec l’Église? Ce qui, sans aucun doute, serait salutaire pour toutes les parties-prenantes.

6. Pour ce qui est des églises de maison intra-Église (quelle que soit l’Église particulière concernée), leur possibilité révélée par l’actuel confinement et leur légitimité fondée dans le sacerdoce universel – commun – des baptisés appellent leur prise en compte par l’Église, et cela à un double titre.

– Premièrement, ces églises de maison (ou de voisinage) ne sont pas généralement – et n’ont pas vocation à être – confessionnelles; elles réunissent tout normalement des chrétiens qui se découvrent comme étant chrétiens ensemble, et qui découvrent la richesse tonifiante et exigeante de cet être-ensemble de personnes venant d’horizons et aussi d’Églises différentes. Les églises de maison : des lieux d’inter-ecclésialité et à vrai dire de catholicité transconfessionnelle vécue. Il y a là une pierre d’attente pour la refondation de l’Église dans son unité et dans sa catholicité.

– Secondement, et dans l’immédiat, il relève de la responsabilité de chacune des Églises concernées non seulement de constater et de reconnaître tout à la fois la possibilité et déjà, ici et là, la réalité de telles ecclésioles, mais de les favoriser grâce à une théologie du laïcat en veillant à la formation de chrétiens adultes, libres et responsables, et en accompagnant ces églises de voisinage. Cet accompagnement vise tout à la fois à les soutenir et à les fortifier dans leur vie propre tout en les ouvrant les unes aux autres comme constitutives du tissu de l’Église, et à les aider tout comme les Églises concernées elles-mêmes à penser théologiquement et spirituellement la communialité ecclésiale déjà transconfessionnelle s’exprimant ainsi.

7. Il va de soi que les églises de maison ne sont pas – et ne sauraient être – des substituts d’Église, rejetant celle-ci à la périphérie. L’Église est plus vaste, plus riche, théologiquement et spirituellement, et en elle est présente le ministère ordonné particulier, le sacerdoce ministériel, avec sa vocation de ministère de communion. Lieux particuliers d’Église, les églises de maison contribuent de leur côté à la vie et à la richesse de l’Église, dans leur spécificité à elles et leur lien à l’Église. Chaque église de voisinage: ecclesiola in ecclesia. Se pose donc la question de la coordination non pas seulement des églises de maison comme telles mais aussi de leurs membres avec les Églises concernées.

Trois choses apparaissent à ce propos.

– Premièrement, les différents membres gardent, chacun, son insertion ecclésiale propre et donc sa responsabilité dans et avec et pour l’être-Église de son Église propre, comme expression chaque fois particulière (du fait de la pluralité des Églises) de l’Église du Christ. C’est leur appartenance ecclésiale ainsi entendue qui les porte dans leur participation à une église de maison, avec laquelle ils partagent les valeurs spécifiques de leur tradition ecclésiale propre, tout comme ils s’y ouvrent avec discernement aux valeurs d’autres traditions ecclésiales représentées. À l’inverse, ils apportent à leur Église, par leur être et selon que cela leur est donné, la réalité d’Église vécue dans leur église de maison.

– Deuxièmement, dans le contexte de confinement lié à la pandémie, on peut imaginer que l’Église rejoigne les fidèles grâce aux possibilités des médias ; c’est bien ce qu’offrent, depuis longtemps, les émissions religieuses de toutes sortes retransmises par la radio, la télévision, d’autres canaux encore. On peut imaginer également qu’il y a un certain nombre de personnes qui se satisfont de cela et n’aspirent pas à plus: il existe, au-delà de l’Église visible, une sorte d’aura chrétienne qui porte – et que portent – ces personnes et dont on ne peut que reconnaître non seulement la réalité mais aussi la valeur. Mais l’Église réellement vécue, aussi pour avoir cette aura, est le fait d’hommes et de femmes, d’enfants et de jeunes, de bien-portants et de malades, venant de tous les horizons sociaux, professionnels, culturels, bien réels: elle est incarnée dans des personnes essayant de vivre leur sacerdoce commun de baptisés, et dans des personnes appelées au sacerdoce ministériel. De même que la condition chrétienne implique la corporéité, l’Église a également sa corporéité, celle de ses membres, de ses bâtiments, ses institutions, ses traditions, ses assemblées.

C’est là que, dans les conditions présentes mais pas seulement: aussi dans la réalité diasporique de l’Église de plus en plus fréquemment donnée et liée aussi au fait de l’insuffisance ministérielle croissante dans certaines régions de notre propre pays comme également d’ailleurs, les églises de maison, de voisinage, représentent un appoint d’Église dont on peut penser que, loin d’être seulement une sorte de pis-aller, il représente un véritable enrichissement de l’être-Église. Cela invite à développer une ecclésiologie dans laquelle les églises de maison ont leur pleine place relative, c’est-à-dire reliée au reste de l’Église.

– Troisièmement, une implication des églises de maison, vu leur caractère non essentiellement confessionnel mais inter-ecclésial, est la création d’un nouveau ministère d’épiscopè, en responsabilité de la communion inter-ecclésiale. J’ai développé ce point à d’autres occasions et y renvoie.

8. L’Église toujours est en chemin – ecclesia semper reformanda –, toujours en situation d’aggiornamento. L’Esprit la pousse de l’intérieur, et l’Esprit la pousse de l’extérieur ; c’est dans la conjonction de ces deux poussées qu’elle trouve son chemin de vie.

Cette évolutivité de l’Église, signe de sa vie, inquiète certains de ses membres, à cause de leur besoin de sécurité et de leur attachement à l’Église – imaginée – toujours la même. Mais l’intégrisme, s’il a raison de rappeler la nécessité de la fidélité aux fondements, devient, quand il fige ces derniers dans le passé, un réduit de conservation d’Église, fermé sur lui-même et se coupant de l’Esprit qui souffle ailleurs. L’intégrisme doit être aidé, à cause du Vivant et pour son salut, à s’ouvrir au-delà de sa fermeture : l’Esprit œuvre toujours dans le sens d’ébranler les tombeaux et ses gardiens, et il fait naître à la vie hors tombeau, incertaine mais marquée par la promesse du Royaume et donc vécue, avec un esprit de discernement, dans la foi.

Chemin synodal de l’Église : il réunit tous ses membres et dépasse la tentation – inhérente aux organes de direction de l’Église et donc pour les directives de toutes sortes données, lorsqu’elles s’éloignent de ce chemin – du rétrécissement ministériel de l’Église. Ce chemin se heurte dans l’Église catholique-romaine à l’eucharistie en tant que prise comme Machtzentrum des Klerikalismus – monopole du pouvoir des clercs –, et ce dernier trouve dans le protestantisme, en tout cas comme velléité toujours à surmonter, ici et là tels équivalents. La conversion à l’Église est l’implication constante du chemin synodal. Et n’est-elle pas, dans les conditions actuelles du confinement – mais plus généralement de la croissante diasporisation de l’Église dans de nombreux pays – l’appel de l’Esprit à l’Église, l’appel à de nouvelles ressources d’Église à explorer?

Pâques 2020

 

Illustration: cène à domicile dans une paroisse bavaroise en septembre 2020.

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