Gaza, une perspective personnelle - Forum protestant

Gaza, une perspective personnelle

«L’histoire récente et tragique de Gaza a suivi mon histoire personnelle.» Israélien de l’extérieur, Eran Shuali raconte comment le conflit a résonné chez lui et ses proches, en Europe comme en Israël, depuis l’opération Plomb durci en 2008 jusqu’à la guerre actuelle en passant par le 7 octobre.

Témoignage publié dans le numéro Guerre ou guerre ? de Foi&Vie.

 

 

Presque deux ans depuis le début de la guerre à Gaza, je voudrais partager quelques-unes de mes expériences en lien avec cette guerre. Je sais que ma démarche est prétentieuse: les lecteurs et lectrices feraient mieux de s’intéresser à la manière dont cette guerre a été menée (bombardement massif d’habitations privées, villes entières rasées, famine provoquée) et aux témoignages des victimes (1) qu’à mes expériences marginales vécues loin du lieu et de la terreur de la guerre. Si je me mets néanmoins à écrire, c’est que j’ai le sentiment d’être témoin d’un événement sur lequel on a le devoir de jeter toute la lumière possible. Je cherche donc à le faire dans la limite de mes moyens en me focalisant sur ce que j’ai observé moi-même.

 

L’histoire récente et tragique de Gaza a suivi mon histoire personnelle. En 2008, Avital a voulu qu’on essaie de retourner vivre en Israël après quelques années passées à Paris. On a déménagé début octobre. C’était assez compliqué pour moi. Deux mois plus tard, c’était le début de l’opération Plomb durci. Le nom de l’opération est repris d’une chanson d’enfants que l’on chante en famille lors de la fête de Hanoukka, qui avait lieu en même temps: «Mon professeur m’a donné une toupie en plomb durci…». Choix cynique que d’associer l’expression enfantine aux bombardements massifs des villes gazaouies.

 

Je me suis mis à aller aux manifestations contre la guerre qui se déroulaient à Tel Aviv devant le quartier général de l’armée, pas loin de chez nous. On y était très peu nombreux, peut-être 100 ou 200 personnes. Après les manifestations, c’était la fête de Hanoukka et on se retrouvait en famille pour allumer les bougies et manger les beignets. Mon cousin me demande comment je me sens après le retour au pays. Il se moque de moi quand je lui dis que le nombre de gens à la manif me déprime: «À part la diminution du ‘camp de la paix’, y a-t-il d’autres problèmes ?».

 

La dernière manifestation, alors qu’on sentait que la guerre allait se terminer, est la plus grande. Même mes parents se joignent à moi, alors que jusque là ils trouvaient que la guerre était plutôt justifiée, vu les tirs de roquettes sur les communes du sud proches de Gaza. Environ 1400 personnes sont tuées à Gaza durant la guerre: ce chiffre semblait astronomique à l’époque.

 

Dans les années qui suivent, je reste fixé sur l’expérience de Plomb durci. J’y reviens régulièrement dans les discussions parfois échauffées avec mon père: «Comment avons-nous pu tuer autant de gens: des enfants, des civils ?», etc. Il avance plusieurs arguments: en temps de guerre, on doit laisser à l’armée une certaine liberté pour qu’elle puisse accomplir ses missions; l’État a le devoir de protéger ses citoyens; d’autres pays occidentaux ont fait la même chose. Quant au dernier argument, je mets plusieurs années à penser au contre-argument simple qui consiste à distinguer les atrocités du passé (que l’on peut regretter) et celles du présent qu’il faut surtout arrêter.

 

Je n’ai presque pas de souvenirs des opérations suivantes qu’Israël mène dans la bande de Gaza, même de celle qui fait encore plus de morts que Plomb durci (opération Rocher robuste l’été 2014). Nous habitons alors à Strasbourg, je fais ma thèse et c’est la naissance de nos deux filles.

 

Une fois où mon père nous rend visite, je l’interroge sur les massacres de Sabra et Chatila. Mon père a travaillé pour le Mossad et, au début de sa carrière, il faisait partie de l’équipe qui soutenait les milices chrétiennes du parti phalangiste pour que celui-ci puisse prendre le pouvoir au Liban. Il aime bien raconter comment il dînait avec Bachir Gemayel et parler des restaurants de Beyrouth. Mes parents rappellent souvent qu’il m’apportait du chocolat suisse du Liban; il n’y en avait pas à l’époque en Israël. J’avais deux ou trois ans. Le plan du Mossad a foiré. Après avoir été élu président du Liban, Bachir Gemayel a été assassiné en septembre 1982. Pour se venger, ses milices ont massacré entre 1000 et 3000 Palestiniens dans les quartiers de Sabra et Chatila à Beyrouth, l’armée israélienne présente sur le terrain soutenant l’opération ou en tout cas fermant les yeux. Je lui demande si, au vu des massacres, il regrettait son implication dans l’affaire libanaise. «À l’époque on pensait que c’était pertinent», dit-il. L’aspect moral de la question semble le surprendre. Je pense qu’il ne s’est pas encore interrogé là-dessus.

 

***

 

Le 7 octobre, ma mère m’écrit: «Ici, c’est la guerre !». Même dans son quartier près de Tel Aviv, on reste enfermé à la maison, au cas où des terroristes se seraient dirigés vers le centre du pays. À Strasbourg, on passe la journée à lire les infos en ligne. Le soir, on est invités à l’anniversaire d’un ami israélien, gauchiste comme nous. On pensait à ce moment-là qu’il y avait 50, peut-être 100 morts. Il dit que cette fois-ci, ce sont les civils israéliens qui subissent les conséquences de l’apartheid. Je trouve sa réaction stupidement dogmatique. Quelques jours plus tard, il regrette de s’être exprimé ainsi. Il propose qu’on prenne un café ensemble pour se soutenir et pour discuter de la manière non sioniste de voir l’«horrible massacre du Hamas» ainsi que la réaction israélienne déjà effroyable. La discussion me fait du bien en cette période où beaucoup de contacts deviennent difficiles.

 

Durant les semaines suivantes, je participe aux manifestations organisées à Strasbourg contre l’assaut israélien à Gaza. Mon cousin, qui habite maintenant en Angleterre, m’écrit pour demander comment nous allons. Il s’inquiète des «pro-palestiniens qui se déchaînent à travers l’Europe». Il s’emporte quand je lui écris que je participe aux mêmes manifestations. Un ami publie des posts contre un cessez-le-feu. Je ne peux pas m’empêcher de lui répondre qu’il est fou. Les liens sont vite coupés. Avital trouve que j’exagère en coupant les liens comme cela.

 

En novembre, je téléphone à un ami en Israël qui traverse une période difficile. Il est mobilisé (pas à Gaza) et doit en même temps gérer de graves problèmes familiaux. De plus, son épouse, employée depuis plusieurs années au Shin Bet (le service de renseignements intérieur) travaille comme une folle en ce moment, me dit-il, et il y a aussi les enfants à gérer. J’essaie de rester compatissant, en notant quand même intérieurement que son épouse est en train de participer au massacre depuis son poste. Quand elle avait été recrutée par le Shin Bet, c’était clairement un compromis: elle voulait plutôt travailler dans le sport. Au cours des années suivantes, elle a dit plusieurs fois qu’elle était contente de pouvoir partir très tôt à la retraite au Shin Bet (vers 50 ans, je crois) et de passer ensuite à des choses qui l’intéressaient davantage.

 

En juillet 2024, on décide d’aller en Israël pour les vacances même si tout est devenu plus compliqué. La compagnie aérienne israélienne est la seule à encore desservir le pays: c’est cher, et il faut aller jusqu’à Paris pour prendre l’avion. On appréhende surtout de faire vivre aux filles la chute des roquettes: de les réveiller dans la nuit pour courir à l’abri souterrain ou de sortir tous ensemble de la voiture pour se coucher au bord de la route quand les sirènes sonneront. Heureusement, on en est épargnés pendant notre séjour. On va souvent à la plage, et je vais quelquefois à la bibliothèque où je cherche des documents pour finir un article. Ma mère constate que, pendant ces vacances, on est plus tranquilles et on passe plus de temps chez elle. Je ne lui fais pas remarquer que c’est lié au fait que je refuse d’aller voir des amis qui participent à la guerre ou qui la soutiennent ouvertement. Je m’inscris à une visite organisée par l’ONG Breaking the Silence au sud de la Cisjordanie. Des colons viennent nous faire peur à moto. On visite notamment le village de Zanuta dont les habitants ont été chassés par les colons après le 7 octobre. L’école du village a été détruite ensuite par les colons. Les murs sont cassés, les cahiers sont encore par terre (voir les photos).

 

L’école de Khirbet Zanuta détruite par des colons en Cisjordanie (photo prise le 5 juillet 2024, Eran Shuali)
L’école de Khirbet Zanuta détruite par des colons en Cisjordanie (photo prise le 5 juillet 2024, Eran Shuali)

 

Je voudrais aller voir Gaza de loin. Je trouve en ligne qu’à Sdérot, il y a une colline depuis laquelle on a une bonne vue sur le nord de la bande de Gaza. Mon père veut bien y aller avec moi, mais il voudrait qu’on aille visiter aussi les kibboutzim et le site du festival Nova attaqués le 7 octobre. Il voudrait peut-être que j’aie une vision plus équilibrée des choses, et c’est aussi une occasion pour lui d’y aller. En tout cas, l’expérience nous rapproche: on visite, mon père prend beaucoup de photos, on s’arrête sur la route du retour pour manger ensemble. Il y a énormément de visiteurs: des soldats qui viennent en car et des particuliers. Le site du festival Nova, c’est la folie: il y a partout des affiches posées d’une manière quelque peu anarchique (par les familles ?) pour commémorer les victimes. Les noms de la majorité des victimes sont suivis de l’expression «Que le Seigneur venge son sang» en toutes lettres ou sous la forme d’un acronyme. De loin, on entend un hélicoptère et des tirs de mitrailleuse. Depuis la colline à Sdérot, on ne voit pas grand-chose de Gaza. On aperçoit des bâtiments détruits, comme à la télé.

 

Je suis d’accord de faire une exception et d’aller voir des amis avec les enfants desquels les nôtres s’entendent particulièrement bien, même si l’amie en question travaille pour une grande entreprise gouvernementale d’armement. Je dis à Avital que je n’ai pas l’intention de faire des provocations ni de confronter notre amie avec quoi que ce soit. Mais Avital voudrait lui poser la question pour comprendre: «Mais toi, tu ne développes que des systèmes de défense, non ?». «Bien sûr, que de trucs de défense». Son mari la taquine: «En fait, pourquoi est-ce que tu ne changes pas de boulot ?». Elle mentionne plusieurs atouts de son travail (stabilité, proximité de la maison). «C’est sympa aussi de pouvoir travailler dans des domaines variés: pour l’armée de l’air, la marine, l’armée de terre». On ne va pas plus loin dans cette conversation. Il est tellement banal de contribuer au massacre.

 

***

 

En janvier 2025, un accord est signé et le Hamas libère toutes les semaines un groupe d’otages israéliens. C’est diffusé en direct. Les images sont extrêmement prenantes. Avital remarque que, comme des spectateurs de téléréalité, beaucoup de personnes autour de nous ont leur otage préféré qu’elles voudraient particulièrement voir libéré. La mienne, c’est Naama Lévy. Cette soldate de 19 ans avait participé en tant que lycéenne aux camps de Hands of Peace aux États-Unis qui visaient à faire se rencontrer des adolescents israéliens et palestiniens (on connaissait quelqu’un qui travaillait pour cette ONG). Je me convaincs même de voir la vidéo de son enlèvement que j’avais peur de regarder avant: elle explique en anglais aux terroristes qu’elle a des amis en Palestine. Elle est libérée fin janvier.

 

En mars, on met fin au cessez-le-feu. Mes parents sont remontés. Ils pensent qu’on aurait dû tout faire pour la libération des otages restants «quel que soit le prix». Ils répètent que Nétanyahou et ses collègues de l’extrême droite sont des corrompus et des fascistes. Le sort des habitants de Gaza reste très marginal dans leur discours. Au fur et à mesure, leur inquiétude se focalise sur les soldats mobilisés à Gaza. Plusieurs fois, j’ai la conversation suivante avec eux: «Même aujourd’hui, trois personnes sont mortes à Gaza». «Trois ? Je ne comprends pas.»  Je fais le naïf, car tous le jours il y a des dizaines de morts gazaouis. «Très drôle, Erani. Je voulais dire trois soldats.» Ma mère est particulièrement soucieuse du nombre de soldats traumatisés par les combats et par «ce qu’ils ont vu à Gaza».

 

Enfin, depuis un mois ou deux, un certain changement est provoqué chez ma mère par les informations sur la famine qui se généralise à Gaza et par les images d’enfants en état extrême de malnutrition. Fille de survivants de la Shoah, elle me dit qu’elle est dévastée de voir que «maintenant, c’est nous qui faisons de telles choses».

 

***

 

Quand je me laisse envahir par la colère et l’indignation contre ces personnes que je connais et qui soutiennent le massacre par l’action, par la parole et par le silence, je me dis qu’en fait, je savais depuis longtemps que dans le milieu dont je suis issu, le milieu de la soi-disant gauche sioniste (laïque, favorable à la solution à deux États), on était quand même profondément nationalistes et complètement indifférents à la vie des Palestiniens. C’était le cas quand il y avait quelques centaines de morts civiles, et c’est toujours le cas quand il y en a des dizaines de milliers. Je me dis que ce sont ce repli identitaire sur soi et cette vision déshumanisante de l’autre qu’il est désormais impératif de rejeter catégoriquement et ouvertement pour pouvoir un jour reconstruire quelque chose à partir des ruines d’Israël et de la Palestine que cette guerre va laisser.

 

Strasbourg, août 2025

 

Eran Shuali est maître de conférences en philologie biblique à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg et co-responsable des Cahiers d’études juives de Foi&Vie.

 

(1) Voir Jean-Pierre Filiu, Un historien à Gaza, Les Arènes, 2025; ainsi que le récent rapport de l’ONG israélienne B’Tselem (en anglais), et le blog de la même ONG: Voices from Gaza.

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