Vertus vertes : éléments d’une approche protestante du végétal

Dans son intervention à la 8e convention du Forum protestant,  résumant sa thèse sur la grâce du végétal, Otto Schaefer pointe le «double déficit» des théologies protestantes contemporaines avec d’une part un «manque d’attention au vivant non humain», d’autre part «un manque de charge vitale de la grâce». Se demandant alors ce que le végétal pourrait inspirer «à une éthique des vertus écosensible et écoresponsable», il invite à une «conversion à l’humilité» par un renversement très chrétien des valeurs en faveur des plantes, «plus bas niveau de la stratification de l’âme et du vivant». Ainsi qu’à creuser l’imaginaire végétal en matière de conversion, formation et pourquoi pas de croissance.

 

Otto Schaefer lors de son intervention à la 8e convention du Forum protestant (à réécouter sur notre page Facebook).

 

Voici les plantes qui ouvrent le bal. Ce n’est que justice car le cortège de la biodiversité n’existerait pas sans elles. Les plantes ont un pouvoir cosmogonique, selon l’expression du philosophe Emanuele Coccia (1), c’est à dire qu’elles sont à l’origine d’un monde: monde vert que nous habitons et dont nous sommes issus avec tous les autres animaux pluricellulaires. Presque toute la biomasse vient des plantes, directement ou indirectement. En fabriquant l’oxygène, elles permettent la respiration cellulaire avec son haut rendement énergétique, condition même de l’existence d’organismes différenciés en organes: nous en sommes. Notre souffle est le leur qu’elles nous prêtent, chaque bouchée nous rappelle notre dette à leur égard, tout comme le bois de nos meubles et les habits que nous portons, et même les matières plastiques de nos ordinateurs puisque la pétrochimie n’est rien d’autre qu’une cuisine végétalienne à base d’algues fossilisées.

Le peu de cas que la philosophie et la théologie faisaient du monde végétal, il y a quelques décennies encore, est très étonnant objectivement mais significatif des points aveugles de toute une civilisation. C’est comme si la maternité ne nous intéressait pas, qui nous fait naître, toutes et tous, après nous avoir nourris de son sang, de sa chaleur intra-utérine et de son amour. C’est comme si nos propres pensées nous étaient indifférentes, pensées qui représentent pourtant l’équivalent intérieur des fascinantes variations du végétal dans le monde des formes. Ainsi la culture de nos séminaires répond-elle à celle, issue de semences, des plantes. Le tutorat s’appuie sur le tuteurage et à côté des pépinières relevant du Ministère de l’agriculture, il y a celles de l’Enseignement supérieur. Biologiquement parlant, le cerveau humain avec l’autonomie de ses réorganisations permanentes est proche de l’auto-déploiement de l’organisme végétal. C’est une idée argumentée de manière stimulante, je trouve, par le biologiste franco-israélien Gérard Nissim Amzallag (2). Tout cela pour dire que les plantes correspondent à une forme de vie très différente de la nôtre, et que néanmoins nous sommes plante à tous les niveaux de nos existences: l’altérité du végétal et la profonde solidarité du végétal sont vraies toutes les deux.

Penser les plantes, c’est essayer de penser une vie radicalement différente de la nôtre, par son déploiement extraverti, par exemple, son caractère foncièrement symbiotique, ses individualisations très relatives, et le mystère, très progressivement révélé, de ses communications et de son intelligence. Malgré leur différence, les plantes nous interpellent, nous nous reconnaissons dans le végétal, mais autrement, de manière décalée. Dieu aussi se montre au travers des plantes: en elles, tout est renvoi et médiation, méditation aussi, lorsque les arbres relient la terre au ciel, et quand la présence pourtant si massive des plantes s’accompagne de leur silence. L’âne de Balaam finit par parler quand il discerne les contours de Dieu mieux que le prophète lui-même, mais le ricin de Jonas et les lis des champs se taisent en offrant, dans leur précarité même, ombre rassurante et beauté supérieure à la gloire de Salomon.

Nous souffrons d’un double déficit, en effet, d’une part d’un manque d’attention au vivant non humain, d’autre part d’un manque de charge vitale de la grâce.

Et cela sans ambition aucune, sans volonté même, mais littéralement «de surcroît», rien qu’en croissant, discrètement. Au Jugement dernier, les plantes manqueront à l’appel car elles n’auraient rien à dire si ce n’est: «Quand avons-nous donné à manger à ceux qui avaient faim? Quand avons-nous donné à boire la chair rouge de nos pastèques et notre sève de cactus? Quand avons-nous fabriqué de l’oxygène pour tous les vivants? Quand avons-nous habillé de coton les corps vulnérables des humains et offert un lit de mousse à ceux qui s’aimaient?» Les plantes seraient très surprises d’apprendre la générosité qui est la leur. «En vérité, je vous le déclare, dirait le Juge divin, regardez les plantes si vous voulez comprendre la grâce!»

C’est là le sujet de ma thèse : la grâce du végétal au sens d’un génitif explicatif, grâce qui se manifeste dans la plante et le monde des plantes. Et si je parle, à cet égard, d’une approche ou d’une perspective protestante, ce n’est pas pour les plantes qui n’en ont pas besoin. C’est pour le nécessaire réajustement de nos théologies protestantes contemporaines de la grâce. Nous souffrons d’un double déficit, en effet, d’une part d’un manque d’attention au vivant non humain, d’autre part d’un manque de charge vitale de la grâce. Tout orienté vers la découverte réformatrice de l’acquittement paradoxal du pécheur, salut par grâce, notre discours protestant habituel sur la grâce est sémantiquement pauvre, unilatéralement forensique comme on dit, donc empreint de l’imaginaire du tribunal.

Cet appauvrissement est chose curieuse d’ailleurs pour une marque identitaire volontiers réclamée: qu’y a-t-il de plus protestant, en effet, que l’affirmation de la grâce? Or, dans la Bible, la grâce est « ce qui met de la vie dans la vie », et centralement, la grâce est le Christ vivant. La grâce n’est pas que pardon et libération, elle est aussi, et même plus fondamentalement, guérison et vie et résurrection. Dans cette perspective qui rapproche d’ailleurs création et salut, création et rédemption, l’importance capitale du végétal, manifestation de la grâce, devient théologiquement incontournable. La prise en charge du végétal se situe non aux marges mais au cœur de la théologie, dans l’expérience de la grâce, voire la doctrine de la grâce. Et l’affirmation protestante de la grâce se doit d’être cosmo-sensible et écosensible. Sola gratia – oui, et encore oui – mais Tota gratia aussi!

Vous voyez donc un peu en quel sens ma thèse est vraiment une thèse avec la part de douce combativité qu’exige le genre. Mais vous comprendrez aussi que je n’en poursuivrai pas l’exposé ici et maintenant; car ce serait anticiper sur la soutenance encore à venir (3) et marcher dans les platebandes, si je puis dire, du jury qui aura le privilège du dialogue critique avec le candidat que je suis.

Ce que je peux ajouter quand-même, brièvement, ce sont des éléments déjà présentés et publiés ailleurs, en particulier dans le cadre de l’un des colloques de Cerisy, en 2019, sur Humains, animaux, nature – quelle éthique des vertus pour le monde de demain? Les contributions à ce colloque ont été publiées d’ailleurs, en septembre dernier, aux Editions Hermann (4).

Une éthique des vertus a ceci de particulier qu’elle mise sur la formation de la personnalité, sur des codes comportementaux intégrés et coordonnés dont le profil écoresponsable nous intéresse ici tout particulièrement. Et c’est un thème typiquement protestant, celui de la responsabilité personnelle, de l’autonomie sous la conduite de la conscience spirituelle personnelle.

Et ma question est la suivante: qu’est-ce que le végétal inspire à une éthique des vertus écosensible et écoresponsable? Quelles sont les vertus vertes où se rejoignent la présence fondatrice et salutaire des végétaux et la sensibilité protestante à la formation de la personnalité?

A ce sujet, je mentionnerai deux points:

– d’abord la conversion à l’humilité;

– ensuite la formation phytomorphe, donc quasi-végétale, de la personnalité.

 

La conversion à l’humilité

En donnant aux plantes la première place qui leur revient nous renversons l’échelle de valeurs à laquelle notre tradition nous a habitués, tradition autant philosophique que théologique d’ailleurs, qui faisait du végétatif le plus bas niveau de la stratification de l’âme et du vivant. Ce renversement est parfaitement comparable à l’élection paradoxale au sens biblique où les derniers sont premiers, et les premiers derniers, et où Dieu fait d’une tribu d’esclaves son peuple élu, de la modeste Marie de Nazareth la mère du Sauveur et d’un groupe hétéroclite de gens peu considérés son Église à Corinthe. Par ce renversement, l’humain redevient ce qu’il est, Homo humilis, le terrien.

«N’oublions pas que dans l’Évangile, c’est la beauté fragile du lis qui est proposé en modèle à l’homme», écrit Bernard Charbonneau dans un article bien connu paru en 1988 dans Foi&Vie. Le lis des champs est promu en emblème anti-anthropocentrique. Un peu plus loin, Charbonneau décrit la conversion à l’humilité: «Une conversion, aux deux sens du terme. Celle forcément personnelle, avant d’être collective, qui substitue à la volonté de puissance l’amour de la terre. L’acte d’une liberté qui est conscience de la nécessité: qu’ici-bas pour un homme tout n’est pas possible, ni permis. C’est à ce niveau, invisible et décisif, que la foi chrétienne pourrait avoir son mot à dire (…) À partir de là, on peut envisager une longue et difficile formation sociale et politique qui soumettrait le pouvoir scientifique et technique à des normes spirituelles, morales et rationnelles» (5).

 

La formation phytomorphe de la personnalité

Être chrétien, c’est être assimilé au corps du Christ. Et ce corps est d’essence végétale! Par le baptême, nous devenons une même plante avec Jésus Christ, symphytoi écrit l’apôtre Paul (Romains 6). Cet imaginaire a donné lieu, sous l’influence de Maître Eckhart, puis de la mystique protestante, à l’idéal moderne de formation de la personnalité, Bildung en allemand, mot difficile à traduire mais qui, comme Gestalt d’ailleurs, comporte une connotation organique beaucoup plus forte que forme et formation en français. La formation de la personnalité en Christ est phytomorphe. Dans un contexte largement détaché de son assise chrétienne, Goethe est un héritier très important de cette tradition où l’humanité véritable consiste en l’auto-déploiement harmonieux comparable à la croissance du végétal. En croisant les niveaux de la personnalité et de la civilisation, il y aurait ici des mises en perspective très intéressantes à faire avec la réflexion de Martin Kopp sur la croissance économique et le modèle de la pousse végétale (6).

 

Quel rapport avec la grâce du végétal?

Je conclus en rattachant les vertus vertes de la fin de mon exposé à la grâce du végétal que j’ai esquissée dans un premier temps. La grâce est paradoxale, elle bouscule les hiérarchies, et elle propulse la verdure à la première place. «La moindre herbe dans ce jardin est digne d’être appelée image de Dieu», écrit Pierre Viret, le réformateur de Lausanne (7).

Et, deuxième remarque, la grâce se déploie dans la vie et dans la formation harmonieuse des vivants. Le sens esthétique de grâce entre ici en scène, l’importance des atmosphères vertes, par exemple, qui nous permettent de vivre, physiquement, psychiquement, spirituellement.

 

Illustration : papillon sur un lis de Colombie dans les Olympic Mountains (état du Washington, États-Unis) (photo CC-VJAnderson).

 

(1) Emanuele Coccia, La vie des plantes. Une métaphysique du mélange, Payot et Rivages, 2016, p.22s.

(2) Gérard Nissim Amzallag, L’homme végétal. Pour une autonomie du vivant, Albin Michel, 2003. Cf. Otto Schaefer, ‘L’homme végétal. Enrichissement de l’anthropologie chrétienne dans son dialogue critique avec les sciences et les techniques’, Revue d’éthique et de théologie morale, n°286 (Homme perfectible, homme augmenté?, sous la direction de Marc Feix et Karsten Lehmkühler), Cerf, septembre 2015, pp.61-73.

(3) Le 26 janvier 2021 à 9 heures.

(4) Otto Schaefer, Vertus vertes. Une approche protestante, in Gérald Hess, Corine Pelluchon et Jean-Philippe Pierron (éd.), Humains, animaux, nature: quelle éthique des vertus pour le monde qui vient? Hermann, 2020, pp.327-340.

(5) Bernard Charbonneau, ‘Quel avenir pour quelle écologie?’ Foi&Vie, n°1988/3-4 (juillet 1988), pp.129-138 (ici p.138).

(6) Martin Kopp, Croître en Dieu? La théologie protestante interrogée par la décroissance selon Serge Latouche, Strasbourg, École doctorale 270, 2018.

(7) Pierre Viret, Métamorphose chrétienne, 1er dialogue, « L’homme naturel » (1561). – id. (éd. Jaques Courvoisier) : Deux dialogues, Bibliothèque romande, 1971, p.115.

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