Une musique de renoncement ? - Forum protestant

Une musique de renoncement ?

Une opinion qui reste convaincue qu’il faut soutenir l’Ukraine mais une classe politique («Tant à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite, il y a des voix de la capitulation qui parlent de plus en plus fort») tentée par l’accommodement avec Poutine ? Au delà de cette tension à nuancer, les 4 ans de l’invasion russe en Ukraine sont l’occasion d’examiner «l’évolution de l’opinion publique, les prises de position partisanes, l’inscription du conflit dans les relations entre Europe et Russie et l’idée même d’Europe» dans un conflit où «l’épreuve du temps est décisive»: au contraire des régimes totalitaires, «les démocraties, elles, doivent sans cesse convaincre, expliquer, justifier. Leur force qui réside dans l’adhésion libre des citoyens les rend vulnérables lorsque, au fil du temps, s’installe la lassitude»… qui «risque de faire oublier l’essentiel».

 

 

«Dans l’opinion publique, il y a un soutien à l’Ukraine qui ne s’est pas démenti depuis le premier jour de l’invasion totale de l’Ukraine» [par l’armée russe le 24 février 2022.] «Par contre dans la classe politique française, il y a une musique de renoncement qui se fait jour. Tant à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite, il y a des voix de la capitulation qui parlent de plus en plus fort» (Raphaël Glucksmann) (1).

 

Quatre ans

Le 24 février 2026 marque le quatrième anniversaire de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par les forces armées de la Fédération de Russie. Depuis quatre ans, la guerre est revenue sur le sol européen, avec une intensité que l’on croyait révolue depuis la Seconde Guerre mondiale, ou depuis les conflits dans les Balkans des années 1990. Quatre années de combats, de destructions massives, de déplacements de populations, de crimes de guerre et de barbarie à l’encontre d’un peuple qui résiste héroïquement. Quatre années de résistance devant une armée qui se croyait invincible, qui s’épuise dans une guerre d’attrition et dont l’économie est devenue «une économie de la mort» (2). Mais quatre années aussi de recompositions stratégiques et politiques profondes au sein de l’Union Européenne.

Le 24 février 2022 n’ouvre pas seulement une nouvelle séquence militaire; il a marqué une rupture historique. Toute l’architecture de sécurité héritée de la fin de la guerre froide est ébranlée. L’illusion, peut-être coupable, d’une paix fondée sur l’interdépendance économique avec Moscou s’est dissipée. Et les États européens se sont vus contraints de redéfinir, presque dans l’urgence, leurs priorités budgétaires, énergétiques, militaires. Et l’Ukraine est devenue le front avancé d’une confrontation qui dépasse ses seules frontières. Quatre ans. Et le conflit entre dans sa cinquième année.

Le 23 février 2026, Volodymyr Zelensky a affirmé à la BBC que Poutine a déjà commencé la Troisième Guerre mondiale (3). Ce conflit devient une réalité persistante. Il s’installe dans la durée: il ne relève plus de l’émotion ou de l’indignation immédiates. Il subit l’usure des sociétés, les coûts économiques, la lassitude médiatique, les incertitudes géopolitiques. Les termes du débat public se sont transformés. Mais, le 21 février, un millier de personne ont défilé à Paris, marquant un «soutien massif» à l’Ukraine.

C’est dans ce contexte commémoratif et politique que s’inscrit la prise de position de Raphaël Gluksmann. Il affirme que le soutien populaire «ne s’est pas démenti» depuis le premier jour de l’invasion, tout en dénonçant l’émergence d’une «musique de renoncement» aux extrêmes de la classe politique française. Comme si l’idée qu’une paix injuste serait acceptable en soi. Malgré le caractère un peu systématique de l’opposition entre l’opinion publique et ses représentants politiques, se trouve ainsi mise en lumière une tension (structurante ?) silencieuse qui semble aujourd’hui fracturer notre société: celle qui opposerait une constance morale d’une partie d’entre elle avec les positions, disons plus hésitantes, ou plus fragmentées, de certaines «élites partisanes» au sein de la classe politique française.

Quatre ans. Comme un jalon chronologique. Mais aussi un terrible révélateur. Révélateur de la transformation de l’ordre européen, révélateur des fractures idéologiques internes à la France. Révélateur d’une interrogation plus large: jusqu’où les démocraties européennes sont-elles prêtes à soutenir, dans la durée, une guerre menée au nom du droit international et de la souveraineté des peuples ?

La déclaration de Raphaël Glucksmann ne semble pas avoir été sérieusement prise en compte. Or ses justifications sont autant historiques, géopolitiques et, peut-être, philosophiques. Elle implique, il est vrai, plusieurs niveaux d’analyse: l’évolution de l’opinion publique, les prises de position partisanes, l’inscription du conflit dans les relations entre Europe et Russie et l’idée même d’Europe. L’exercice est ingrat mais il faut cependant tenter de saisir la portée de cette déclaration. Ce que nous nous proposons de faire ici.

 

24 février 2022. Rupture stratégique et recomposition européenne

Pour comprendre ce que révèle la «musique de renoncement», il faut d’abord rappeler la rupture qu’a constituée le 24 février 2022. L’invasion de l’Ukraine – qui se voulait très rapide et à grande échelle – par la Russie est un tournant majeur dans l’histoire européenne contemporaine. N’oublions pas qu’elle s’inscrit dans la continuité du conflit amorcé en 2014 avec l’annexion illégale de la Crimée et le déclenchement de la guerre dans le Donbass. Mais elle en change l’ampleur, la nature et les implications géopolitiques. L’offensive de 2022 ne se limite plus à un conflit régional. C’est une guerre conventionnelle d’envergure qui vise à remettre en cause la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Elle marque aussi la rupture explicite avec l’ordre européen fondé sur les principes de l’inviolabilité des frontières, du règlement pacifique des différends et d’une interdépendance économique, supposée dissuader les conflits armés. En mettant fin à l’illusion de cette «interdépendance stabilisatrice», l’agression russe ouvre une nouvelle phase de confrontation stratégique sur le continent européen, dont les conséquences seront durables sur les plans, entre autres, militaires et politiques.

Même si elle est jugée insuffisante dans la durée, la réaction européenne immédiate fut alors d’une ampleur inédite: «paquets» de sanctions successifs contre Moscou, livraisons d’armes défensives à Kiev et activation, pour la première fois, de la Facilité européenne pour la paix, instrument financier de l’Union Européenne permettant de financer des actions relevant du domaine militaire. 
Il est vrai que la France a oscillé entre soutien affirmé à l’Ukraine et volonté, malgré tout, de maintenir une relation diplomatique avec le Kremlin. Cette ambivalence initiale fut critiquée, illustrée par les échanges téléphoniques répétés entre le président Macron et Vladimir Poutine au printemps 2022. Ces tentatives vouées à l’échec ne prenaient certainement pas la mesure de la détermination et des projets de la Russie, mais elles s’inscrivaient, quoi qu’on en pense, dans une tradition diplomatique française de médiation et d’autonomie stratégique.

Pour autant, la rupture est réelle et irréversible: l’Union Européenne n’est plus un acteur économique et devient de facto un acteur géopolitique. L’Allemagne proclame son «tournant» (Zeitenwende) – un vrai changement d’époque stratégique – tandis que la Finlande et la Suède rejoignent l’OTAN. L’offensive russe a donc redessiné la cartographie sécuritaire du continent.

 

Opinion publique et champ politique: un décalage ?

Si l’on en croit les enquêtes d’opinion réalisées depuis 2022 (4) en France, une majorité de citoyens soutient l’Ukraine, notamment sur un plan politique et humanitaire. Cependant ce soutien varie selon la nature de l’engagement (sanctions, livraison d’armes, envoi de troupes). L’opinion française n’est ni isolationniste ni belliciste: elle est majoritairement favorable à l’Ukraine mais dans des limites clairement définies. Elle privilégie l’aide indirecte et humanitaire plutôt que l’engagement militaire direct. La consultation des enquêtes (Ipsos et Ifop) montre que les motivations du soutien tiennent avant tout au rejet de l’agression russe, à l’attachement au respect des frontières et du droit international, à la crainte, enfin, d’un précédent en Europe. Cette consultation révèle cependant la complexité de l’opinion publique. Glucksmann semble l’ériger en un bloc relativement homogène, fidèle et constant dans le temps. Même si l’opinion est mouvante, traversée de doutes, de lassitude et de hiérarchisation des priorités, son soutien ne s’est effectivement pas démenti.

Par contre, la classe politique apparaît plus fragmentée. À l’extrême droite, le Rassemblement national a historiquement entretenu des liens politiques et financiers avec la Russie. Certes, sa ligne officielle s’est adaptée depuis 2022, ce parti défendant une position prudente sur les livraisons d’armes et critiquant les sanctions lorsqu’elles affectent l’économie française. De son côté, Éric Zemmour avait initialement exprimé une compréhension stratégique des positions russes avant de condamner l’invasion. Ce qui révèle une tension entre souverainisme national et réalisme géopolitique ! À l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon (5) et La France Insoumise ont condamné l’agression russe tout en critiquant l’OTAN et en appelant à une solution diplomatique rapide. Position qui s’inscrit dans une politique anti-atlantiste et non-alignée, héritée en partie des cultures politiques tiers-mondistes et de la critique de l’hégémonie américaine.

Entre ces deux pôles la majorité présidentielle et une partie de la droite républicaine soutiennent plus fermement l’effort ukrainien, bien que les débats internes portent sur le degré d’implication militaire. La déclaration d’Emmanuel Macron en 2024 évoquant la possibilité de ne «rien exclure» quant à un engagement accru (6) a suscité des réactions vives, révélant les lignes de fracture persistantes.

La «musique de renoncement» évoquée par Raphaël Gluksmann renvoie donc bien à des discours appelant à une négociation rapide, même si celle-ci entérinait des pertes territoriales ukrainiennes. Et le recours au terme fort de «capitulation» assimile toute concession substantielle à une abdication des principes du droit international.

 

Le conflit des interprétations

Pour comprendre le plus objectivement possible ces différences, il est nécessaire de les replacer succinctement dans la perspective d’une histoire longue. Car les tensions actuelles ne sont ni conjoncturelles ni exclusivement liées à la guerre en Ukraine: elles s’enracinent dans les recompositions stratégiques issues de la fin de la guerre froide, mais aussi dans des héritages beaucoup plus anciens, impériaux et géopolitiques, qui structurent durablement les représentations et les doctrines.

L’effondrement de l’Union soviétique en 1991 a ouvert une période de redéfinition des équilibres européens. L’Union européenne s’est engagée dans un processus d’approfondissement institutionnel et d’élargissement vers l’Europe centrale et orientale (7). Parallèlement, l’OTAN a intégré d’anciens États membres du Pacte de Varsovie ainsi que des républiques issues de l’espace post-soviétique. Du point de vue des États concernés et des institutions occidentales, ces élargissements répondaient au principe de souveraineté: chaque État est libre de choisir ses alliances et son orientation stratégique.

À Moscou, cette dynamique a été interprétée selon une grille de lecture évidemment différente. L’extension des structures euro-atlantiques à proximité des frontières russes a été perçue comme une remise en cause de l’équilibre stratégique hérité de la guerre froide. Dans la culture politique et militaire russe, la sécurité repose historiquement sur «la profondeur territoriale» et sur l’existence de «zones tampons». Les invasions napoléonienne et nazie ont aussi durablement marqué les représentations collectives. Elles ont nourri une conception à la fois défensive et expansive de la sécurité nationale. La disparition du «glacis soviétique» (8) a ainsi été vécue non seulement comme un affaiblissement géopolitique, mais aussi comme une forme de déclassement symbolique (9).

La guerre déclenchée en 2022 contre l’Ukraine cristallise ces tensions accumulées. Pour les Ukrainiens et pour une majorité des États européens, il s’agit d’une guerre d’agression caractérisée, violant les principes fondamentaux du droit international et l’intégrité territoriale d’un État souverain. Cette lecture s’inscrit dans une conception normative de l’ordre international, fondée sur la primauté du droit, l’égalité juridique des États et le refus des sphères d’influence.

Vladimir Poutine mobilise, quant à lui, un discours défensif et civilisationnel, contre les valeurs occidentales (10). L’élargissement de l’OTAN est présenté comme une menace existentielle. L’Ukraine est décrite comme relevant d’un espace historique et culturel commun. L’Occident est accusé de vouloir contenir, voire affaiblir durablement la Russie. Ce récit s’inscrit dans une vision dite «réaliste» des relations internationales, où la stabilité repose moins sur des normes juridiques universelles que sur un équilibre des puissances et la reconnaissance de «zones d’influence».

Ce clivage interprétatif dépasse le seul cadre russo-ukrainien et traverse également les débats européens, notamment en France. Deux approches se confrontent. La première insiste sur les logiques de puissance et sur la nécessité de prendre en compte les intérêts stratégiques russes dans toute architecture de sécurité durable. La seconde, d’inspiration normative, considère qu’aucune stabilité ne peut être fondée sur la remise en cause de la souveraineté d’un État et que céder à la logique des sphères d’influence reviendrait à fragiliser l’ordre juridique européen.

Ainsi, la relation entre la Russie et l’Europe apparaît aujourd’hui structurée par un double héritage: celui de la guerre froide et celui d’une histoire impériale plus ancienne. La confrontation actuelle ne constitue peut-être pas une rupture absolue, mais l’aboutissement d’un enchaînement de malentendus, de perceptions antagonistes et de projets politiques divergents. Elle pose, à terme, une question centrale: l’espace européen pourra-t-il être réorganisé autour d’un cadre multilatéral fondé sur le droit et la coopération, ou restera-t-il durablement marqué par une logique de rivalité stratégique ?

Seule une analyse attentive à cette perspective historique permet de comprendre que le conflit en cours ne se réduit pas à un affrontement militaire ponctuel. Il révèle une tension plus profonde entre deux conceptions de l’ordre européen et international, dont l’issue, il faut le reconnaître, demeure aujourd’hui incertaine.

 

Les enjeux philosophiques. Kant versus Hobbes

Sur le plan philosophique, cet affrontement évoque la controverse entre pacifisme et exigence de justice. Tension structurante de la pensée politique moderne: faut-il privilégier l’arrêt immédiat des combats, même au prix d’une injustice territoriale, ou soutenir la résistance, au nom du droit et de la souveraineté ? Cette alternative n’est pas seulement stratégique; elle engage deux visions du monde. D’un côté, la tradition issue d’Emmanuel Kant, qui repose sur l’idée qu’un ordre juridique international peut et doit encadrer les relations entre États. Dans son projet de paix perpétuelle, la stabilité ne résulte pas seulement de l’équilibre des forces, mais de la reconnaissance mutuelle de la souveraineté et du respect du droit. Dans cette perspective, tolérer une annexion obtenue par la force reviendrait à miner les fondements mêmes de la paix future, car la paix véritable n’est pas l’absence provisoire de guerre, mais l’institutionnalisation du droit.

À l’inverse, un réalisme inspiré de Thomas Hobbes voit dans la guerre l’expression presque inévitable des rapports de force. En l’absence d’autorité souveraine mondiale, les États évoluent dans une situation analogue à «l’état de nature»: la sécurité prime sur la morale, et la paix se négocie souvent au prix de concessions imposées par la puissance. Dans cette lecture, l’urgence consiste à stopper les combats, quitte à entériner un fait accompli, car la priorité absolue est la réduction immédiate des violences. Au risque de fragiliser nos démocraties, sachant que l’Ukraine est le front de l’Europe.

Le débat interroge ainsi la notion morale de responsabilité. Pour les partisans d’un soutien ferme à Kiev, céder à l’agression créerait un précédent normatif dangereux. Si la conquête territoriale par la force était récompensée, ce serait l’ensemble de l’architecture internationale – fondée depuis 1945 sur l’intangibilité des frontières et l’interdiction du recours à la force – qui se trouverait fragilisée. La responsabilité ne se limite plus alors aux victimes directes du conflit; elle s’étend aux générations futures et à la stabilité du système international.

À l’inverse, les tenants d’une désescalade rapide insistent sur une responsabilité humanitaire immédiate. Prolonger la guerre signifie accroître les pertes civiles et militaires, déplacer des populations, détruire des infrastructures, et entretenir un risque d’escalade, y compris nucléaire. Dans cette perspective, la morale commanderait de limiter la souffrance présente, même si la solution politique apparaît imparfaite ou injuste.

La position de Glucksmann s’inscrit clairement dans le premier camp. Elle articule une éthique de la responsabilité européenne à une conception exigeante de la solidarité politique. L’Ukraine, dans cette lecture, ne défend pas seulement son intégrité territoriale; elle défend un principe structurant de l’ordre européen: celui selon lequel les frontières ne peuvent être modifiées par la force. Soutenir cette résistance revient alors à affirmer que la paix ne peut être dissociée du droit, et que la souveraineté n’est pas une simple donnée stratégique, mais une norme fondamentale de la coexistence politique.

 

Une polarisation durable ?

L’affirmation d’un soutien populaire stable doit certes être nuancé. Tant de facteurs pèsent inévitablement sur les opinions ! Il semble que l’émotion des premiers mois se soit petit à petit transformée en une attention distante. Malgré cette usure, un fait demeure: la guerre en Ukraine a introduit dans la vie politique française une ligne de fracture nouvelle, qui ne se superpose pas exactement aux clivages traditionnels entre droite et gauche, souverainistes et fédéralistes, atlantistes et non-alignés. Cette polarisation ne tient pas seulement à des divergences à propos de l’envoi d’armes ou du niveau et de la nature des sanctions. Elle renvoie à une question plus profonde: comment concevoir la sécurité et la puissance européennes dans un monde redevenu conflictuel ? La tension décrite par Raphaël Glucksmann révèle un moment charnière. L’Europe est désormais confrontée à la nécessité de penser sa puissance, sa capacité de dissuasion et sa cohérence stratégique, sans toutefois renoncer aux principes juridiques et moraux qui fondent son identité politique. Entre réalisme stratégique et fidélité normative, entre fatigue démocratique et engagement durable, le débat ne se réduit ni à une opposition caricaturale entre bellicisme et pacifisme, ni à une simple querelle partisane. Il engage la définition même du projet européen. Car, derrière cette «musique de renoncement», pressentie plus que dénoncée, se profile une interrogation beaucoup plus vaste: les démocraties libérales seront-elles capables, dans la durée, de soutenir un effort coûteux au nom des principes universels ?


L’épreuve du temps est ici décisive. Alors que les régimes totalitaires peuvent mobiliser la contrainte et la propagande pour tenir leur ligne idéologique et stratégique, les démocraties, elles, doivent sans cesse convaincre, expliquer, justifier. Leur force qui réside dans l’adhésion libre des citoyens les rend vulnérables lorsque, au fil du temps, s’installe la lassitude. Lassitude qui risque de faire oublier l’essentiel: nous entrons dans une ère où la question de la puissance – longtemps marginalisée dans le discours européen – est devenue centrale (11).

Nous l’avons dit : la guerre en Ukraine agit comme un révélateur. Pas uniquement des fractures idéologiques françaises, mais aussi des ambiguïtés constitutives du projet européen. Si polarisation il y a, elle ne traduit pas seulement une division; elle signale un choix historique. Soit l’Europe accepte de redéfinir les conditions de sa sécurité en assumant les coûts d’une fidélité au droit international, soit elle privilégie une stabilisation rapide au prix d’accommodements avec la logique des rapports de force.

La «musique de renoncement» est peut-être autant un reproche adressé à certains acteurs politiques que l’expression d’un doute collectif: celui qui traverse les démocraties confrontées à la durée de la guerre. Et c’est peut-être là l’enjeu ultime de cette séquence historique ouverte le 24 février 2022: savoir si l’Europe veut encore être un espace de droit capable de se défendre. Ou si, face à l’épreuve du temps, elle préfère l’apaisement à court terme à la cohérence de long terme.

 

Illustration: les dirigeants de l’Union européenne à Kiev le 24 février 2026 (Photo Dati Bendo, Service audiovisuel de la Commission européenne, CC BY 4.0).

(1) Déclaration de l’eurodéputé Raphael Glucksmann à l’AFP le 21 février 2026, lors de la manifestation à Paris en soutien à l’Ukraine.

(2) Vladislav Inozemtsev, La «Deathonomics» russe: coûts sociaux, politiques et économiques de la guerre en Ukraine, Institut français des relations internationales (IFRI), 9 février 2026.

(3) Jeremy Bowen, Zelensky tells BBC Putin has started WW3 and must be stopped (Zelensky déclare à la BBC que Poutine a commencé la Troisième Guerre mondiale et qu’il faut l’arrêter), BBC, 22 février 2026. 

(4) Selon les sondages de l’Eurobaromètre, une solidarité humanitaire massive se déclare dès 2022: 94% des Français déclaraient soutenir les Ukrainiens face à l’invasion; 79% approuvaient l’accueil des réfugiés ukrainiens; environ 80% soutenaient l’aide humanitaire. Les enquêtes Ipsos et Ifop confirment que l’aide humanitaire est l’aspect le moins contesté du soutien français. Les sanctions économiques sont soutenues à 84%, 72% des français se déclaraient favorables à la fourniture d’armes (Eurobaromètre 2022). Concernant les livraisons d’armes, les sondages plus récents de l’Ifop (2024-2026) et Elabe (2025) montrent un soutien oscillant entre 55% et 65%, puis un passage sous la barre des 50%. Une opposition nette s’exprime concernant l’envoi de troupes françaises. (70% environ d’oppositions). Les réponses sont cependant plus partagées à propos d’un éventuel déploiement après un accord de paix, avec une majorité relative parfois favorable.

(5) De « la menace n’existe pas » à « la Russie agresse l’Ukraine »: sur la Russie, Mélenchon varie, France Inter, 24 février 2026.

(6) Alexandra de Hoop Scheffer, Les propos du président Macron valident une réalité: il n’y aura de solution politique au conflit que lorsque l’Ukraine aura l’avantage militaire, tribune dans Le Monde, 5 mars 2024. 

(7) L’approfondissement correspond au renforcement de l’intégration entre les États membres. À travers des traités comme celui de Maastricht (qui crée l’Union Européenne et prépare la monnaie unique), puis celui de Lisbonne, l’UE a accru les pouvoirs de ses institutions et développé de nouvelles politiques communes. Parallèlement, après la fin de la guerre froide, l’Union s’est élargie aux pays d’Europe centrale et orientale. En 2004, des États comme la Pologne, la Hongrie ou la République tchèque rejoignent l’UE, marquant la réunification du continent. Ainsi, l’Union Européenne s’est à la fois renforcée dans son fonctionnement interne et agrandie géographiquement, afin de consolider la démocratie et la coopération en Europe.

(8) Disparition des démocraties populaires contrôlées par Moscou après 1945 et qui constituaient une zone de protection: Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, Bulgarie, RDA.

(9) Discours annuel de Vladimir Poutine à l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie (extraits) – « L’effondrement de l’URSS a été la plus grande catastrophe géopolitique du siècle », Cercec. On pourra aussi consulter: Elisabeth Kozlowski (Cercec/EHESS), La guerre de la Russie contre l’Ukraine. Repères chronologiques et documents historiques (1991-2025).

(10) Jean-Marc Four et Franck Ballanger, L’Occident vu par Poutine: menace et décadence, France Culture, 4 février 2023.

(11) Et j’écris cela après avoir lu et médité la prise de parole de Madeleine Wieger, Une parole de paix qui ne soit pas triomphante (synthèse des Rendez-vous de la pensée protestante Tu ne tueras pas à Vaux sur Seine le 26 juin 2022, à lire dans Foi&Vie et sur le Forum protestant). Parler de la puissance de l’Europe, ce n’est pas parler inévitablement de conflits armés. Cependant… on ne peut totalement effacer la dimension militaire, puisque la capacité à protéger ses intérêts, à se défendre, reste un élément classique de la puissance. La résistance peut être comprise comme un exercice contraint de légitime défense dans un ordre international imparfait.

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