Mettre fin à ce jour sans fin: agir ou périr - Forum protestant

Mettre fin à ce jour sans fin: agir ou périr

«L’année dernière, ici même à Davos, j’ai conclu mon discours par ces mots: « L’Europe doit savoir se défendre ». Un an s’est écoulé et rien n’a changé.» Dans le discours de Volodymyr Zelensky à Davos, il faut voir «une injonction à assumer la responsabilité tragique du politique. Celle de choisir, dans l’incertitude, sans garantie de succès. Car ne pas agir, dans un monde conflictuel, revient toujours à laisser agir d’autres forces, souvent plus brutales». Une actualisation de la pensée de Raymond Aron qui, à une époque où dominait une «conception post-historique, libérale, de l’ordre international», rappelait «la possibilité permanente de la guerre». 

 

 

«Au lieu de devenir une vraie puissance mondiale, l’Europe reste un kaléidoscope, beau mais fragmenté, de petites et moyennes puissances.»
«On ne peut pas construire le nouvel ordre mondial uniquement avec des mots, seules les actions créent un ordre réel.»

(Volodymyr Zelensky) (1)

Le président de l’Ukraine a prononcé ces phrases le 22 janvier 2026 lors du Forum économique mondial de Davos. Il s’exprimait après une rencontre avec le président américain, estimant que l’Europe «a l’air perdue lorsqu’elle essaye de convaincre le président américain de changer». En concluant: «Il ne changera pas». C’est un constat sévère et lucide de la situation européenne sur la scène internationale. Ce discours, poignant et pathétique, d’un véritable chef d’État, est une leçon de sciences politiques: il éveille les consciences et rappelle à ceux qui veulent l’ignorer la portée toujours tragique de l’Histoire, de sa «nécessité tragique» selon Raymond Aron (2). Plus qu’un constat sévère, il met dans une lumière crue les limites de la construction européenne face aux enjeux géopolitiques actuels. Il insiste sur la fragmentation politique de l’Europe, mosaïque changeante dépourvue d’unité durable. Il souligne la dépendance stratégique de l’Europe vis-à-vis des États-Unis. Suiveuse plutôt qu’actrice. Il met en garde sans détours, dans le contexte de la guerre: une Europe divisée, indécise, fragilise non seulement sa crédibilité internationale, mais aussi sa capacité à défendre ses valeurs et ses alliés. C’est un appel clair à une Europe unie, souveraine, affirmée sur la scène mondiale. Cette intervention est la matière particulièrement riche et pertinente pour appréhender les contradictions de la construction de l’Union Européenne à l’aune des théories des relations internationales. La critique du président de l’Ukraine s’inscrit dans une lecture réaliste du système international tout en mettant en évidence les limites du projet libéral européen.

Chef d’un État en guerre malgré lui, Zelensky se pose en bouclier entre son envahisseur et l’Europe (3). Directement concerné par les choix stratégiques occidentaux, il met en lumière l’écart croissant entre l’ambition normative de l’Union Européenne et la réalité brutale d’un système international marqué par le retour des rapports de force. Lecture réaliste des relations internationales, en totale rupture avec cet optimisme libéral qui continue de structurer la vision européenne du monde.

 

Une question centrale

Dès lors, une question centrale se pose: l’Europe peut-elle encore exister comme puissance, ou doit-elle se résigner à n’être qu’un kaléidoscope brillant mais impuissant ? Une autre question se pose: dans quelle mesure la fragmentation politique et stratégique de l’Europe l’empêche-t-elle d’exister comme puissance dans un système international redevenu conflictuel ? Le discours du président Macron, prononcé à la Sorbonne le 26 septembre 2017, invitait déjà à poser la même question.

«Et donc au lieu de concentrer toute notre énergie sur nos divisions internes, comme nous le faisons maintenant depuis trop longtemps, au lieu de perdre nos débats dans une guerre civile européenne – car de débat budgétaire en débat financier, en débats politiques c’est bien de cela dont il s’agit –, nous devons plutôt considérer comment faire une Europe forte, dans le monde tel qu’il va.»

Le discours de Zelenski doit s’entendre en écho à celui du président Macron (4). Tous les deux invitent à interroger la capacité de l’Europe, du projet européen, à survivre sans une redéfinition de son rapport à la puissance. La puissance non comme influence normative, mais comme capacité effective d’action et de contrainte. «Comment faire une Europe forte ?» Tous les deux décrivent une Europe prisonnière d’une conception post-historique, libérale, de l’ordre international, conception en totale contradiction avec la réalité d’un système international que déjà Raymond Aron décrivait comme potentiellement (ou fondamentalement) conflictuel et tragique. À travers le temps, ces grandes voix semblent dialoguer, étrangement lucides, étrangement visionnaires mais aussi étrangement inaudibles, étrangement ignorées (5). Tant que l’Europe refusera d’assumer les exigences matérielles, politiques, militaires et symboliques de la vraie puissance, sa fragmentation – la métaphore du kaléidoscope est forte – la condamnera à une dépendance durable, notoirement à l’égard des États-Unis.

 

La puissance comme condition du politique

La critique formulée par le président ukrainien s’inscrit dans le cadre théorique tracé par Raymond Aron, pour qui les relations internationales sont définies par «la possibilité permanente de la guerre». Selon lui – et nous réalisons aujourd’hui la pertinence de l’analyse (6) – elles ne reposent ni sur le droit ni sur la morale, mais sur la coexistence de volontés politiques dans un monde dépourvu d’autorité supérieure. Ce qu’il appelle «l’anarchie internationale». Ce n’est pas un désordre au sens courant du terme, mais la structure même dans laquelle se déploie la politique étrangère. Ce sont des ouvrages comme Paix et guerre entre les nations qu’il faut aujourd’hui lire ou relire pour tenter de comprendre notre temps dont on s’étonne des soudains bouleversements. Pour comprendre et accepter l’idée que la guerre est constitutive du politique. Qu’elle définit, même en filigrane, un horizon implicite mais constant des décisions des États. On conçoit que cela soit difficilement audible. Pourtant, la réalité confirme, tôt ou tard. Le discours de Zelensky sonne comme un rappel à l’ordre théorique, comme celui de Macron. La paix, la norme, le droit (comme nous sommes éloignés de l’idéalisme kantien !) ne sont jamais garantis en l’absence de puissances capables de les défendre. Nous avons négligé, oublié voire dénigré ces analyses. Mais l’Europe, se percevant peut-être comme une exception historique, a sous-estimé cette permanence des rivalités stratégiques et la centralité, perdurant à bas bruit, du facteur militaire (7). Ce qui n’invalide pas forcément le projet libéral européen, mais en révèle les limites. Sans être accompagnée d’une intégration stratégique – ce que Trump vient enfin de nous faire comprendre, mais ce qu’Aron avait déjà décrit au siècle dernier (8) – l’intégration économique et institutionnelle construit une entité vulnérable, dépendante et politiquement marginalisée dans les grandes décisions internationales.

Mais revenons à ce terme de puissance. Ce n’est pas seulement la somme de moyens matériels mis en commun. C’est d’abord une forme de volonté collective capable d’orienter ces moyens vers des fins cohérentes. Ce que nous rappelle sans précautions Zelensky – et il a raison – à partir d’exemples précis, dont celui des répressions en Iran, entre autres (9). L’équilibre international n’est jamais durable parce qu’il repose sur des rapports sans cesse mouvants. Où la puissance permet à chaque État de préserver sa liberté d’action. Pour Aron, l’idée d’un ordre international stabilisé par des normes universelles demeure un idéal plutôt qu’un état réalisable.

 

L’Europe et la dispersion de la puissance

Ce «kaléidoscope» européen – métaphore vive – symbolise on ne peut mieux cette tension entre la richesse potentielle du continent et son incapacité à la convertir en puissance effective. L’Union incarne la «rationalisation institutionnelle» du politique (institutions, procédures, droit), mais échoue, à ce jour, à incarner une volonté stratégique unifiée qui fonde toute souveraineté. Structurellement fondée sur le compromis, elle est souvent dans l’incapacité de prendre une décision en situation d’incertitude, la politique étrangère, selon Aron, impliquant cette aptitude. Cette extrême rationalisation se développe prioritairement dans des domaines internes (marchés, régulation, politiques sectorielles) et beaucoup moins dans la définition de grandes orientations stratégiques. Elle peine à définir une ligne claire sur des dossiers géopolitiques majeurs lorsque les intérêts nationaux des vingt-sept divergent. Zelensky fait un diagnostic lucide: l’absence d’une véritable autonomie stratégique répond moins à un déficit de moyens qu’à une défaillance de volonté politique. En préférant l’intégration économique à la construction d’une puissance, les Européens ont choisi la sécurité déléguée aux dépens de la responsabilité souveraine. La dépendance vis-à-vis des États-Unis s’inscrit dans une logique structurelle et non simplement conjoncturelle; l’Europe souffre d’un déséquilibre entre puissance économique et puissance politique.

 

Le tragique de l’histoire

Zelensky ne fait que réactualiser la pensée d’Aron en nous invitant implicitement à dépasser la simple opposition entre idéalisme et cynisme. À penser l’Europe au filtre du réalisme aronien. Il appelle à une prise de conscience responsable, car la paix ne peut se maintenir qu’à travers la garde vigilante des puissances qui la garantissent. Rien d’étonnant: la guerre en Ukraine illustre effectivement le «tragique de l’histoire» théorisé par Raymond Aron. Elle marque le retour à l’inéluctable conflictualité internationale. Les tensions inhérentes à la modernité doivent désormais nous convaincre qu’il est temps de nous détacher des illusions d’un monde durablement pacifié. Et de ne surtout pas confondre morale et politique. Le tragique de l’histoire, c’est de ne pouvoir éliminer durablement les rivalités de puissance où les États-nations, dominés par leurs intérêts vitaux, ou ce qu’ils croient l’être, oscillent entre moments de coopération précaire et affrontements violents. Dialectique du tragique réactivé par l’invasion russe de l’Ukraine, avec ses enjeux existentiels autant pour Moscou que pour Kiev (10). L’annexion en 2014 de la Crimée, prélude à l’offensive russe du 22 février 2022 en Ukraine, ont intensifié les tensions entre Russie et Occident, réintroduisant une guerre inter-étatique en Europe. Et brisant le déni occidental d’un retour à la violence brute sans respect des règles du droit international. Aron verrait ici un choc de «logiques irréconciliables». Poutine défendant une sphère d’influence impériale, prémices d’une guerre contre l’Occident, Zelensky incarnant une souveraineté démocratique existentielle selon des valeurs occidentales.

Son discours fut prononcé au sortir d’une rencontre avec Trump. Sa lucidité critique, établissant des constats teintés d’amertume, est-elle celle d’un chef d’État désormais conscient de se trouver dans une impasse stratégique où ni l’Ukraine ni l’OTAN ne peuvent faire céder Moscou à moins d’une escalade nucléaire ? En l’écoutant, en le relisant, je l’ai pensé. La paix négociée durable est improbable…

 

Mettre fin à ce jour sans fin

L’allusion au film américain Un jour sans fin (11) en ouverture et en conclusion de son discours n’a rien de rhétorique. Elle éclaire la situation européenne avec une force particulière. Face à la guerre en Ukraine, l’Europe se trouve dans une situation comparable à celle du personnage de Bill Murray.

«L’année dernière, ici même à Davos, j’ai conclu mon discours par ces mots: « L’Europe doit savoir se défendre ». Un an s’est écoulé et rien n’a changé. Nous sommes toujours dans une situation où je dois prononcer les mêmes mots.»

Mêmes déclarations, mêmes indignations, mêmes hésitations. Comme si le temps politique était figé. Or ce n’est ni l’attente, ni la simple prise de conscience qui peuvent mettre fin à un cycle infernal, mais la décision d’assumer pleinement les conséquences de l’action. «L’Europe adore discuter de l’avenir, mais évite d’agir aujourd’hui.» La guerre n’est pas résolue dans le discours pas plus dans les déclarations morales. «La foi ne suffit pas – qu’il s’agisse de la foi en un partenaire ou d’un heureux concours de circonstances.» Ni la foi dans les partenaires, ni celle dans les principes ou le hasard. Zelensky s’inscrit dans une vision profondément réaliste des relations internationales. Ce qui n’est pas sans rappeler la pensée de Raymond Aron: l’ordre international ne résulte ni d’une harmonie spontanée, ni d’une rationalité illusoirement partagée.

«L’ordre mondial découle de l’action et nous avons simplement besoin du courage d’agir. Sans action aujourd’hui, il n’y aura pas de lendemain.» Agir ou périr ? Cet appel à l’action ne peut absolument pas être interprété comme un plaidoyer pour un activisme aveugle. C’est une injonction à assumer la responsabilité tragique du politique. Celle de choisir, dans l’incertitude, sans garantie de succès. Car ne pas agir, dans un monde conflictuel, revient toujours à laisser agir d’autres forces, souvent plus brutales. Mettre fin à ce «jour sans fin» ne signifie pas abolir la guerre ni conjurer définitivement la violence de l’histoire, mais refuser l’abdication morale que constitue l’inaction.

Sortir du «jour sans fin» européen suppose donc non une foi nouvelle, mais une décision: celle d’agir pour que la répétition tragique ne devienne pas un destin.

 

Illustration: lors du discours de Volodymyr Zelensky à Davos le 22 janvier 2026.

(1) «Les européens sont restés en mode Groenland»: le discours choc de Zelensky à Davos en intégralité, Le Grand Continent, 22 janvier 2026

(2) Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations. Calmann Lévy, 1962.

(3) Europe autant comme entité géopolitique que comme idée.

(4) Discours d’Emmanuel Macron pour une Europe souveraine, unie, démocratique, 26 septembre 2017.

(5) Un autre discours se confond à ces voix trop lucides pour être entendues. Celui, «gaullien», dit-on, du premier ministre canadien Mark Carney, à Davos, «Bâtir quelque chose de meilleur»: le discours intégral de Mark Carney à Davos, Le Grand Continent, 21 janvier 2026. Nous y consacrerons peut- être un article. «Il est impossible de « vivre dans le mensonge » d’un avantage mutuel grâce à l’intégration lorsque celle-ci devient la source de votre subordination». dit Carney. Mais l’Union Européenne apparaît ici, selon nous, comme le point aveugle de l’analyse, et la question de son devenir se pose alors avec une insistance particulière jusqu’à prendre la forme d’une aporie: peut-elle survivre à la fin d’un monde… qui l’a rendue possible ?

(6) Mais comment pouvait-il être entendu dans l’atmosphère marxiste-sartrienne de l’époque ?

(7) Plusieurs analyses du «projet libéral européen» soulignent aujourd’hui que l’Union a renforcé l’intégration économique (marché unique, euro) mais est restée en retrait en ce qui concerne la puissance militaire et la politique étrangère. Cependant, il faut rappeler qu’en ce qui concerne Robert Schuman, un des pères fondateurs de l’Europe, il s’agit moins d’ignorance ou de négligence que des limites politiques d’un contexte historique. Robert Schuman était bien conscient que l’intégration économique et institutionnelle ne suffisait pas en elle-même. Mais, dans le contexte de l’après-guerre (et de la guerre froide), comment aurait-il pu aller jusqu’à une véritable intégration stratégique, au sens contemporain du terme ? Son projet visait déjà à dépasser le simple marché, mais la dimension de puissance et d’autonomie stratégique en Europe restait implicite, très partielle, et surtout contrainte par le pacte atlantique. Le projet Schuman s’inscrit dans un contexte de dépendance stratégique à l’égard des États-Unis, ce qui rendait quasiment impossible la construction simultanée d’une Europe stratégiquement autonome. Rappelons tout de même que la CED (Communauté européenne de défense) voulait incarner cette intégration stratégique. Mais elle échoue en 1954, illustrant la résistance des États à céder cette dimension de souveraineté. On pourra consulter le CVCE (Centre virtuel de la connaissance sur l’Europe), Des origines du plan Schuman au traité CEA Texte intégral.

(8) Et ce malgré les illusions de l’après-guerre froide d’un monde pacifié.

(9) «On a beaucoup parlé des manifestations en Iran — elles ont pourtant été noyées dans le sang. Le monde n’a pas suffisamment aidé le peuple iranien. Il est resté à l’écart. En Europe, il y a eu les fêtes de Noël et du Nouvel An, les vacances. Lorsque les hommes politiques sont revenus au travail et ont commencé à se forger une opinion sur la question, l’ayatollah avait déjà tué des milliers de personnes. Et que deviendra l’Iran après ce bain de sang ? Si le régime survit, cela envoie un signal clair à tous les tyrans: si vous tuez suffisamment de gens, vous resterez au pouvoir. Qui, en Europe, a besoin que ce message devienne réalité ? Pourtant, l’Europe n’a même pas essayé d’élaborer sa propre réponse.»

(10) Perrine Simon-Nahum, La leçon de Raymond Aron face au tragique de l’histoire, Le Grand Continent, 27 décembre 2025.

(11) Dans le film, le personnage de Bill Murray est condamné à revivre indéfiniment la même journée tant qu’il demeure prisonnier de ses routines, de son cynisme et de son refus de changer. La répétition ne sera brisée que lorsqu’il accepte d’agir autrement par transformation volontaire de sa conduite.

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