Une parole de paix qui ne soit pas triomphante - Forum protestant

Une parole de paix qui ne soit pas triomphante

«Un consensus s’est dégagé dès l’ouverture des débats: la guerre juste n’existe pas. Si elle a lieu ‘de facto’, elle n’existe pas ‘de jure’. Dès lors, la guerre est reléguée du côté de l’impensable.» Dans sa synthèse des débats des premiers Rendez-vous de la pensée protestante sur la guerre à Vaux sur Seine en 2022, Madeleine Wieger analyse les nuances de ce consensus et les tensions qu’il révèle, en particulier sur le rôle de l’Église qui «serait Église non pas en anticipant le Royaume par un pacifisme exemplaire jeté à la face du monde, mais plutôt en embrassant sa condition d’Église dans le temps et en déployant sa compétence en matière de construction d’une paix durable».

Synthèse prononcée le dimanche 26 juin 2022 aux Rendez-vous de la pensée protestante Tu ne tueras pas à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux sur Seine, et publiée dans Foi&Vie 2024 3/4 (Guerre ou guerre ?, Tu ne tueras pas, Une guerre juste ? Apports des Rendez-vous de la pensée protestante).

Lire l’argumentaire des prochains Rendez-vous de la pensée protestante: Sauvés, oui, mais de quoi ? du 26 au 28 juin 2026 à Collonges sous Salève.

 

La controverse théologique sur la guerre oppose traditionnellement ceux qui essayent de fixer les conditions d’une guerre juste aux tenants d’un pacifisme strict. Mais lors des Rendez-vous de la pensée protestante, un consensus s’est dégagé dès l’ouverture des débats: la guerre juste n’existe pas. Si elle a lieu de facto, elle n’existe pas de jure. Dès lors, la guerre est reléguée du côté de l’impensable. Lors de ces Rendez-vous, elle a été traitée souvent comme un cas particulier d’application du cinquième commandement. Faire la guerre revient à tuer, si bien que l’un et l’autre sont frappés par le même interdit: «Tu ne tueras pas».

 

Laisser la guerre aux autres ?

Est-ce aussi simple ? La manière la plus adéquate de penser la guerre est-elle de la définir comme une tuerie ? D’un point de vue théologique, la guerre est ainsi placée du côté du péché. Aurore Dumont (1) oppose la guerre, expression de la fragmentation du monde, à une théologie de l’unité de la création première. La guerre, en ce sens, est un révélateur de la chute et du péché dans son caractère structurel, comme une forme du mal dont tout être humain porte la responsabilité, même s’il ne l’a pas expressément voulu. Frédéric Chavel (2) souligne lui aussi que l’état normal du monde tel que nous y vivons est le conflit. Mais il plaide pour un traitement doux de la conflictualité, de telle sorte que la guerre n’apparaisse pas comme une fatalité, mais demeure isolée dans son anormalité: il ne s’agirait pas d’admettre la guerre par simple réalisme.

Selon Murielle Minassian (3), il ne s’agit pas non plus d’opposer à la guerre une réaction réaliste. Il n’y a pas de moindre mal qui consisterait à prendre les armes seulement pour se défendre. Plusieurs intervenants ont prôné l’éthique radicale de l’amour des ennemis (Matthieu 5,44). La pratique de cet amour sans limites s’impose pour des raisons d’ordre christologique, explique Murielle Minassian, comme une imitation de Jésus-Christ. Gheorghe Socaciu (4) présente Martin Luther King comme l’exemple d’une transposition de cette éthique dans le domaine spirituel, à travers une démarche concrète: pour parvenir à aimer son ennemi, examiner son propre péché, considérer que mon ennemi a peut-être des amis, et renoncer à le vaincre.

La radicalité du précepte donne au cinquième commandement toute son ampleur. Mais le mal systémique qu’est la guerre n’appelle-t-il pas en remède un bien tout aussi structurel ? Le précepte d’aimer ses ennemis relève d’une exhortation adressée aux individus chrétiens. Reste que la réponse à la guerre doit être projetée à l’échelle des structures.

C’est du moins ce que suggère Luca Marulli (5) à partir de l’évangile de Marc. La structure bien faisante que les écrits néotestamentaires invitent à opposer aux forces du mal porte un nom: c’est le Royaume de Dieu. Ce dernier ne s’instaure pas selon une logique impérialiste, mais sur le mode du renoncement à la conquête, puisque Jésus n’impose pas sa présence, mais se laisse exclure.

Le Royaume est toutefois une réalité eschatologique. Peut-elle être anticipée de manière non fragmentaire, sur un mode structurel ? Oui: dans l’Église, répondent nos intervenants. Il est frappant que les questions d’ecclésiologie s’imposent dès lors qu’ils tentent de passer de l’éthique individuelle de la non-violence à la construction collective de la paix. L’Église est dans le monde, mais elle n’est pas du monde: cette tension est l’enjeu du débat. Neal Blough (6) dénonce l’identification souvent trop rapide des Églises protestantes aux nations dans lesquelles elles se trouvent et plaide pour une ecclésiologie qui assume la notion de catholicité. Aurore Dumont et Gheorghe Socaciu exhortent les Églises à se positionner face aux États pour leur prêcher la paix dans le langage théologique qui leur est propre. Les Églises devraient-elles pour autant se mettre à part pour constituer un laboratoire de la non-violence collective ? Plus qu’un devoir théologique, c’est peut-être là un réflexe d’Église minoritaire, souligne un des participants: est-il seulement possible de laisser la guerre aux autres, en isolant l’Église de la société qui l’environne ? Une participante rappelle qu’en ecclésiologie luthéro-réformée, l’Église elle-même s’envisage comme pécheresse, et donc en déficit par rapport au Royaume de Dieu.

Le théologien mennonite Neal Blough invite à sortir de ces alternatives en essayant de penser l’Église dans le temps. Pour que les Églises puissent contribuer à l’édification collective de la paix même en-dehors de leurs frontières, il faut du temps – il faut entrer dans une temporalité différente permettant de passer de l’éthique individuelle à une construction collective de la paix. Il s’agit d’abord d’un temps pris pour regarder la guerre de plus loin. La coïncidence entre la guerre d’Ukraine et les Rendez-vous a eu peu d’influence sur nos discussions, et pour cause: cette guerre nous a pris par surprise. Et il serait inquiétant que la guerre ne nous surprenne plus. Mais le traitement de la guerre sur le plan de l’éthique requiert qu’on n’en reste pas là et qu’on prenne le temps de la considérer longuement, même et surtout lorsqu’elle n’est pas à nos portes. L’enjeu, dès lors, n’est plus de décider si les Églises devraient constituer de petits bastions de non-violence, mais d’y mettre en œuvre le slogan ainsi reformulé: «Si tu veux la paix, prépare la paix», en parlant de guerre et de paix au catéchisme, en créant des formations universitaires sur l’économie de paix ou sur la médiation civile des conflits, etc. En définitive, l’Église serait Église non pas en anticipant le Royaume par un pacifisme exemplaire jeté à la face du monde, mais plutôt en embrassant sa condition d’Église dans le temps et en déployant sa compétence en matière de construction d’une paix durable. À l’anomalie de la guerre, elle n’opposerait pas seulement la conflictualité douce, ni quelques accalmies dans un monde fragmenté, mais la paix offerte comme norme.

 

Tensions plutôt qu’oppositions théologiques

En définitive, le sujet abordé cette année aux Rendez-vous a mis au jour des tensions d’ordre théologique (plutôt que de véritables oppositions) dans des lieux parfois inattendus:

la tension entre une anthropologie pessimiste et la vision optimiste d’un chrétien rendu capable de transformer la société;

la tension entre une conception de l’Église comme lieu de résistance, légitime pour promouvoir une forme de limpidité morale, et l’Église où la saleté de la guerre pénètre inévitablement, puisque nous y sommes;

la tension – connexe – entre l’Église et le Royaume, entre l’ici et l’après: anticiper le Royaume, contre le monde, ou endurer avec le monde ce dont nous sommes coresponsables, en attendant le Royaume;

des tensions en matière d’interprétation de la Croix, située à mi-chemin entre la création originelle et le Royaume à venir: la Croix est-elle un lieu de salut ou un objet d’imitation ?, signifie-t-elle la singularité incomparable de la destinée du Christ, ou s’agit-il d’une clé pour s’exercer à une non-violence analogue à celle de Jésus ?

Ces tensions sont peut-être l’expression d’une différence fondamentale – non pas une divergence insurmontable, mais deux gestes théologiques ayant chacun sa logique propre, qui transparaît dans des énoncés particuliers.

En tant que luthérienne, j’envisage sans peine l’Église comme pécheresse. Mais ce péché ne peut et ne doit pas être conçu comme une fatalité. C’est pourquoi je suis sensible à la notion de temporalité telle qu’elle a été introduite dans nos discussions: la paix est le chantier de l’Église annonçant le Royaume de Dieu.

Prêcher la paix, oui. La non-violence, oui. Mais en mode mineur (ce n’est pas possible de dire: Déposez les armes). Porter une parole de paix qui ne soit pas triomphante, puisque la guerre est encore là et que nous sommes encore du monde, une parole de paix de l’ordre de la promesse, réservant les cantiques de victoire à l’horizon eschatologique. La guerre pourrait alors s’envisager comme un péché dont nous sommes coresponsables et qui nous engage à l’empathie (y compris envers ceux qui n’ont pas d’autre choix que de prendre les armes) – une empathie qui ne signifie pas qu’on assume la responsabilité de la guerre, mais qu’on assume le péché commun.

 

Madeleine Wieger enseigne la théologie systématique à la Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg et est membre du Conseil d’administration des Rendez-vous de la pensée protestante.

Illustration: les bords de Seine à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux sur Seine (vidéo Visite virtuelle du campus, 2021).

(1) Aurore Dumont, Jésus ou Carl Schmitt: il faut choisir !, Foi&Vie 2024 3/4 (Guerre ou guerre ?, Tu ne tueras pas, Une guerre juste ? Apports des Rendez-vous de la pensée protestante), pp.13-16.

(2) Frédéric Chavel, La guerre est-elle anormale ?, Foi&Vie 2024 3/4 (Guerre ou guerre ?, Tu ne tueras pas, Une guerre juste ? Apports des Rendez-vous de la pensée protestante), pp.10-12.

(3) Murielle Minassian, Dieu a-t-il réellement dit «Tu ne tueras pas» ?, Foi&Vie 2024 3/4 (Guerre ou guerre ?, Tu ne tueras pas, Une guerre juste ? Apports des Rendez-vous de la pensée protestante), pp.21-23.

(4) Gheorghe Socaciu, Aimer son ennemi ou le triomphe de l’imagination éthique, Foi&Vie 2024 3/4 (Guerre ou guerre ?, Tu ne tueras pas, Une guerre juste ? Apports des Rendez-vous de la pensée protestante), pp.24-26.

(5) Luca Marulli, Éviter de déserter le présent, Foi&Vie 2024 3/4 (Guerre ou guerre ?, Tu ne tueras pas, Une guerre juste ? Apports des Rendez-vous de la pensée protestante), pp.6-9.

(6) Neal Blough, Remarques sur la théorie de la guerre juste, Foi&Vie 2024 3/4 (Guerre ou guerre ?, Tu ne tueras pas, Une guerre juste ? Apports des Rendez-vous de la pensée protestante), pp.17-20.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Lire aussi sur notre site

Une guerre juste?

30/06/2023
Christian Krieger, Jean-Fred Berger, Jeanine Mukaminega, Olivier Abel
En avant-goût de sa retranscription dans le numéro de Foi&Vie qui reprendra prochainement toutes les interventions et débats des deux...