Les larmes du mathématicien ou la blessure intime du chercheur - Forum protestant

Les larmes du mathématicien ou la blessure intime du chercheur

Après la récente «démonstration de force» d’OpenAI en mathématiques, le témoignage d’Hugo Duminil-Copin aide à comprendre qu’il ne s’agit pas seulement de «l’automatisation complète de la découverte mathématique», mais d’un bouleversement scientifique puisque «le chercheur ne fait pas uniquement le deuil de tâches essentielles, il risque de perdre les raisons pour lesquelles il les accomplissait». Et que la «nouvelle frontière entre l’humain et l’inhumain se déplace vers la distinction entre produire un résultat et lui donner un sens. Entre calculer et comprendre, entre l’efficacité purement technique et l’expérience, l’aventure humaine».

 

 

 

«Mardi, dans la nuit, j’ai pleuré et cela a réveillé ma fille» (Hugo Duminil-Copin) (1).
«Des carrières bouleversées du jour au lendemain, les universitaires devront faire le tri entre les solutions et les idées reçues, tandis qu’Open AI poursuit son chemin» (Robert Hart) (2).

«…J’ai pleuré et cela a réveillé ma fille.» Cette confidence du mathématicien Hugo Duminil-Copin, médaille Fields 2022, est bouleversante. Les avancées d’Open AI en mathématiques dépassent le strict domaine scientifique. Pour la première fois et avec une efficacité inédite, l’intelligence artificielle produit en un temps record des résultats que les chercheurs poursuivent depuis des années, peut-être des décennies. Hugo Duminil-Copin a même exprimé un sentiment de sidération, d’impuissance et de désespoir face à l’événement, se comparant à un lapin écrasé par plusieurs camions. L’image est brutale, presque enfantine. Elle met en scène une disproportion absolue entre un être vulnérable et une puissance aveugle, écrasante. Le lapin ne peut ni résister ni négocier. Il est exposé sans recours à une force qui le dépasse et le broie (3).

 

L’événement

Le 6 octobre 2026, Open AI a déposé sur GitHub un catalogue de 722 manuscrits mathématiques produits par un modèle interne non commercialisé, issu d’environ 4000 problèmes soumis au système, chaque résultat mobilisant en moyenne l’équivalent de trois heures de calcul. Les manuscrits ont été regroupés en 372 «familles de résultats» couvrant l’algèbre, la géométrie, la théorie des nombres, les probabilités ou la physique mathématique. Ils présentent plusieurs centaines de résultats revendiqués, dont des avancées sur des problèmes ouverts de longue date (4). Dès le 7 octobre, trois articles étaient retirés après la découverte d’une erreur de signe, ramenant le catalogue à 719 manuscrits, tandis que plus d’une douzaine d’autres étaient révisés. Il y a un point décisif pour la suite: le dépôt reconnaît lui-même que la collection comprend des résultats «à différents stades de vérification», qu’environ 42% des résultats principaux seulement sont assortis d’une formalisation en Lean (5), et que «certains des résultats non formalisés pourraient comporter des problèmes». Il s’agit donc de revendications à valider, non de 719 problèmes résolus (6). C’est, selon Cédric Villani, médaille Fields 2010, une «démonstration de force de la part d’une grande entreprise américaine» (7). Comme un défi lancé, une provocation dédaigneuse.

 

Une ténébreuse mutation

Les larmes du mathématicien révèlent une crise profonde qui excède les domaines professionnels ou techniques. Elle est culturelle et existentielle. En affirmant que ce qui a été informatiquement accompli est «inhumain», il exprime une vraie souffrance en désignant cette soudaine production du savoir totalement étrangère aux valeurs humaines qui s’associent toujours à la recherche. «On est dans l’automatisation complète de la découverte mathématique» (8). L’effort et la persévérance, beaucoup de sacrifices parfois, la transmission, le temps long, sans compter le plaisir de la découverte, d’autant plus intense que le chemin fut difficile. Certains ont salué, insensibles, la performance technique, mais d’autres, lucides, ont compris que cette nouvelle frontière entre l’humain et l’inhumain se déplace vers la distinction entre produire un résultat et lui donner un sens. Entre calculer et comprendre, entre l’efficacité purement technique et l’expérience, l’aventure humaine. Une transformation, ou plus exactement une ténébreuse mutation, qui conduirait à interroger la nature de la pensée, la valeur de l’expérience humaine et les conditions sociales de la production du savoir. Mais ce que nous retiendrons ici, c’est la figure de l’homme qui ne cache pas sa vulnérabilité, qui donne à voir une souffrance intime, irrépressible, qui sera dominée, provoquée par l’irruption de l’intelligence artificielle dans le domaine auquel il a consacré sa vie.

«Ils ont annihilé mon domaine de recherche.» Annihiler: réduire à rien, anéantir, rendre totalement inefficace, détruire radicalement. Déclaration poignante qui exprime une blessure intime devant la prise de conscience qu’un monde – professionnel, intellectuel, culturel, existentiel – vient de basculer. Car ce qui est douloureusement réalisé est beaucoup plus que l’évidente concurrence entre l’homme et la machine. C’est l’ignorance du rapport que les chercheurs connaissent bien d’un individu à son œuvre, rapport qui en vient à transformer souvent sa personnalité. C’est ce rapport d’un individu à son avenir, à la valeur et au sens de son existence qui se trouve irrémédiablement ébranlé. Lorsqu’une puissance produit en si peu de temps ce que des générations de chercheurs n’ont pas encore réussi à établir, comment envisager, comment continuer à investir des années de travail et de sacrifice dans une recherche ? Comment préserver le désir de chercher lorsque la certitude d’une réponse quasi immédiate ôtera toute valeur à la lenteur si nécessaire à la découverte ? L’événement est dévastateur. C’est une atteinte à ce qui fait l’authenticité de la recherche. Ces larmes témoignent de cette dimension trop absente de tous les discours sur l’innovation: le coût humain du progrès technique.

 

Lorsque la technique impose sa logique

«Donc, on est face à ça, face à un jour nouveau, et on doit gérer nos émotions d’humains, les émotions de nos collègues (…) à ces annonces» (9), dit Hugo Duminil-Copin. Dans La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), Jacques Ellul développe une thèse fondamentale: la technique moderne tend à devenir un système autonome dont le principe directeur est la recherche de l’efficacité maximale. Tout en fournissant des instruments facilitateurs à l’homme, elle transforme progressivement, insidieusement, les critères qui structurent et organisent son existence, son travail, ses relations au monde. Elle impose une autre logique à laquelle les activités humaines doivent s’adapter. Tout ce qui ne répond plus aux exigences du rendement – accélération, automatisation – doit être considéré comme périmé, obsolète.

L’intelligence informatique pousse cette logique à un degré inédit. Elle ne mécanise plus seulement les gestes rendus moins pénibles en soulageant les efforts physiques. Elle n’allège plus seulement les opérations répétitives. Elle pénètre les territoires associés à l’intelligence humaine, à l’abstraction, à l’imagination, à la créativité. Elle interroge les conditions mêmes dans lesquelles se construisent la pensée, l’expérience du travail et la liberté de créer. 
À cet égard, la recherche mathématique constitue un terrain hautement symbolique. Elle représente l’une des expressions les plus exigeantes de la pensée humaine: formuler des conjectures, explorer des voies incertaines, éprouver des intuitions, accepter l’échec, recommencer et, parfois, après des années d’efforts, parvenir à une démonstration.

Nous sommes les témoins de la destruction d’un monde (10), et l’on saisit l’origine et les raisons de cette souffrance du mathématicien. Pour la comprendre, il faut mesurer ce que représente une activité de recherche pour un chercheur. Elle ne consiste pas uniquement à résoudre des problèmes préexistants. Elle engage toute une existence intellectuelle: des années d’apprentissage, la construction progressive d’une intuition, la fréquentation de questions difficiles, l’exploration de pistes incertaines déjà empruntées par des devanciers, et l’espoir de contribuer, même modestement, à l’avancée d’un domaine.

La recherche est également une relation singulière au temps. Il faut accepter de ne pas savoir, de tâtonner, d’échouer, de revenir sur ses hypothèses et parfois de consacrer des années de sa vie à une question dont l’issue demeure pourtant incertaine. Cette lenteur n’est pas un défaut de l’activité scientifique: elle en constitue une dimension essentielle. Elle est le temps même de la compréhension et de la découverte.

L’intelligence artificielle rompt brutalement cette temporalité, en soumettant la construction des savoirs à une logique de production industrielle. C’est tout cet équilibre qui est ébranlé. Multiplication exponentielle des résultats, accélération des procédures, augmentation des volumes et accroissement sans limites des performances. Le chercheur ne fait pas uniquement le deuil de tâches essentielles, il risque de perdre les raisons pour lesquelles il les accomplissait.

 

L’inversion des finalités: la perte de l’autonomie intellectuelle

Dans la perspective d’Ellul, le risque est celui de l’inversion des finalités. La technique, au lieu de servir la recherche, finit par définir ce qu’est une recherche digne d’intérêt. Qu’importe la profondeur et l’intérêt des travaux du chercheur, puisque son rôle est implicitement redéfini sinon assigné: il doit vérifier les données produites par des systèmes artificiels, incapable de rivaliser avec leur puissance de calcul.

«Le chercheur va s’atteler aux plus de 3500 pages générées sur ses objets d’étude. « Je n’ai pas très envie de lire ces preuves », admet-il. Elles n’ont pas la saveur d’un texte écrit par des collègues dont il connaît le visage. Il s’y pliera pour montrer ce qui revient encore aux mathématiciens: comprendre, digérer, transmettre» (11).

Ce qui revient désormais au mathématicien dont on a pillé ses objets d’étude ! L’activité scientifique est déplacée par la machine de l’invention vers la vérification (12). La détresse des chercheurs s’éclaire encore dans la pensée d’Ellul: il analyse la technique comme un système qui tend à s’autonomiser, à imposer ses propres impératifs et à subordonner progressivement les activités humaines à sa logique d’efficacité. La question n’est pas tant de savoir ce que la machine permet de faire, mais ce qu’elle fait de l’homme. Ce qui devait constituer un instrument au service de la pensée devient susceptible de redéfinir la valeur même de celle-ci. Le mathématicien ne se trouve plus assisté dans son travail: il est placé en position d’infériorité – il s’y pliera ! – face à un dispositif qui produit en peu de temps des résultats et des démonstrations dont la vérification longue exige encore le jugement humain. Certes, ce n’est pas tout à fait la portion congrue; vérifier une démonstration, comprendre un résultat, en apprécier la portée constituent des opérations intellectuelles exigeantes. Mais elles ne sont pas équivalentes à la liberté de construire une question, d’instruire un sujet, de développer une intuition et d’explorer une voie nouvelle.

La distinction est essentielle: la recherche ne se réduit pas à la production de résultats. Elle est l’exercice d’une liberté intellectuelle. Le mathématicien ne cherche pas seulement à obtenir une démonstration correcte; il désire comprendre, découvrir et participer personnellement à l’élaboration du savoir. Lorsque cette initiative lui échappe, il risque de devenir le contrôleur d’une production dont il n’est plus l’auteur. Dans une chaîne virtuelle de production, la machine assigne des postes de travail. En amont, elle conçoit et propose; en aval, le chercheur vérifie; elle explore, il évalue; elle produit, il valide. Cette redistribution des rôles vide le travail de toute sa dimension créatrice.

 

Une dépossession existentielle

La souffrance du mathématicien est alors celle d’une dépossession existentielle. Ce qui constituait son horizon, nourrissait sa curiosité et donnait sens à son engagement semble soudain pouvoir être accompli sans lui, voire à une échelle qui rend son effort humain dérisoire.

La perspective de Günther Anders permet de saisir la dimension profonde de cette expérience: le sentiment de ne plus être à la hauteur de ses propres créations. Le mathématicien peut éprouver une forme de honte devant une intelligence artificielle qui semble le dépasser dans le domaine même où il avait construit sa compétence et son identité. À cette humiliation s’ajoute une douleur plus intime: celle de voir dévalorisés rétrospectivement les efforts, les sacrifices et les années consacrés à une activité dont la signification se trouve brutalement remise en question. En vérité totalement niée, ignorée, méprisée.

Curieusement, on ne pourra cependant jamais dire que les mathématiques ont disparu ou que toute recherche humaine est devenue inutile. Nous assistons à la destruction d’un monde intellectuel sans que la discipline elle-même cesse de produire des résultats. Les problèmes peuvent continuer à être résolus tandis que les chercheurs perdent leur capacité à se projeter dans l’avenir (13). C’est en ce sens que le mot «annihilation» doit être entendu: non comme la disparition de la connaissance mathématique, mais comme l’effondrement possible d’un horizon de recherche et d’une vocation humaine.

La performance dilue l’exercice des facultés humaines. L’efficacité devient le critère dominant tandis que l’effort, l’incertitude, la lente et éprouvante construction de la pensée deviennent des obstacles à éliminer.

 

Le démantèlement du collectif: une communauté privée de son avenir

La souffrance qu’exprime Hugo Duminil-Copin possède également une dimension collective, ces collègues dont il connaît le visage. Un domaine scientifique ne se réduit jamais à une somme de résultats. Il repose sur une communauté de chercheurs qui se connaissent, sur des échanges, des controverses, des collaborations et une transmission entre générations. Le mathématicien rappelle ainsi l’importance de la discussion libre avec les chercheurs plus expérimentés, capables de suggérer une idée, d’ouvrir une piste ou de faire entrevoir un problème inattendu. La connaissance se transmet autant par ces interactions que par les publications formalisées. Cette circulation des idées constitue l’une des conditions fondamentales de la liberté scientifique. Mais elle peut devenir une vulnérabilité lorsqu’une communauté ouverte se trouve confrontée à des acteurs industriels disposant de moyens techniques et financiers considérables pour exploiter les connaissances collectivement produites. Cette situation trouve là encore un éclairage particulièrement juste dans L’Obsolescence de l’homme (14) de Günther Anders qui analyse le décalage croissant entre les capacités humaines et la puissance des objets techniques que l’homme a lui-même produits. Il nomme «honte prométhéenne» ce sentiment d’infériorité éprouvé devant des machines dont les performances excèdent désormais les possibilités humaines. L’homme devient inférieur à ses propres créations. Lorsque le chercheur affirme: «Ils ont annihilé mon domaine de recherche», ou évoque «un démantèlement de notre activité», c’est une autre façon de dire cette honte. Il ne décrit pas seulement une transformation des méthodes scientifiques lui accordant un rôle auquel, par nécessité, il s’y plie. Il exprime aussi la détresse momentanée d’un chercheur confronté à la possible disparition du monde intellectuel auquel il a consacré son existence. Et au sein de cette détresse, s’exprime cette humiliation. Celle d’un être lent, limité et remplaçable. Le médaillé Fields est prié désormais de mesurer sa propre valeur à l’aune de la machine (15).

L’intelligence artificielle radicalise cette situation en intervenant directement dans les activités intellectuelles. «Il faut admettre qu’aujourd’hui, probablement, les idées n’émergeront plus dans la tête des mathématiciens et des mathématiciennes» (16). Ce qui était jusqu’alors le lieu de l’affirmation de soi – la capacité de comprendre, d’imaginer, de découvrir et de créer – devient un domaine dans lequel l’homme doit désormais se mesurer à ses propres machines et, en dépit de sa vocation, prendre la place et jouer le rôle qu’elles lui destineront.

Le sentiment de disproportion exprimé par Hugo Duminil-Copin rejoint ici l’analyse d’Anders. L’homme se trouve confronté à une puissance technique dont il ne peut ni anticiper pleinement les effets ni maîtriser le déploiement. La communauté scientifique, malgré son expertise, découvre sa vulnérabilité face à des décisions prises dans des espaces économiques et industriels qui lui échappent (17). Espaces destructeurs des dimensions, des conditions humaines qui seules donnent au savoir sa signification. Espaces poursuivant sans cesse la multiplication des résultats en favorisant l’appauvrissement de l’expérience de la recherche. Espaces ignorant que cette recherche puisse donner sens à des vies.

 

Une civilisation bouleversée

Il n’est plus temps de participer aux débats techniques sur les capacités de l’intelligence artificielle. À moins d’être aveugle et de refuser de poser une question fondamentale: que faisons-nous de l’homme lorsque ses propres créations semblent le dépasser dans les domaines où il avait trouvé sa raison d’être ? Jacques Ellul nous avait avertis du risque d’une technique devenue système autonome, imposant ses exigences d’efficacité à l’ensemble de la société. Günther Anders avait, quant à lui, anticipé cette expérience douloureuse de l’homme confronté à des machines qui lui renvoient l’image dévalorisée de sa propre condition. La situation du mathématicien donne à ces analyses une incarnation particulièrement émouvante. Derrière les performances annoncées et les promesses de révolution scientifique, il y a un homme qui ne peut retenir ses larmes. Un homme qui ne sait peut-être plus très bien comment continuer à habiter le monde intellectuel auquel il a consacré sa vie.

Et le fait que ses larmes aient réveillé sa fille confère à cette scène une dimension supplémentaire. La crise technologique, si abstraite dans les discours des entreprises, entre jusque dans l’espace le plus intime de l’existence. Elle atteint le sommeil, la vie familiale, les relations affectives. Elle rappelle que les bouleversements de civilisation ne sont jamais vécus uniquement à l’échelle des statistiques, des indicateurs des marchés ou des performances: ils traversent nos existences singulières. Et il y a quelque chose de profondément inquiétant dans une société qui sait mesurer la puissance de ses machines, mais ne sait plus mesurer la souffrance des hommes qu’elles bouleversent. Le progrès ainsi construit mérite-t-il le nom de progrès humain ?

Une civilisation se juge à la manière dont elle traite ceux qu’elle rend vulnérables.

 

Résilience ?

Pourtant, les larmes de Hugo Duminil-Copin ne sont apparemment pas, pour lui, le signe d’une défaite définitive, mais plutôt celui d’une épreuve à traverser. Dans sa conférence Un grave défaut d’alignement de l’IA en mathématiques, 28 jours plus tard, il parle de «résilience» et affirme: «Il va falloir se réinventer, on le sait tous». On peut voir là une confirmation de ce que nous écrivions plus haut, soutenant qu’une discipline pouvait conserver toute sa vitalité apparente tout en perdant progressivement les conditions humaines de son renouvellement.

C’est peut-être aussi dans cette perspective que prend tout son sens la notion de résilience évoquée par Hugo Duminil-Copin. Se réinventer. Mais que signifie se réinventer lorsque les conditions mêmes dans lesquelles s’exerçait une vocation intellectuelle sont bouleversées ? Et surtout, que faut-il préserver dans cette réinvention ? Car, comme il le rappelle également, «les mathématiques sont une science humaine, une science qui étudie l’humain comme objet dans sa capacité à abstraire, à aborder des problèmes difficiles, à se dépasser intellectuellement». De notre point de vue, leur valeur ne réside pas exclusivement dans les résultats obtenus, mais dans l’expérience humaine de la recherche – cette «épopée» dont la machine prive le chercheur –, dans ce qu’elle nous apprend de notre capacité à penser, à comprendre et à nous dépasser. Dans l’esprit du chercheur, se réinventer ne signifie pas renoncer à ce qui fonde la valeur humaine de la recherche. Il évoque ainsi la nécessité de «pouvoir trouver un équilibre où nous pouvons faire coexister les deux pratiques. La pratique boostée à l’IA et une pratique plus humaine qui, elle, nous apprend beaucoup sur notre façon d’agir, de penser». Cette coexistence constitue sans doute une perspective souhaitable. Ou inévitable ? Mais, une fois de plus, elle soulève une difficulté considérable: comment préserver une pratique humaine lorsque les conditions économiques, techniques et intellectuelles de la recherche tendent précisément à en réduire la place ? Comment continuer à être les acteurs de la découverte lorsque les machines semblent désormais en déterminer les possibilités, les idées, le rythme et jusqu’aux objets ?

La résilience ne peut donc se réduire à une adaptation à la puissance nouvelle des machines. Elle ne saurait consister à accepter une redistribution des rôles dans laquelle l’intelligence artificielle produirait et où les chercheurs seraient progressivement assignés à la vérification et à la validation. Elle devrait au contraire concerner la capacité d’une communauté scientifique à retrouver la maîtrise de son avenir, à préserver sa liberté d’initiative et à déterminer elle-même les finalités de son activité.

Une résilience certes, mais sans illusion: «Tout est annihilé; je n’ai plus qu’à chercher à comprendre», dit le chercheur à la fin de sa conférence après une déclaration colorée de fatalisme: «Les idées n’émergeront plus dans la tête des mathématiciens et des mathématiciennes». Il poursuit cependant, mettant l’accent sur la transmission: «Donc ça n’empêche pas que tout le reste du processus de transmission doit survivre, et que nous avons un rôle à jouer là-dedans». Survivre: continuer d’exister mais subsister avec difficulté. Survivre à l’insupportable ? Se survivre aussi.

Car le véritable enjeu pour Hugo Duminil-Copin n’est peut-être pas de savoir si les mathématiques continueront à produire des résultats. Elles le feront vraisemblablement. Il est de savoir si les générations futures pourront encore y trouver un espace de liberté, de création, de découverte et de dépassement de soi. Autrement dit, ou la recherche restera une aventure humaine ou elle ne sera plus que le lieu d’une production de connaissances dont les hommes auront progressivement perdu la maîtrise.

Il va falloir se réinventer, certes. Mais se réinventer pour continuer à exister intellectuellement, coûte que coûte, et non simplement pour apprendre à vivre dans un monde où l’on ne serait plus véritablement les acteurs de son avenir.

Saurons-nous nous réinventer sans nous renoncer (18) ?

 

Illustration: Hugo Duminil-Copin lors du séminaire du 8 octobre. 

(1) David Larousserie, Nouveau coup de massue d’OpenAI sur les mathématiciens: «Ils ont annihilé mon domaine de recherche», Le Monde, 10 octobre 2026.

(2) Robert Hart, ‘Pure insanity’: Mathematicians will need years to make sense of OpenAI’s latest drop («De la pure folie»: il faudra des années aux mathématiciens pour décrypter la dernière nouveauté d’Open AI), The Verge, 9 octobre 2026.

(3) Hugo Duminil-Copin, Un grave défaut d’alignement de l’IA en mathématiques, 28 jours plus tard, séminaire MIAM Math & IA à Midi, Société mathématique de France, 8 octobre 2026.

(4) Consulter Github pour des informations plus techniques.

(5) Une formalisation en Lean consiste à traduire un énoncé mathématique ou un algorithme dans le langage de l’assistant de preuve Lean pour le soumettre à une vérification automatique rigoureuse.

(6) Paragraphe rédigé à partir de l’article du Monde (note 1), des sites GitHub, Les Numériques (Aymeric Geoffre-Rouland, “J’ai pleuré”: ce grand mathématicien français a vu l’IA d’OpenAI revendiquer la solution de seize problèmes qu’il étudiait, Les Numériques, 12 octobre 2026) et The Verge.

(7) Cédric Villani interrogé par Ronan Planchon, Avec l’IA, les mathématiciens ont le sentiment de vivre leur «Apocalypse Now», Le Figaro, 16 octobre 2026.

(8) Hugo Duminil-Copin, op.cit.

(9) Ibid. 

(10) «Il y a forcément là un bouleversement complet de l’activité des mathématiciens, des mathématiciennes, en tout cas dans notre domaine»,  ibid.

(11) Aymeric Geoffre-Rouland, op.cit.

(12) «Il va falloir se réinventer; nous le savons tous», Hugo Duminil-Copin, op.cit.

(13) Je m’aperçois que cette réflexion rejoint ce que j’écrivais à propos de la France: «Alors le tragique résiderait dans un terrible paradoxe: la France conserverait les attributs de sa souveraineté tout en perdant petit à petit les moyens concrets de l’exercer. Le tragique résiderait dans la possibilité qu’un pays conserve ses institutions et ses apparences de puissance tout en perdant, peu à peu, la capacité effective d’orienter son avenir» (La France à l’épreuve du tragique, ou l’infernal cercle vicieux des crises, Forum protestant, 30 octobre 2026). Les chercheurs conservent leurs attributs, mais privés de leurs fonctions essentielles. Le parallèle avec la souveraineté d’un pays est alors frappant. Une nation peut conserver ses institutions, ses frontières, son gouvernement et ses attributs de puissance tout en perdant les moyens concrets d’orienter son avenir. De même, une communauté scientifique peut conserver ses structures et ses signes de vitalité tout en perdant sa capacité à définir ses propres ambitions. Dans les deux cas, le déclin ne prend pas nécessairement la forme d’un effondrement spectaculaire. Il peut prendre celle d’une lente dissociation entre les apparences de la puissance et les conditions réelles de son exercice. Le plus tragique est peut-être que cette dépossession ne se laisse pas facilement mesurer. Tant que des résultats sont produits, on peut prétendre que la recherche se porte bien. Tant que les institutions fonctionnent, on peut affirmer que le système demeure intact. Mais ces indicateurs ne disent rien de la capacité d’une société à préparer son avenir intellectuel, à faire naître de nouvelles ambitions et à donner aux générations suivantes les moyens de les poursuivre. Cela ressemble à une destruction anticipée de l’avenir. Il se produit alors un phénomène singulier: sous l’influence de l’IA, le monde intellectuel n’a pas encore disparu dans ses manifestations présentes, mais il a déjà commencé à disparaître dans sa capacité à se reproduire. Le véritable signe du déclin n’est pas toujours l’incapacité à faire aujourd’hui ce que l’on faisait hier. C’est parfois l’incapacité à rendre possible demain ce que l’on est encore capable de faire aujourd’hui. Un système peut conserver longtemps les manifestations de sa vitalité tout en ayant perdu les conditions de sa perpétuation. Le sentiment que j’ai, et que j’ai bien conscience de ne pas exprimer avec une clarté suffisante, c’est qu’on assiste à la disparition de l’avenir avant celle du présent. Voilà une intuition qui mériterait approfondissement.

(14) Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme, Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, tome I, 1956, traduit de l’allemand par Christophe David, Éditions de l’Encyclopédie des nuisances, Paris 2002 (édition originale: Die Antiquiertheit des Menschen 1. Über die Seele im Zeitalter der zweiten industriellen Revolution, C.H. Beck, 1956).

(15) Et c’est là que les larmes du mathématicien prennent toute leur portée: elles expriment moins la défaite de l’intelligence humaine que la douleur de ne plus savoir quelle place une vie consacrée à penser peut encore occuper dans un monde qui célèbre la puissance de ses machines.

(16) Hugo Duminil-Copin, op.cit.

(17) L’enjeu concerne particulièrement les jeunes chercheurs. Si les perspectives de recherche se ferment avant même qu’ils aient eu la possibilité de les explorer, c’est leur avenir intellectuel qui se trouve compromis. On ne leur retire pas seulement des tâches: on risque de leur retirer la possibilité de construire une vocation.

(18) Addendum: Voici deux commentaires de lecteurs rencontrés lors de mes recherches dans les journaux. Rares sont les lecteurs qui mesurent la réelle portée de l’événement. Mais d’autres – malheureusement fort nombreux – nous font comprendre ce qu’est devenue notre société:


«C’est une excellente leçon de vie pour les intellos méprisants le travail manuel qui reste pour moi le nec plus ultra de la nature humaine alliant avec ou moins de brio le cerveau et les membres, en bref un homme complet.»


«Il est rassurant de voir que les gains de productivité vont enfin toucher les métiers intellectuels. Il était temps.»


Que l’intelligence, la recherche fondamentale et la pensée abstraite soient considérées comme détachées de la réalité, voire socialement suspectes, n’est guère étonnant. Mais que les progrès de l’intelligence artificielle et de la productivité dans les métiers intellectuels soient accueillis avec une satisfaction revancharde, et deviennent l’occasion de se réjouir de la dévalorisation de la recherche est beaucoup plus préoccupant. Les vagues brunes prospèrent sur des sociétés qui ne savent plus admirer, qui confondent excellence et arrogance, savoir et privilège, progrès et productivité. Et qui ne savent plus reconnaître ce qui élève l’être humain.

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