Le croyant moderne et la portée du salut
Une «transformation du croire qui conduit inévitablement à une relecture de la question du salut». La transformation, c’est le que le croyant moderne «n’est pas seulement un croyant situé dans la modernité. Il est celui pour qui la foi a cessé d’être une évidence culturelle immédiate pour devenir une décision existentielle constamment exposée à la reprise, au doute, et à l’interrogation». Ce que cela change pour le salut, c’est que «si la foi engage l’existence», alors «le salut ne peut-être pensé comme une réalité extérieure à la vie», une «signification concrète» qui a l’avantage d’être «portée par les Écritures».
«Le salut en effet ne renvoie pas forcément à l’au-delà, il peut aussi concerner la vie d’ici-bas» (Joey Commes) (1).
J’ai récemment évoqué, peut-être maladroitement ou imprudemment, la figure du croyant que j’ai qualifié de moderne (2). Cela m’a valu de nombreuses questions pertinentes, m’invitant à penser plus précisément cette figure qui a semblé impliquer, pour l’un de mes interlocuteurs, «une actualisation sociologique du christianisme*» (3). Dans mon esprit, le croyant moderne – acceptons pour l’instant cette formulation – est plus que cela. Il ne vise pas non plus à réduire le christianisme «à un humanisme terrestre*». Bien loin de là. On pourrait plutôt parler d’une mutation du mode de croire. Je me dois donc d’être plus précis, et l’exercice est difficile.
Mise en perspective
Il ne suffit pas de constater que «le croyant contemporain*», autre équivalence (logique) faite par un de mes correspondants, vit dans un monde technique, pluraliste et sécularisé pour comprendre ce qui se joue désormais dans l’expérience de la foi. Il semble qu’une mutation plus profonde se soit produite: elle touche la manière même dont l’existence croyante se comprend. Comment elle se déploie et se rapporte à la vérité chrétienne. Le croyant moderne n’est pas seulement un croyant situé dans la modernité. Il est celui pour qui la foi a cessé d’être une évidence culturelle immédiate pour devenir une décision existentielle constamment exposée à la reprise, au doute, et à l’interrogation.
Le rapport du sujet à Dieu a été profondément transformé par la disparition progressive de la chrétienté comme horizon collectif. La foi ne s’inscrit plus dans une continuité relativement stable entre la culture, les institutions et les pratiques religieuses. Elle apparaît désormais comme une possibilité fragile, toujours appelée à être personnellement assurée. Le croyant moderne se découvre ainsi placé devant Dieu sans la médiation rassurante des évidences héritées. Il ne peut plus croire par ce que nous pourrions appeler une inertie sociale. Il lui faut consentir intérieurement à ce qui ne peut plus être imposé extérieurement.
C’est cette transformation du croire qui conduit, inévitablement selon nous, à une relecture de la question du salut. Dans certaines représentations chrétiennes, le salut a été trop souvent réduit à une réalité posthume, comme si la foi n’avait au fond d’autres finalités que de préparer les âmes à l’au-delà. Une telle compréhension touche un aspect réel de l’espérance chrétienne. Mais elle demeure insuffisante si elle conduit à séparer radicalement le salut de l’existence présente. L’Écriture elle-même témoigne d’une compréhension plus large et plus concrète du salut. Dans la bible, être sauvé signifie être délivré, relevé, restauré, remis en chemin, réconcilié avec Dieu, mais aussi avec soi-même et avec autrui.
«Le salut en effet ne renvoie pas forcément à l’au-delà, il peut aussi concerner la vie d’ici-bas.» Cette affirmation d’un jeune théologien ne vise pas à un humanisme terrestre*. Encore moins à dissoudre l’espérance eschatologique dans une sorte de vague amélioration morale de l’existence*. Ce n’est pas ainsi que nous l’interprétons. Elle signifie plutôt que le salut biblique possède une profondeur existentielle qui engage déjà la manière de vivre dans le monde. Lorsque le Christ déclare: «…Je suis venu afin que les brebis aient la vie, et qu’elles l’aient en abondance» (Jean 10, 10), il ne parle pas uniquement d’un accomplissement futur. Il annonce une transformation présente de l’existence humaine. Lorsque Paul affirme: «Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature» (2 Corinthiens 5,17), il désigne moins une réalité abstraite qu’une recréation effective de l’existence.
Dans cette perspective, la foi chrétienne ne peut plus être comprise comme l’adhésion à un système doctrinal clos sur lui-même. Elle est une manière d’habiter le monde sous le signe de la grâce. Le croyant moderne comprend alors que le salut n’est pas simplement une promesse concernant le terme de la vie, mais une puissance de transformation déjà à l’œuvre dans le présent de l’existence.
La crise moderne de l’évidence religieuse
La disparition progressive des évidences religieuses collectives est l’une des caractéristiques de la modernité. Malgré un reste d’influence, le christianisme n’organise plus l’ensemble du monde social, symbolique ou politique. Le croyant vit dans un espace pluraliste où la foi n’apparaît plus comme le cadre naturel de l’existence commune. Cette crise institutionnelle modifie profondément la structure de l’expérience croyante. Autrefois (et il n’y a pas si longtemps), la foi était transmise et portée dans la continuité d’une culture. Je pense ici à ces huguenots historiques, fiers de l’être, s’inscrivant dans une ancienne filiation et portant leur appartenance comme des quartiers de noblesse. Et souffrant de voir leurs enfants ou petits-enfants rompre avec cette lignée. L’individu recevait alors la religion comme une appartenance presqu’immédiate, intégrée aux rythmes de la société, aux traditions familiales et aux représentations collectives. Cette continuité est rompue. Le croyant moderne apprend à penser par lui-même. Il interroge les héritages, il distingue la vérité de la coutume. Dès lors, croire cesse d’aller de soi.
Mais cette perte de l’évidence n’implique pas nécessairement la disparition de la foi. Elle peut au contraire révéler sa profondeur véritable. Car la foi biblique n’a jamais été conformité culturelle. Abraham quitte son pays sans savoir où Dieu le conduit. Israël traverse le désert dans l’incertitude. Les prophètes parlent souvent contre les sécurités religieuses établies. Les disciples suivent le Christ sans comprendre vraiment ce qu’ils vivent. Ainsi, la modernité place le croyant dans une situation paradoxalement proche de l’expérience biblique originaire. Celle d’un sujet appelé à croire, la foi n’étant pas une évidence héritée mais une réponse intérieure à un appel.
Cette situation transforme la conscience croyante. Le croyant moderne sait qu’on ne peut croire à sa place. Que rien ne peut croire à sa place. Ni la tradition, ni l’institution, ni la culture familiale, ni l’habitude sociale ne peuvent se substituer à l’acte personnel par lequel il consent à se tenir devant Dieu, le décide. Ainsi la foi cesse d’être une appartenance reconnue, acceptée, pour devenir une modalité de l’existence.
La foi comme décision existentielle
La foi, dès lors, apparaît de manière toujours plus nette comme une décision existentielle. Cela ne signifie pas qu’elle serait une décision arbitraire de la subjectivité*. Le croyant ne crée pas la vérité qu’il accueille. Il découvre que cette vérité ne devient pour lui réelle qu’à travers un engagement de son existence. Croire ne consiste pas simplement à accepter intellectuellement* des propositions doctrinales. La foi engage l’être dans sa totalité. Elle concerne son rapport au monde, à l’autre comme à lui-même. Elle introduit un déplacement intérieur qui transforme la manière d’habiter l’existence.
Cette dimension apparaît dans les Évangiles. Ce n’est pas au nom d’une doctrine abstraite que Jésus invite ses disciples à le suivre. «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive» (Marc 8, 34). La vérité chrétienne n’est pas corpus théorique mais chemin d’existence.
Le croyant moderne fait alors l’expérience d’une foi inséparable de la fragilité. Aucune certitude extérieure absolue ne peut supprimer le risque de croire. La foi demeure exposée au doute. Et ce doute n’est pas ennemi de la foi; il en est une dimension intérieure. La foi totalement sécurisée se transforme en possession idéologique. Une foi traversée, voire nourrie, par l’incertitude demeure ouverte à la transcendance de Dieu.
Les psaumes expriment cette tension. «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné» (Psaume 22,2). Cette parole reprise par le Christ sur la croix montre que l’expérience croyante peut traverser la nuit sans cesser d’être foi. Croire signifie souvent avancer sans posséder pleinement ce qui, pourtant, oriente l’existence. C’est ce dont le croyant moderne fait sans cesse l’expérience.
Le salut comme recréation de l’existence
Peut-être est-ce là que la question du salut se pose dans sa profondeur. Si la foi engage l’existence, le salut ne peut-être pensé comme une réalité extérieure à la vie. Il ne consiste pas en une modification du destin futur de l’âme mais désigne une transformation de l’existence présente. Cette signification concrète du salut est portée par les Écritures. Le Dieu biblique est Celui qui délivre Israël de l’esclavage. Il entend les cris des opprimés. Il relève les humiliés, il guérit les blessés. Le salut ne concerne pas uniquement l’au-delà, mais il concerne déjà les conditions de la vie humaine. Lorsque Jésus reprend les paroles d’Esaïe – «Il m’a envoyé pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres, pour guérir [ceux qui ont le cœur brisé]» (Luc 4,18) –, ne manifeste-t-il pas clairement cette portée existentielle du salut ? Les guérisons, les pardons, les repas partagés avec les exclus, les paroles adressées aux pécheurs ne sont pas de simples symboles spirituels; ils opèrent une transformation réelle de la condition humaine. Le salut apparaît alors comme recréation de l’existence. Le croyant moderne ne reçoit pas d’assurance abstraite: il devient capable de vivre autrement. Hors de la peur, de l’enfermement, du désespoir, le salut est l’espace d’une liberté nouvelle.
Cette transformation ne signifie pas la disparition de toute souffrance. Le croyant moderne sait qu’il demeure exposé à la fragilité, à la finitude, au mal. Mais son rapport à l’existence est déplacé. Il n’habite plus le monde de la même manière. Il découvre que sa vie peut être reçue comme grâce, et non comme une possession à défendre désespérément (4).
Le salut et la vie d’ici-bas. La responsabilité devant autrui
Il devient alors possible de comprendre que «le salut en effet ne renvoie pas forcément à l’au-delà, il peut aussi concerner la vie d’ici-bas». «Et la parole s’est faite homme…» (Jean 1,14) En assumant la condition humaine, Dieu manifeste que l’existence ne peut être étrangère au salut.
Le christianisme n’est pas fuite hors du monde; il ouvre une manière nouvelle de l’habiter. Le Royaume annoncé par le Christ touche déjà les réalités terrestres. Le salut concerne la totalité de l’humain. Le croyant moderne sait que la foi ne peut être restreinte à une intériorité consolatrice. Elle engage la manière dont les êtres humains vivent ensemble devant Dieu. Là où des structures sociales détruisent la dignité humaine, là où les relations sont dégradées par la domination et l’exclusion, le salut implique une exigence de justice et ouvre la possibilité de la réconciliation. Il touche aux réalités collectives et ne se limite pas à l’âme individuelle. Il concerne la manière dont l’Histoire elle-même peut être transformée sous le signe de la grâce.
C’est aussi dans cette perspective que le croyant moderne sait que la relation à Dieu ne peut être séparée de la relation à autrui, de la responsabilité à laquelle le visage de l’autre oblige. Vérité exprimée par l’évangile de Matthieu: «J’étais étranger et vous m’avez accueilli» (Matthieu 25,35). Le salut est la transformation éthique de l’existence. Le croyant moderne ne se croit pas quitte devant Dieu. Il est celui qui devient capable d’une responsabilité nouvelle. La grâce est la source de l’exigence éthique.
Cette approche est profondément protestante: la justification par la foi seule ne signifie pas l’indifférence aux œuvres, mais la possibilité d’un agir autrement. L’existence n’est plus fondée sur l’angoisse de devoir se sauver soi-même.
Un croyant sans évidence
Le croyant moderne est, finalement, un sujet privé d’évidence religieuse mais non privé de foi. Un croyant sans évidence (5). Il vit dans un monde où croire n’est plus naturel, où aucune institution ne peut garantir définitivement la vérité, où la foi doit être personnellement assumée dans la fragilité et l’incertitude. Mais cette situation révèle précisément la profondeur existentielle du christianisme.
La foi est une manière d’exister devant Dieu. Elle engage l’être dans sa totalité. Elle transforme sa relation au monde, au temps, aux autres. Le salut, dès lors, n’est plus une simple promesse de l’au-delà. Il désigne déjà une recréation de l’existence présente. «Être sauvé(s), oui, mais de quoi ?» Soit. Mais qu’est-ce qu’être sauvé(s) sinon être relevé dans sa manière de vivre ? C’est être rendu capable d’espérer, libéré de l’enfermement sur soi et ouvert à l’autre. Le salut concerne aussi la vie d’ici-bas. C’est l’événement par lequel l’existence devient habitable autrement, sous le signe de la grâce.
Une phénoménologie protestante de l’existence croyante pourrait dès lors penser ensemble l’intériorité et l’histoire, la foi et la responsabilité, l’espérance eschatologique et la transformation présente du monde. Car le croyant sans évidence découvre précisément que la foi chrétienne n’est pas d’abord une appropriation doctrinale, mais l’expérience d’une existence continuellement recréée par la parole de Dieu.
(1) Joey Commes (étudiant en théologie, prédication du dimanche 17 mai 2026 à l’Oratoire du Louvre, Paris): «Si le Seigneur est ma lumière, brille-t-elle seulement pour moi ?».
(2) La portée du salut. «Une création nouvelle de l’existence», 15 mai 2026.
(3) Les expressions en italiques suivies d’un astérisque (*) sont celles employées par mes interlocuteurs.
(4) On pense à la trans- et post-humanité qui promettent «un salut purement technique» (encyclique du pape Léon XIV, Magnifica Humanitas 3/117, version commentée sur le site du Grand Continent, 25 mai 2026).
(5) Pour éviter l’ambiguïté chronologique et sociologique de moderne, on pourra désormais parler de croyant sans évidence.
