La langue désarmée
«Transformer un diagnostic critique en alibi pour justifier et légitimer une forme de relâchement, de renoncement»: pour Jean-Paul Sanfourche, critiquer (comme l’a fait Cécile Duflot) la vigilance orthographique annoncée par le ministère de l’Éducation en la qualifiant d’outil de sélection sociale, c’est passer «de la critique des conditions d’accès au savoir vers la mise en cause du savoir proprement dit». Or, comme l’a écrit Gramsci, «chaque fois qu’affleure d’une façon ou d’une autre la question de la langue, cela signifie qu’une série d’autres problèmes est en train de se poser»…
«Pendant longtemps, plusieurs orthographes coexistaient, puis on les a figées, transformant l’orthographe en une sorte de religion et en instrument de sélection scolaire» (Cécile Duflot) (1).
«…la langue, c’est de la haute politique, c’est la vraie religion de l’homme pensant» (Boualem Sansal) (2).
Par voie d’une note de service, le ministre de l’Éducation, Edouard Geffray, vient d’inviter les correcteurs du brevet des collèges et du baccalauréat à une grande vigilance concernant «la qualité rédactionnelle: orthographe, syntaxe, grammaire, clarté de la langue et lisibilité du propos» dans les copies des candidats. Rien d’exceptionnel dans ce rappel d’une exigence partagée par l’immense majorité du corps enseignant. Cependant, lors d’une récente émission de radio, Cécile Dufflot déclare, sur un ton polémique particulièrement déplacé, que «l’orthographe n’est pas une religion» et qu’elle est «un instrument de sélection». Réaction difficilement justifiable, sauf à la mettre au compte d’un progressisme sociétal aujourd’hui très en vogue, contribuant à bas bruit à un «affaiblissement collectif» de la maîtrise du français, à l’approfondissement d’une sous-culture envahissante. Pire ! L’orthographe serait, selon l’ancienne patronne des Verts, un «outil de distinction sociale». Déclarations consternantes qui s’inscrivent dans cette tradition ambiguë où la critique des normes culturelles finit par saper, non sans mépris, les conditions de l’émancipation qu’elle prétend promouvoir ! «Comment accélérer la faillite de l’Éducation nationale et accroître les inégalités ? L’ancienne ministre de François Hollande a trouvé la solution.» Ainsi Sophie Coignard intitule-t-elle malicieusement sa chronique (3). Qu’une ancienne ministre de gauche, formée dans les meilleures institutions, en vienne à relativiser l’exigence linguistique au nom d’une sociologie bien sommaire, dit assez le degré de confusion intellectuelle qui entoure, aujourd’hui plus que jamais, la question scolaire.
Orthographe, souveraineté et démagogie
Quand le renoncement intérieur rejoint les fragilisations extérieures de la démocratie
Dissipons d’emblée un malentendu. Établir instinctivement un lien entre les adversaires extérieurs de l’Occident et ces controverses autour de la langue relèverait d’un raccourci trompeur. Même si, après lecture d’Occidents, dernier ouvrage de Frédéric Martel (4), on serait tenté de le faire, bien que les logiques ne soient ni homogènes, ni coordonnées. Mais il serait tout aussi naïf, selon nous, d’ignorer ce que l’on pourrait appeler des effets de convergence. Car une démocratie qui se fragilise de l’intérieur, en affaiblissant ses instruments de transmission et en relativisant des exigences fondamentales, devient d’autant plus vulnérable aux pressions extérieures. La langue – orthographe, sémantique, syntaxe – est l’outil premier et décisif de formation de l’esprit critique, de la pensée et de la capacité de délibération. Qu’elles le veuillent ou non, certaines positions, en prétendant œuvrer à l’égalité en minorant l’exigence linguistique, produisent des effets analogues à ceux que recherchent des puissances hostiles. Désagrégation du commun, érosion de la capacité de penser avec rigueur, difficulté croissante à formuler un désaccord argumenté. Une démocratie ne se défait jamais uniquement sous la pression de ses adversaires déclarés. Elle se défait aussi, mais très insidieusement, lorsqu’elle renonce à ses propres exigences de formation, de langage et de pensée.
C’est dans ce contexte qu’il faut aussi situer les déclarations de Cécile Duflot. En faisant de l’orthographe un outil de distinction sociale, sous couvert de dénoncer une inégalité – bien réelle –, son discours opère un déplacement problématique de la critique des conditions d’accès au savoir vers la mise en cause du savoir proprement dit. Qu’une ancienne ministre, qui a emprunté les filières les plus sélectives, en vienne à relativiser l’exigence linguistique, illustre une contradiction étonnante mais fréquente: alors que les élites continuent de se définir par leur maîtrise des codes, certaines d’entre elles en déconseillent l’apprentissage au plus grand nombre. En s’inscrivant dans une sensibilité contemporaine selon laquelle toute norme est soupçonnée d’être un dispositif d’exclusion.
De la norme à l’émancipation: un héritage mal estimé
Villers-Cotterêts, l’Académie et la construction historique d’un espace commun
La langue française, pourtant, ne s’est jamais constituée comme norme dans une pure volonté de domination arbitraire. Depuis l’Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539) (5) jusqu’aux travaux de l’Académie française, faut-il rappeler qu’elle s’est imposée comme un instrument d’unification dans un espace politique en formation ? Certes, ce processus n’a pas supprimé les inégalités, mais il a rendu possible un horizon commun de compréhension par la lisibilité du droit. Faut-il aussi rappeler que cette ambition traverse toute l’histoire intellectuelle française ? Pour Montaigne, la langue est un exercice de pensée en mouvement, éprouvant la complexité du réel. Pour Pascal, elle est l’outil d’une lucidité qui détourne des illusions de l’évidence. Pour Fénelon ou Condillac, entre autres, la langue est indissociable de la formation de l’entendement. La langue n’est pas un simple véhicule. Elle est la condition de possibilité d’une pensée structurée. L’orthographe contribue à la précision de la langue, indissociable de la rigueur de la pensée. Sa relative stabilité est aussi une condition de la transmission du savoir. Elle permet la continuité des textes, leur comparabilité, la formation d’une mémoire collective; c’est un socle.
Le contre-sens sociologique : de Bourdieu à la démagogie
Quand la critique des inégalités devient justification du renoncement
Ce débat est loin d’être nouveau. J’ai professionnellement maintes fois eu l’occasion d’affronter ces fausses polémiques. L’invocation approximative de Pierre Bourdieu était fréquente. Que la langue légitime fonctionne comme un capital symbolique est incontestable. Mais Bourdieu n’en tirait pas, à ma connaissance, la conclusion qu’il fallait abaisser les exigences. Au contraire, il plaidait pour une démocratisation réelle de leur acquisition. Le glissement, régulièrement opéré, consiste à transformer un diagnostic critique en alibi pour justifier et légitimer une forme de relâchement, de renoncement. Car, en assimilant l’orthographe à une violence sociale, on déplace la responsabilité. Au lieu de corriger les inégalités d’accès – c’est le rôle de l’école –, on disqualifie ce qui pourrait permettre de les surmonter. Cette réaction démagogique aux consignes du ministre de l’Éducation rappelant la nécessité de la qualité de la rédaction dans les examens est révélatrice. Ce qui devrait aller de soi devient contestable donc contesté. Alors que c’est précisément l’abaissement des normes qui accentue les écarts. Par socialisation diffuse, les élèves issus des milieux dits favorisés continueront d’acquérir la maîtrise de la langue alors que les autres en seront durablement privés.
Une inégalité redoublée
Des pédagogismes d’hier aux indulgences d’aujourd’hui
Ce renoncement n’est pas inédit. Les dérives pédagogistes dans le sillage de 1968 avaient déjà conduit à minimiser sinon à marginaliser l’épreuve de la dictée et conseillaient aux élèves instituteurs des Écoles normales de relativiser les fautes. Sous couvert de bienveillance ou de tolérance – ne pas stigmatiser l’erreur, le mot faute étant proscrit – s’organisait en toute irresponsabilité une forme de désarmement linguistique. Ce sont les élèves les plus fragiles qui en furent les premières victimes ! Ils ne furent pas préparés à affronter les exigences sociales qui bientôt s’imposeraient à eux. De grands pédagogues, signant encore des tribunes militantes dans les journaux se consacrant à l’éducation, portent parfois une lourde responsabilité. Au lieu d’exiger pour tous ce que l’on sait pourtant nécessaire, on ajuste les attentes à la baisse pour certains, entérinant ainsi les inégalités qu’on prétend illusoirement combattre. Ce qui revient à substituer à l’exigence universelle une indulgence différentiée. Cela s’appelle bien être démagogue.
Langue, pensée et puissance: une articulation décisive
De Gramsci à Orwell, la politique du langage
Une langue qui n’est pas maîtrisée dans ses nuances rend plus difficile, sinon impossible, l’élaboration de pensées complexes. Discours simplificateurs et manipulations sont ainsi favorisés. Or notre langue se fragilise. Fragilisation qui ne peut être envisagée comme un phénomène autonome, voire purement linguistique. Elle s’inscrit dans un ensemble de mutations profondes qui affectent nos sociétés contemporaines: massification des échanges, médiatisation accélérée, rationalisation des pratiques communicationnelles. «Chaque fois qu’affleure d’une façon ou d’une autre la question de la langue, cela signifie qu’une série d’autres problèmes est en train de se poser…», écrit Gramski (6) à propos du concept d’«hégémonie culturelle». Hégémonie qui ne reposerait pas uniquement sur la domination économique ou politique, mais sur la capacité d’un groupe à imposer ses catégories de pensée s’incarnant dans des formes linguistiques spécifiques. Légitimer une linguistique fautive, se faire l’avocat complice d’une langue au rabais, revient à favoriser la réduction des nuances, gommer les distinctions conceptuelles, appauvrir les ressources expressives disponibles pour formuler une pensée critique. C’est précisément ce lien entre langage et pensée que George Orwell met en lumière. Dans son approche des usages de la langue, il montre que l’appauvrissement lexical et syntaxique peut devenir instrument de contrôle. La réduction du vocabulaire, la disparition de certains mots, l’orthographe aléatoire, la simplification extrême des structures grammaticales limitent la capacité des individus à formuler des idées complexes ou dissidentes.
Plaider pour une langue écorchée – la dysorthographie y contribue – concourt à restreindre l’horizon du pensable et participe à la prolifération des discours simplificateurs.
Conclusion
La démocratie comme discipline du langage
La polémique que suscitent les propos inopportuns de Cécile Duflot, «psychopathe de l’orthographe repentie», n’est pas un simple épisode médiatique. Elle révèle une tension plus profonde: celle d’une époque qui hésite entre transmission et relâchement, entre exigence et laxisme discursif. Mais une démocratie ne se maintient pas par la seule multiplication intempestive des opinions. Elle se maintient par la possibilité de les formuler avec précision, de les argumenter, de les confronter avec rigueur, et de les inscrire dans un langage commun.
«D’où l’absolue nécessité pour tout pays de vivre dans une langue commune, constamment accordée et de poursuivre ensemble le même grand rêve de liberté, d’égalité et de fraternité.» (7)
En ce sens, la langue n’est pas un héritage secondaire. Elle est une infrastructure de la démocratie elle-même. Et l’affaiblir au nom de l’égalité, c’est parfois produire exactement l’inverse de ce que l’on prétend défendre: un monde où l’inégalité devient moins visible, mais plus durable.
Illustration: ordonnances de Villers-Cotterêts (1539, Archives nationales).
(1) «L’orthographe n’est pas une religion»: après les critiques de Cécile Duflot, le ministre de l’Éducation nationale dénonce un «abandon progressif» de l’exigence, Le Figaro, 25 avril 2026. Stigmatisant les recommandations du ministre, elle dénonce «une lubie récurrente». Et dénigre «un ministre de l’Éducation qui manque d’idées proclame ‘vive la dictée’ ou veut renforcer le poids de l’orthographe au bac. C’est un marronnier ancien et inutile».
(2) Boualem Sansal, Le français, parlons-en !, Cerf, 2024, p.130.
(3) Sophie Coignard, Cécile Duflot, passionaria des fossoyeurs de l’orthographe, Le Point.fr, 27 avril 2026,
(4) Frédéric Martel, Occidents, Enquête sur nos ennemis, Plon, 2026.
(5) Cette ordonnance imposa le français comme langue administrative au détriment du latin, et l’Académie française entreprit au 17e siècle de codifier la langue pour en garantir l’intelligibilité et la dignité.
(6) Antonio Gramsci, Textes (document produit en version numérique par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi), «Chaque fois qu’affleure d’une façon ou d’une autre la question de la langue, cela signifie qu’une série d’autres problèmes est en train de se poser: la formation et l’élargissement de la classe dirigeante, la nécessité d’établir des rapports plus intimes et plus sûrs entre les groupes dirigeants et la masse populaire-nationale, c’est-à-dire de réorganiser l’hégémonie culturelle» (Foyers d’irradiation des innovations linguistiques dans la tradition et d’un conformisme linguistique national dans les grandes masses nationales, pp.209-210).
