«La chair de l’écriture»: quand la littérature renouvelle la théologie
Il y a une «proximité intellectuelle et existentielle entre littérature et théologie». À partir du regard de Marion Muller-Colard sur l’œuvre de France Quéré, Jean-Paul Sanfourche examine ce «dialogue fécond» où «la littérature invite la théologie à reconnaître la fécondité de l’imagination, la profondeur de l’expérience humaine et les limites de toute connaissance» tandis «la théologie inscrit cette attention dans une réflexion sur la foi, le sens et la responsabilité». Une façon des deux côtés à montrer que «si l’existence humaine excède les discours qui prétendent la décrire, l’expérience religieuse ne peut elle-même être réduite à des affirmations doctrinales».
«Je me sens proche car comme elle [France Quéré], je suis plus écrivaine que théologienne.»
«Nous, littéraires, nous arrivons avec une conscience vive que tout n’est que subjectivité. Ce qui nous appartient, c’est de faire que cette subjectivité puisse donner la parole à l’autre. L’exercice de la littérature est de faire du ‘je’ un ‘nous’. Cette compétence est tout à fait transposable au niveau de l’exigence de ces travaux d’éthique» (Marion Muller-Colard (1).
J’éprouve aujourd’hui le besoin de prendre du recul par rapport à l’actualité. De suspendre la précipitation harassante et irritante des temps. De réfléchir, en écrivant ces lignes, à la relation entre littérature et théologie. Car c’est en effet l’enjeu majeur de l’entretien que Marion Muller-Colard accorde à Stéphane Lavignotte autour de la figure de France Quéré et auquel, en tant que littéraire, j’aimerais consacrer cette communication.
L’écriture occupe une place centrale dans la réflexion de ces deux théologiennes et à travers leurs parcours s’ébauche une conception originale de la pensée théologique. Celle-ci ne se limite pas à la construction de doctrines ou à l’élaboration de systèmes conceptuels mais s’enracine dans l’expérience sensible du monde. Dans l’attention portée à la langue et dans la capacité de l’imagination à rendre compte de la complexité humaine. Cet entretien m’a révélé ce dont j’avais conscience sans pour autant le formuler aussi clairement: la proximité intellectuelle et existentielle entre littérature et théologie.
Relation qui n’est évidemment pas juxtaposition, association ou confrontation de deux disciplines mais qui réside dans la perception et la redéfinition de leurs frontières respectives en interrogeant les conditions de la connaissance. La théologie n’est intéressante que lorsqu’elle s’attache à penser l’existence humaine à la lumière de la foi. Et si l’on aime la littérature, c’est parce qu’elle explore les profondeurs de l’expérience individuelle, mais aussi les ambiguïtés du langage et les dimensions parfois invisibles de la réalité. La rencontre de ces deux mondes (je n’emploie plus à dessein le terme de discipline mais préfère penser en termes d’univers) ouvre dès lors un espace de réflexion où la subjectivité, loin d’être un obstacle à la vérité, est la condition de l’écoute et de la compréhension de l’autre.
Cet entretien permet de comprendre et d’approfondir la relation entre littérature et théologie. C’est, semble-t-il, une démarche novatrice de connaissance, capable sinon de renouveler, du moins d’élargir le champ de la pensée théologique et de transformer en les déplaçant les pratiques du débat éthique. Et cette relation repose d’abord sur une conception de l’écriture comme expérience fondamentale du monde, contribuant à la revalorisation de la subjectivité et de l’imagination et s’affirmant comme une pratique de dialogue, éclairant sous un jour nouveau les rapports entre foi, raison et société.
Une théologie qui se découvre littéraire
Écriture et construction théologique
En faisant écho à la carrière de France Quéré, Marion Muller-Colard définit son rapport à la théologie: «…Comme elle, je suis plus écrivaine que théologienne». Déclaration qui trouve son origine dans une expérience de l’écriture qui précède la formation intellectuelle. «Mon rapport à l’écriture précède toute formation». Comme s’il y avait primauté de l’écriture sur la construction théologique. Le rapport de Marion Muller-Colard à la langue – et à la musique – constitue le fil rouge de son parcours, une manière fondamentale d’entrer en relation avec le monde. L’écriture apparaît comme une expérience originaire, antérieure à la conceptualisation théologique. Elle demeure un instrument permettant de communiquer une pensée élaborée, en participant directement à la formation de cette pensée.
Lorsque Marion Muller-Colard déclare «Je n’ai pas tant une pensée qu’une écriture, et je n’arrive d’ailleurs pas à penser sans écrire», elle s’inscrit dans une lignée d’écrivains ou de philosophes qui ébranlent une conception selon laquelle la réflexion intellectuelle serait première et son expression littéraire secondaire (2). Chez elle, la pensée se construit dans le mouvement même de l’écriture, à travers le travail de la langue, la recherche du rythme et cette attention particulière portée aux infimes nuances du réel et à la singularité des situations humaines. Cette conception possède ici une portée théologique essentielle. La connaissance de Dieu et de l’humain ne peut être dissociée des formes sensibles, langagières, par lesquelles l’existence se livre et se donne à comprendre. La théologie s’inscrit dans l’écho d’une parole située, traversée par une sensibilité et une expérience singulières, sans renoncer à la rigueur intellectuelle, mais dont la profondeur dépend aussi de sa capacité à habiter la langue. L’écriture est ce lieu particulier où la pensée se cherche, et se transforme en s’éprouvant. Elle n’illustre pas le discours théologique; elle en constitue l’une des conditions de possibilité.
La littérature: une forme de pensée théologique
Dans cette réflexion, la figure de France Quéré occupe une place déterminante. Chez elle, la littérature apparaît comme une forme de pensée théologique. Son premier ouvrage, Dénuement de l’espérance (1972), témoigne déjà d’une écriture singulière. Marion Muller-Colard évoque la manière dont cet ouvrage revisite l’histoire de l’Église en lui donnant une force littéraire remarquable, «incroyable». «C’est de la littérature.» Ainsi, son œuvre se distingue-t-elle par une capacité à faire de l’écriture un espace de l’élaboration de la pensée religieuse. La littérature ne se contente pas de transmettre un contenu théologique préexistant; elle transforme la manière dont ce contenu est perçu et compris. La pensée de l’espérance pourrait relever d’une définition doctrinale, d’une argumentation philosophique; mais elle peut aussi être appréhendée à travers une écriture qui lui donne une présence sensible, en en faisant éprouver les tensions et les possibilités. La référence à Dénuement de l’espérance permet de situer l’ouvrage dans le contexte des débats sur l’espérance auxquels contribuent notamment Jürgen Moltmann et Ernst Bloch. Mais ce qui la frappe n’est pas tant la proximité de France Quéré avec ces penseurs que la puissance de sa plume, la manière dont son écriture renouvelle l’approche de l’histoire chrétienne.
La relation entre littérature et théologie apparaît dès lors comme une relation de transformation réciproque par porosité. La théologie fournit à la littérature des interrogations fondamentales sur l’espérance, la foi, l’existence; la littérature offre à la théologie des formes d’expression capables d’en approfondir la portée humaine. Et permet notamment de rendre perceptible ce qui échappe à une formulation exclusivement conceptuelle. La littérature n’est pas la mise en forme ornementale, voire flatteuse, du discours religieux mais acquiert une véritable capacité de connaissance. C’est au sein de cette écriture que la théologie se développe, écriture qui ne se contente pas de parler de Dieu, mais qui cherche à rendre compte d’une expérience humaine, profonde, complexe.
La «chair de l’écriture»
Marion Muller-Colard, en recevant l’œuvre de France Quéré, se sent moins redevable de sa pensée que de «la chair de son écriture» qui, selon elle, remplace «la chair de la rencontre». La littérature est une présence qui dépasse la transmission des idées. Elle devient expérience relationnelle. «(C’est la force de la littérature.)» La rencontre littéraire ne dépend donc pas uniquement de l’adhésion à des idées, mais de la possibilité d’être touché par une écriture qui donne accès à l’intériorité d’autrui. Cette dimension peut être rapprochée de la vocation théologique de l’écoute et de la compréhension de l’autre. La littérature ouvre un espace dans lequel une subjectivité devient accessible à une autre subjectivité. Elle permet de reconnaître une présence singulière sans chercher à la réduire à des catégories préétablies.
La relation entre littérature et théologie se révèle ainsi profondément existentielle. Elle engage une manière de comprendre l’humain qui passe par la sensibilité, la réception et la rencontre. La théologie trouve dans la littérature une ressource pour penser non seulement ce que les êtres humains disent d’eux-mêmes, mais aussi ce qu’ils donnent à percevoir de leur existence.
Imagination et subjectivité
L’illusion d’une objectivité absolue
Marion Muller-Colard donne à l’entretien une dimension épistémologique lorsqu’elle évoque les tensions entre sensibilités littéraire et scientifique au sein du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), et conteste la prétention du registre scientifique à détenir une objectivité qui le placerait à l’abri de toute subjectivité. Selon elle, les choix de recherche, le choix des situations étudiées et les modalités de leur traitement sont toujours influencés par des orientations ou des biais. Évidemment, il ne s’agit pas de réfuter la valeur de la démarche scientifique, mais de rappeler ce que chacun sait: la production du savoir s’effectue toujours depuis un point de vue particulier. Même lorsqu’elle vise l’exactitude, une recherche implique des choix qui méritent d’être interrogés. L’objectivité ne peut donc être assimilée à une absence totale de subjectivité.
La littérature se particularise par la conscience qu’elle a de cette dimension subjective, cette «conscience vive que tout n’est que subjectivité». Cette reconnaissance ne conduit cependant pas à l’enfermement dans un point de vue individuel, mais ouvre, bien au contraire, la possibilité de faire de la subjectivité un moyen d’accès à l’autre. C’est cette perspective qui permet le renouveau de la conception de la connaissance théologique. Si la théologie considère l’expérience de la foi, comment pourrait-elle prétendre parler d’un point de vue extérieur à l’existence humaine ? Ne doit-elle pas reconnaître les conditions historiques, culturelles et sensibles dans lesquelles naît et se construit sa parole ?
La littérature rappelle que toute parole est située et que le reconnaître constitue une condition de responsabilité intellectuelle. C’est en cela que la littérature contribue à une forme de vigilance critique. Ainsi la théologie peut-elle s’inscrire dans une démarche réflexive qui assume sa propre subjectivité sans renoncer à la recherche de la vérité.
La vocation relationnelle de l’écriture
«L’exercice de la littérature est de faire du je un nous.» Belle formule qui constitue un principe central de la réflexion de Marion Muller-Colard et qui désigne la capacité de l’écriture à transformer une expérience singulière en une expérience partageable. Si la littérature ne se conçoit qu’à partir d’un regard individuel, elle se rend accessible à d’autres consciences. Transformation du singulier en commun qui possède une portée théologique considérable. La foi, vécue par des individus, dans des circonstances particulières, s’inscrit également dans une communauté de langage, de mémoire et d’interprétation. Seule l’écriture peut contribuer à articuler ces deux dimensions, l’expérience personnelle étant susceptible de rejoindre d’autres existences. La littérature rend possible une communauté fondée sur la circulation des expériences et la reconnaissance de leur diversité. Cette conception permet de comprendre pourquoi la littérature constitue, aux yeux de Marion Muller-Colard, une compétence particulièrement pertinente pour les travaux d’éthique. La capacité à se décentrer, à écouter une expérience différente de la sienne et à rendre intelligible une subjectivité étrangère peut être transposée dans les débats collectifs. La théologie trouve ici un horizon de renouvellement: elle peut penser la communauté non comme une unité obtenue par la suppression des différences, mais comme un espace dans lequel les expériences singulières deviennent mutuellement compréhensibles. La littérature permet ainsi une véritable éthique de la relation.
Écouter ce qui ne se dit pas
Marion Muller-Colard associe la notion de porosité à une attention particulière au langage et à ce qu’elle désigne comme métalangage, mais en y incluant le non-verbal et le paralinguistique, puisque l’écriture exige de percevoir non seulement le discours mais aussi tous les éléments constitutifs de la situation qui lui donnent leur signification (3). Car le discours ne constitue jamais la totalité de ce qu’un sujet donne à comprendre de lui-même. Il existe toujours un écart entre ce qui est dit et ce qui se joue dans l’acte même de le dire. Cet écart constitue précisément le lieu où la littérature devient une forme de connaissance. Elle ne cherche pas uniquement à recueillir des informations sur les individus, mais à saisir la complexité de leur rapport au monde. Ce qui importe n’est pas seulement le contenu d’une parole, mais la manière dont elle s’inscrit dans une existence, dont elle exprime parfois des tensions que le sujet lui-même ne parvient pas à formuler. La littérature rend ainsi perceptible une dimension de l’humain qui échappe à une approche exclusivement fondée sur les énoncés explicites. Elle permet ainsi de comprendre que l’existence humaine ne se laisse pas réduire à une cohérence immédiatement accessible.
Ce point paraît essentiel pour penser la relation entre littérature et théologie. La littérature ne fournit pas à la théologie un savoir supplémentaire qu’il suffirait d’intégrer à son discours. Elle l’invite plutôt à interroger sa propre manière de comprendre l’humain. Si une personne ne se confond pas avec ce qu’elle affirme, si son expérience excède les catégories par lesquelles elle se définit, alors toute interprétation théologique de son existence doit demeurer ouverte. La connaissance de l’autre ne peut se transformer en maîtrise de son intériorité. Être attentif au non-dit ne signifie pas prétendre savoir ce que l’autre pense réellement, mais reconnaître que notre compréhension est toujours traversée par des hypothèses. La littérature ouvre des possibilités d’interprétation tout en rappelant qu’aucune ne saurait épuiser la réalité du sujet.
Dans cette perspective, la théologie peut assurément recevoir de la littérature une manière renouvelée d’aborder l’expérience de la foi. Il ne s’agit pas d’affirmer que cet entretien développe explicitement une théologie du silence ou de l’intériorité, mais de prolonger la réflexion de Marion Muller-Colard: si l’existence humaine excède les discours qui prétendent la décrire, l’expérience religieuse ne peut elle-même être réduite à des affirmations doctrinales. La foi peut être traversée par des interrogations, des hésitations, des doutes et des contradictions qui ne trouvent pas immédiatement leur formulation. Une approche théologique attentive à cette complexité doit pouvoir accueillir ces tensions sans les interpréter comme des déficiences.
Cette réflexion éclaire directement la conception du débat éthique défendue par Marion Muller-Colard. Si les discours explicites ne suffisent pas à rendre compte des expériences humaines, la délibération collective ne peut se limiter à confronter des arguments abstraits ou des définitions stabilisées. Elle doit également demeurer attentive aux situations concrètes, aux expériences singulières et aux significations implicites qui peuvent modifier la compréhension. La sensibilité littéraire ne remplace donc pas l’argumentation; elle en interroge les limites et en élargit le champ.
La porosité littéraire apparaît ainsi comme une véritable exigence de connaissance et de responsabilité. Elle conduit à reconnaître que comprendre l’humain ne consiste pas à rendre entièrement transparent ce qui, en lui, demeure obscur, mais à développer une attention capable d’accueillir cette part irréductible d’opacité. C’est en ce sens que la littérature renouvelle la réflexion théologique: elle ne lui apporte pas une réponse supplémentaire, mais l’oblige à transformer sa manière de poser les questions. Elle lui rappelle que la vérité sur l’humain ne se laisse jamais enfermer dans un discours définitif et que toute compréhension authentique suppose de rester disponible à ce qui, dans l’autre, échappe encore à notre regard.
Une relation novatrice au service du dialogue éthique et du pluralisme
Une éthique de la délibération
L’expérience de Marion Muller-Colard au Comité consultatif national d’éthique (CCNE) constitue un terrain privilégié pour comprendre la portée de la relation entre littérature et théologie. Confrontée aux exigences scientifiques et techniques de l’écriture institutionnelle, elle éprouve parfois un décalage entre sa sensibilité littéraire et les formes attendues des rapports et des avis. Cette différence apparaît cependant comme une ressource pour la délibération collective. En valorisant les dimensions narratives, affectives et subjectives des situations humaines, la littérature enrichit l’analyse éthique sans se substituer aux expertises scientifiques et juridiques. Elle permet ainsi de mieux appréhender la complexité des conflits de valeurs et des expériences individuelles. La présence de profils littéraires au sein du comité relève alors d’un véritable éloge de la diversité, fondé sur la complémentarité des perspectives plutôt que sur la supériorité de l’une d’entre elles. Dans cette dynamique, la théologie trouve également une place renouvelée dans l’espace public: elle ne prétend pas imposer des réponses, mais contribue à la réflexion commune à partir de sa sensibilité propre.
Cette conception du dialogue repose sur la reconnaissance de l’altérité et du désaccord. Marion Muller-Colard souligne que l’incompréhension entre disciplines ne constitue pas nécessairement un échec de la communication, mais peut être la raison même de leur rencontre: «On ne se comprend pas et c’est pour ça qu’on est là tous les deux». Chaque domaine possède en effet ses catégories, ses méthodes et ses habitudes de langage, qui conditionnent sa manière d’appréhender le réel. Le dialogue devient alors fécond lorsqu’il conduit chacun à expliciter ses présupposés, à interroger les limites de son propre point de vue et à reconnaître la légitimité d’autres interprétations. La littérature favorise cette disposition en donnant accès à des expériences différentes, sans exiger que leurs divergences soient immédiatement résolues. Elle contribue ainsi, avec la théologie, à une éthique de la discussion fondée sur l’écoute, la reconnaissance mutuelle et l’acceptation de la complexité.
La diversité des langages
La pluralité des perspectives implique également de reconnaître la diversité des langages. L’exemple du terme justice, dont la signification peut varier entre un juriste et une théologienne, révèle les limites de la recherche d’un lexique parfaitement commun. Si la précision terminologique demeure indispensable, elle ne doit pas conduire à effacer les différences de sens qui nourrissent la délibération. Il s’agit plutôt de comprendre ce que chacun entend par les mots employés et d’examiner les implications de leurs diverses interprétations. La littérature rappelle ici que le langage ne se réduit pas à un instrument de désignation univoque: il porte une histoire, une sensibilité et une pluralité de significations. La communauté éthique peut dès lors être pensée non comme un espace d’uniformité, mais comme un lieu où les différences intellectuelles et linguistiques sont reconnues et travaillées.
Une conception exigeante de la liberté intellectuelle
Enfin, cette relation entre littérature et théologie engage une conception exigeante de la liberté intellectuelle et de la responsabilité. En soulignant que l’imagination peut être plus aisément interrogée lorsqu’elle est reconnue comme telle, Marion Muller-Colard met en garde contre l’illusion d’une raison parfaitement transparente à elle-même. Les discours humains, y compris scientifiques, peuvent être traversés par des croyances et des représentations implicites. La littérature contribue à cette vigilance en révélant les présupposés qui orientent nos jugements et en maintenant ouverte la possibilité d’autres interprétations. Cette réflexion rejoint son ouvrage Croire, qu’est-ce que ça change ? (2025) où elle invite à reconnaître que nos convictions excèdent parfois ce que nous en percevons. La foi peut alors devenir non une dispense d’autocritique, mais une expérience qui conduit à interroger ses propres certitudes. La relation entre littérature et théologie se présente ainsi comme une pratique de liberté responsable: elle approfondit les exigences de la raison en reconnaissant ses limites et favorise un pluralisme dans lequel les convictions peuvent s’exprimer sans se soustraire à la discussion.
Un dialogue fécond
Cet entretien de Marion Muller-Colard et Stéphane Lavignotte autour de France Quéré révèle une affinité épistémologique, existentielle et éthique entre littérature et théologie. L’écriture y apparaît comme une expérience fondamentale de présence au monde et de formation de la pensée, tandis que l’imagination et la subjectivité constituent des voies privilégiées d’accès à la complexité humaine. En faisant du je un nous, la littérature transforme l’expérience singulière en possibilité de compréhension partagée, sans effacer les émotions, les implicites ni la pluralité des points de vue. Cette sensibilité trouve une portée concrète dans les débats éthiques, notamment au sein du CCNE, où l’écoute des différences et l’accueil du désaccord enrichissent la délibération collective.
La nouveauté de cette approche réside dans la capacité réciproque de la littérature et de la théologie à renouveler leurs manières de connaître et d’habiter le monde. La littérature invite la théologie à reconnaître la fécondité de l’imagination, la profondeur de l’expérience humaine et les limites de toute connaissance. La théologie inscrit cette attention dans une réflexion sur la foi, le sens et la responsabilité. Dialogue fécond, ouvrant ainsi la voie à une pensée de l’humain fondée sur l’écoute, la pluralité et l’autocritique, où comprendre autrui ne signifie pas le réduire à ses propres catégories, mais accepter que sa différence transforme notre regard.
Addendum
Une analyse approfondie d’un texte splendide et peu connu de France Quéré, intitulé La leçon de mes âges (4), me permet de dire que, pour l’auteure, la littérature ne se contente pas d’exprimer une pensée théologique; elle en constitue le lieu même d’élaboration. La forme littéraire devient une manière de chercher Dieu, de contester les représentations qui l’enferment et de rendre perceptible une vérité spirituelle qui ne se laisse pas réduire à une formule. L’analyse stylistique (récit, images, silences, interrogations, mouvements de la prose) autorise à parler d’une véritable poétique de la théologie chez France Quéré. Un beau sujet de thèse !
Illustration: étude pour l’allégorie de la Théologie dans la Stanza della Segnatura au Vatican (Raphaël, Rome, vers 1510, Ashmolean Museum, Oxford, CC BY-SA 4.0).
(1) Marion Muller-Colard interrogée par Stéphane Lavignotte, «Comme elle, je suis plus écrivaine que théologienne», Forum protestant, 11 septembre 2026 (première publication dans le numéro de Foi& Vie 2025/2-3 sur France Quéré, une foi vive, une pensée libre).
(2) On pense à Joan Didion («Je ne sais pas ce que je pense jusqu’à ce que je l’écrive»), à Nancy Huston («J’écris pour explorer ce que je ne sais pas penser»), à Aragon («Je crois qu’on pense à partir de ce qu’on écrit, et pas le contraire»), à Hélène Cixous qui écrit pour «penser de toutes ses forces ce qui n’est encore que magma sans nom». À Alain, pour qui «l’art d’écrire précède la pensée». À Simone Weil, pour qui l’écriture est un acte d’attention et de vérité, et à Etty Hillesum aussi, dont le journal montre de façon exemplaire comment l’écriture permet de clarifier et d’approfondir la pensée face à l’épreuve.
(3) Ce que les linguistes nomment situation ou contexte d’énonciation.
(4) La leçon de mes âges, Spiritualité 2000.
