Défendre et servir la vie - Forum protestant

«Il y a des décisions qui engagent beaucoup plus qu’une simple évolution du droit parce qu’elles touchent à la conception même de l’être humain.» Pour Jean-Paul Sanfourche, le vote de la loi relative à «l’aide à mourir» le 15 juillet en est une puisque le choix qui se présentait n’opposait pas «la compassion à l’indifférence, ni la liberté à la contrainte» mais «deux conceptions de la solidarité»: une première qui «considère que certaines existences peuvent devenir suffisamment douloureuses ou vulnérables pour que la mort soit organisée comme une réponse légitime», une seconde qui «affirme que toute vie humaine conserve sa dignité jusqu’à son terme naturel et mérite d’être accompagnée avec fidélité». Pour lui, «la véritable réponse à la souffrance consiste d’abord, en urgence, à renforcer les moyens d’accompagnement, de soin et de solidarité plutôt qu’à instituer juridiquement la possibilité de provoquer la mort».

 

 

«Ma position de personne et de médecin fait que je ne me vois pas tuer un autre être humain même s’il me le demande» (Anne de la Tour) (1).

«Nul ne devrait avoir à choisir entre souffrir et mourir. Le progrès technique, l’engagement humain et l’ambition politique peuvent nous permettre d’épargner de telles alternatives à nos concitoyens» (2).

 

La proposition de loi relative à «l’aide à mourir» a été soumise le 15 juillet 2026, au vote définitif des députés. Le Parlement a approuvé le texte. Par 291 voix contre 241; 29 abstentions.

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Il faudrait que les députés l’entendent: il y a des décisions qui engagent beaucoup plus qu’une simple évolution du droit parce qu’elles touchent à la conception même de l’être humain. Parce qu’elles touchent à la mission de la société politique qu’ils représentent et au sens de la solidarité collective qu’ils devraient toujours incarner. Le débat relatif à la légalisation de «l’aide à mourir» appartient à cette catégorie de choix fondamentaux. Car il ne s’agit pas seulement de répondre à des situations de souffrance extrême. Il faut avant tout déterminer si une société peut légitimement organiser la mort volontaire de certains de ses membres tout en demeurant fidèle à ce qui est et doit demeurer sa vocation première: protéger la vie humaine, particulièrement lorsqu’elle est fragile.

 

 

La vie humaine comme bien fondamental

Plaider, comme je l’ai déjà fait ici, pour la défense de la vie ne procède ni d’une ignorance de la souffrance des personnes en fin de parcours, ni d’une indifférence à leur détresse. Bien au contraire, ce désormais vain plaidoyer repose sur une conviction profondément humaniste: la dignité de la personne ne dépend ni de son autonomie, ni de sa productivité, ni de son état de santé physique ou moral. La dignité demeure intacte jusqu’au dernier instant de l’existence. C’est pour cela que nous partageons l’avis de ceux qui affirment que la véritable réponse à la souffrance consiste d’abord, en urgence, à renforcer les moyens d’accompagnement, de soin et de solidarité plutôt qu’à instituer juridiquement la possibilité de provoquer la mort.

Faut-il encore convoquer la philosophie classique, rappeler la pensée éthique contemporaine et nous inscrire dans la tradition biblique pour défendre notre conviction ? Faut-il à nouveau les mettre en convergence pour soutenir ce qui relève de l’évidence: la valeur intrinsèque que possède toute vie humaine précède toute décision individuelle et prévaut sur toute reconnaissance sociale ?

 

 

Fondement philosophique de la protection de la vie. Des discours imaginaires

Je n’ai pas pris connaissance dans le détail de tous les débats, au Sénat comme à l’Assemblée. Je me plais cependant à imaginer qu’un député (ou une députée) aurait osé dire, sans grandiloquence mais avec fermeté, que «depuis l’Antiquité, la philosophie reconnaît l’existence d’un bien humain fondamental qui mérite protection». Qu’il (elle) aurait cité Aristote pour qui, on le sait, toute communauté politique vise un bien supérieur: permettre aux hommes de vivre et de vivre bien. Car, aurait-il (elle) peut être ajouté (si on lui en avait laissé le temps, ou si l’on n’avait pas tenté de couvrir sa voix), «la cité n’existe pas seulement pour garantir les libertés individuelles, mais pour promouvoir les conditions d’une vie pleinement humaine».

Un autre, ou une autre, à la tribune de l’Assemblée, aurait peut-être aussi rappelé que, selon Cicéron puis Thomas d’Aquin (après tout pourquoi pas ?), «certaines réalités possèdent une valeur objective qui ne dépend pas des préférences individuelles». Peut-être aurait-il (elle) aussi prononcé ces mots:

«La vie humaine appartient à ces biens premiers. Elle constitue la condition de possibilité de tous les autres biens: l’amitié, la liberté, la connaissance, la justice ou l’amour. Détruire volontairement la vie revient donc à supprimer le sujet même capable de recevoir et de réaliser ces biens».

D’autres auraient aussi pu rappeler que la philosophie moderne n’a pas abandonné cette exigence. Ils (elles) auraient fait allusion à Kant et affirmé dans son sillage, que «la personne humaine doit toujours être considérée comme une fin en soi et jamais seulement comme un moyen».

Mais le prononcé de ces discours n’est nulle part puisqu’ils n’existent pas. Discours imaginaires, dont la presse n’a donc pas pu se faire l’écho, qui auraient pourtant dû se développer à peu près selon cette trame:

«La dignité humaine est absolue parce qu’elle repose sur la valeur de la personne. Une société qui autorise la suppression de certaines vies au motif qu’elles sont devenues douloureuses ou dépendantes risque progressivement de substituer une logique d’utilité à une logique de dignité».

On peut regretter que ces réflexions n’aient malheureusement pas nourri en permanence les débats sous cette forme. Elles demeurent pourtant particulièrement actuelles. Lorsque la valeur d’une existence est évaluée principalement à l’aune de l’autonomie ou de la qualité de vie ressentie, les personnes les plus vulnérables peuvent finir par percevoir leur propre existence comme un poids pour les autres. La «liberté de mourir», c’est-à-dire «le choix des modalités de la mort», risque alors de devenir, implicitement, hypocritement, un devoir de disparaître.

La dignité humaine exige donc que la valeur de la personne soit reconnue indépendamment de ses capacités physiques, cognitives ou sociales. C’est précisément lorsque l’être humain devient fragile que cette dignité appelle la plus grande protection.

 

 

Éthique de la vulnérabilité. Une civilisation se mesure à la manière dont elle traite les plus faibles

L’un des arguments majeurs contre la légalisation de «l’aide à mourir» réside dans la protection des personnes vulnérables. Une société véritablement humaine ne se définit pas par la puissance accordée aux plus forts mais par l’attention portée aux plus fragiles. La responsabilité morale naît de la rencontre avec le visage de l’autre. La vulnérabilité d’autrui n’est pas un problème à éliminer; elle constitue un appel éthique. Devant celui qui souffre, la première réponse n’est pas la suppression de sa vie mais l’engagement à ses côtés. Perspective lévinassienne que Paul Ricœur développe à sa manière lorsqu’il décrit l’être humain comme un «soi capable» mais aussi comme un être marqué par la fragilité. La dépendance n’est pas une anomalie; elle appartient à la condition humaine. Notre existence commence dans la dépendance et s’achève aussi souvent dans la dépendance. Faire de l’autonomie absolue le critère ultime de la dignité revient à exclure une part essentielle de l’expérience humaine.

L’histoire enseigne que les catégories juridiques initialement présentées comme exceptionnelles tendent souvent à s’étendre. Plusieurs pays ayant légalisé l’euthanasie ou le suicide assisté ont progressivement étendu les critères d’accès. Cette évolution révèle une dynamique culturelle profonde: lorsque le principe de l’interdit de tuer (3) est relativisé, les limites deviennent plus difficiles à maintenir.

La question n’est donc pas seulement individuelle. Elle concerne le modèle de société que nous souhaitons construire. Voulons-nous une communauté qui accompagne les plus faibles jusqu’au bout de leur existence ? Ou préférons-nous une société qui considère parfois la mort comme une solution aux situations de dépendance et de souffrance ?

 

 

La vie comme don consacré

La question se pose de savoir si les représentants du peuple savent vraiment pour quel texte et pour quoi ils votent (4). Serait-il permis d’en douter ? Certains députés semblent s’être résignés à voter selon les directives de leur groupe d’appartenance, en dépit de leurs doutes ou de leurs convictions. Comme si la discipline de parti ou «les manœuvres politiciennes», étouffaient en l’occurrence les mouvements intimes des consciences. J’ose espérer (et ose le dire) que les parlementaires croyants ont exercé, lors du vote, leurs responsabilités en restant fidèles à la pensée biblique, à son éclairage décisif sur la valeur de la vie humaine, l’être humain étant créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Cette affirmation fonde une dignité qui ne dépend ni de l’âge, ni de la santé, ni des capacités personnelles. Chaque vie humaine possède une valeur unique parce qu’elle reflète pour certains quelque chose du Créateur.

Le «Tu ne tueras pas» (Exode 20, 13) n’est pas seulement une interdiction juridique, mais exprime la reconnaissance du caractère sacré de la vie humaine qui ne relève pas d’un simple pouvoir de disposition individuelle ou collective. «Nous sommes en grande tension éthique», déclare Ségolène Perruchio, en évoquant les innombrables soignants qui redoutent d’être «contraints d’agir malgré [leur] conscience». «Vertige éthique» compréhensible car soigner c’est manifester une attention égale, constante envers les personnes vulnérables. Ce qu’enseigne la Bible, et qui atteint son sommet dans l’enseignement de Jésus. Il guérit, accompagne, console et restaure la dignité des exclus. Dans l’évangile selon Matthieu, il s’identifie lui-même aux plus fragiles: «Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait» (Matthieu 25,40) Dans la tradition prophétique, la qualité morale d’une société se mesure à sa capacité de protéger ceux qui ne peuvent se défendre eux-mêmes.

Faut-il enfin rappeler que la perspective chrétienne ne glorifie pas la souffrance. Qu’elle appelle au contraire à la combattre avec toutes les ressources du soin, de la médecine et de la compassion. Mais elle refuse que la suppression du souffrant, par le «choix des modalités de mort», soit présentée comme la solution à sa souffrance. 
Mais ce ne sont pas uniquement ces convictions religieuses, comme certains aimeraient le faire croire, qui inspirent les soignants réticents à donner la mort (5). La fidélité au serment d’Hippocrate suffit: «Ma position de personne et de médecin fait que je ne me vois pas tuer un autre être humain même s’il me le demande», déclare Anne de la Tour. C’est cette conviction qui nourrit depuis des siècles les hôpitaux et les soins palliatifs.

 

 

Les soins palliatifs: la seule alternative authentiquement humaine

Le débat sur «l’aide à mourir» est indissociable de la question des soins palliatifs. De nombreux professionnels de santé soulignent que les demandes de mort sont souvent liées à des douleurs insuffisamment soulagées, à l’isolement, à la peur ou au sentiment de devenir un fardeau. La médecine palliative repose sur une philosophie profondément humaniste: accompagner sans abandonner. Elle reconnaît que guérir n’est pas toujours possible, mais qu’il demeure toujours possible de soigner, d’écouter, de soulager et de soutenir. Cette approche correspond à la vocation traditionnelle de la médecine. Depuis le serment d’Hippocrate jusqu’à l’éthique médicale contemporaine, le soin est conçu comme une alliance au service de la vie et du soulagement de la souffrance. Introduire dans cette relation la possibilité d’un geste létal modifie profondément l’image du rôle du soignant.

Le véritable progrès social dans le cadre d’une réforme sociétale ne consiste pas à rendre la mort plus accessible, mais à rendre l’accompagnement plus universel. Une société juste devrait garantir à chacun l’accès effectif aux soins palliatifs, au soutien psychologique, à l’accompagnement spirituel et à la présence humaine.

Lorsque les ressources du soin sont insuffisantes, le risque existe que certaines personnes demandent la mort non parce qu’elles veulent réellement mourir, mais parce qu’elles ne trouvent plus les moyens de vivre dignement.

 

 

Le bien commun et la responsabilité politique

La mission fondamentale de l’État est la protection du bien commun. Celui-ci ne se réduit pas à la somme des préférences individuelles; il inclut les conditions qui permettent à chacun, particulièrement aux plus fragiles, de vivre dignement. La légalisation de «l’aide à mourir» introduit une rupture symbolique majeure: l’État ne se contente plus de protéger la vie; il peut organiser, dans certains cas, les conditions de sa suppression. Même si cette possibilité demeure pour le moment encadrée, elle transforme profondément le rapport collectif à la vulnérabilité. 
Hans Jonas, dans son Principe responsabilité, rappelle que les sociétés modernes doivent agir avec prudence lorsqu’elles touchent aux fondements de l’existence humaine. Une décision dont les conséquences sont irréversibles exige une vigilance particulière. Le doute doit bénéficier à la protection de la vie plutôt qu’à son interruption. Cette prudence apparaît d’autant plus nécessaire dans un contexte marqué par le vieillissement démographique, les tensions sur les systèmes de santé et la fragilité des solidarités sociales. La réponse politique la plus juste consiste à renforcer les mécanismes de soutien, non à proposer la mort comme solution possible à la dépendance ou à la souffrance.

 

 

Défendre et servir la vie

La question de «l’aide à mourir» engage une vision de l’homme et de la société. Loin d’une dégradante bataille idéologique, le choix qui se présente n’oppose pas la compassion à l’indifférence, ni la liberté à la contrainte. Il oppose deux conceptions de la solidarité, sans pour autant en faire systématiquement une question de principe.

La première considère que certaines existences peuvent devenir suffisamment douloureuses ou vulnérables pour que la mort soit organisée comme une réponse légitime. La seconde affirme que toute vie humaine conserve sa dignité jusqu’à son terme naturel et mérite d’être accompagnée avec fidélité.

De Kant à Levinas, la philosophie rappelle que la personne possède une valeur inconditionnelle. L’expérience des soins palliatifs montre qu’il existe une autre voie que l’abandon ou la suppression: celle de la présence, du soulagement et de l’espérance. Défendre la vie ne signifie pas nier la souffrance; cela signifie refuser qu’elle ait le dernier mot. Une société véritablement humaine se reconnaît à sa capacité de protéger ceux qui sont le plus exposés à la fragilité. Face au doute, à la dépendance et à la finitude, la réponse la plus noble demeure celle du soin.

Car la grandeur d’une civilisation ne se mesure pas à sa faculté de donner la mort, mais à sa volonté persévérante de servir la vie.

 

Illustration: visualisation du vote du 15 juillet (Assemblée nationale).

(1) Ancienne présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (2016-2019). Citée par Béatrice Jérôme, Fin de vie: les soignants, divisés sur l’« aide à mourir », appréhendent l’entrée en vigueur de la nouvelle loi, Le Monde, 15 juillet 2026.

(2) Fin de vie, l’appel aux députés: «Nul ne devrait avoir à choisir entre souffrir et mourir», La Croix, 14 juillet 2026. 

(3) «L’aide à mourir, elle, consiste à injecter un produit létal, c’est donner la mort. Je sais que ce terme dérange les promoteurs du texte, mais ce n’est pas le terme qui est violent, c’est l’acte.» Fin de vie: «Sur ce texte, il n’y a jamais eu de vrai échange ni de recherche de compromis», Ségolène Perruchio interrogée par Lénaïg Monier, Radio Classique, 15 juillet 2026. 

(4) «C’est fondamental que les députés sachent vraiment pourquoi ils votent. Un certain nombre d’entre eux croient voter pour un texte qui ouvre un droit exceptionnel dans quelques situations très rares. Or ce n’est pas du tout ça. C’est un texte qui vise à ouvrir un droit à choisir le moment de sa mort, c’est complétement autre chose. On peut être pour, on peut être contre, mais il faut savoir pourquoi on vote» (Ségolène Perruchio, ibid.).

(5) «Une très grande majorité des médecins considère l’aide à mourir comme un acte violent. Ils sont totalement en désaccord avec l’idée de la pratiquer. Mais cette position n’a aucun lien avec la religion», déclare le docteur Laurence Cristol (Béatrice Jérôme, art.cit.). 

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