La chrétienté prise en otage
Être «un symbole de la force identitaire du catholicisme» ou «privilégier l’humain par rapport à la technologie et à l’économie» ? Le pape Léon XIV et son Église derrière lui est confronté, tout comme les Églises protestantes, à une récupération nationaliste «au nom de la sécurité ou de l’identité». Pour Ricardo Roman, qui a passé une vingtaine d’années au Pérou tout comme le pape, ce serait vouloir «sauver la tradition chrétienne» en sacrifiant «sur la croix l’amour du prochain».
Je suis d’origine catholique, converti à la Réforme à mes 17 ans. J’ai fait mes études secondaires chez les Jésuites et, vers mes 15 ans, alors que j’étais encore catholique et en pleine recherche spirituelle, j’ai assisté à la visite de Jean-Paul II au Pérou. J’ai été saisi à l’époque par cette même émotion que les jeunes Français semblent montrer aujourd’hui pour Léon XIV. Cela ne m’a pas empêché de tomber à genoux, quatre ans plus tard, face au message de l’Évangile de la grâce inconditionnelle.
Vous pouvez donc imaginer que je me suis toujours intéressé à la structure de la pensée des divers papes depuis lors. Je dois reconnaître que je découvre chez eux beaucoup de réflexions profondément chrétiennes avec lesquelles nous, réformés, ne pouvons qu’être d’accord, même si nos différences demeurent suffisamment importantes pour que nous restions séparés.
Plus Péruvien que moi ?
Mais Léon XIV a quelque chose de différent qui me prend par surprise… il est peut-être plus Péruvien que moi. Je suis né au Pérou et j’y ai vécu 21 ans, soit presque exactement le même temps que lui sur place. Sauf qu’il y arrive en 1985 à l’âge de 30 ans, et que je quitte le Pérou en 1992. D’un côté, il connaît le Pérou contemporain mieux que moi, mais de l’autre, nous avons partagé sept années dans un Pérou en pleine effervescence, traversé par des luttes civiles et spirituelles intenses.
D’un côté, la guerre entre la brutalité des forces armées et la révolution sanguinaire du Sentier lumineux. De l’autre côté, un catholicisme conservateur aux relents néocolonialistes européens, face à un catholicisme populaire et latino catalysé par la théologie de la libération. Léon XIV, alors Robert Prevost, n’était qu’un simple curé américain conservateur assigné aux quartiers populaires et pauvres du nord du Pérou. Il a vécu au milieu de ces conflits qui faisaient probablement partie du quotidien de sa vie paroissiale de jeune prêtre.
Troublé comme moi
Je n’ai donc pas pu m’empêcher d’être amusé de voir la surprise de certains journalistes de droite ou d’extrême droite – notamment sur une chaîne d’information très à droite qui avait fait de la venue de Léon XIV un symbole de la force identitaire du catholicisme. Ils ont été stupéfaits de voir le pape se mêler de sujets politiques avec des déclarations fortes sur l’immigration, et de le voir privilégier l’humain par rapport à la technologie et à l’économie.
Il y a encore trop de divergences entre la pensée de Léon XIV et la mienne pour que je ne reste pas fermement ancré dans ma foi réformée. Mais j’ose penser que Léon, tout comme moi, est profondément troublé à l’idée que le catholicisme et la chrétienté puissent être pris en otage par un quelconque nationalisme ou une doctrine politique.
Les idées extrêmes gagnent peu à peu la société française, et si le catholicisme n’y prend pas garde, il sera pris en otage par un nationalisme qui prétend défendre une culture dite occidentale et une ethnie dite de souche.
Mais nous, les protestants, ne pouvons pas jeter la première pierre. Le trumpisme américain a puisé ses forces chez les chrétiens conservateurs évangéliques, un mouvement qui aide aujourd’hui les catholiques et protestants conservateurs en Amérique latine à porter au pouvoir des gouvernements d’extrême droite (comme en Colombie, au Pérou, au Chili, au Guatemala, entre autres).
Au nom de la morale, de la sécurité, de la culture occidentale et pour sauver la tradition chrétienne, on sacrifie encore sur la croix l’amour du prochain ! Cette visite du pape doit donc nous rappeler, à nous protestants, que nous ne pouvons laisser aucun nationalisme, aucun mouvement extrême prendre l’Évangile en otage au nom de la sécurité ou de l’identité.
Ricardo Roman
(auteur de Le Grand Perdant: un carnet du désert de Jean le Baptiste, septembre 2026)
Illustration: Le pape Léon XIV salue le vice-président Vance et le Secrétaire d’État Rubio après sa messe inaugurale au Vatican (vidéo Maison Blanche, 18 mai 2025).
2 Commentaires sur "La chrétienté prise en otage"
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Ce témoignage est précieux car il me semble poser une question essentielle, bien au-delà de la personne de Léon XIV: que devient l’Évangile lorsque la défense de l’identité chrétienne prend le pas sur l’amour du prochain ?
Votre parcours donne à cette réflexion une profondeur particulière. Vous témoignez d’un chemin qui ne vous conduit ni au rejet de vos racines ni à l’idéalisation d’une tradition. C’est justement ce qui me paraît important aujourd’hui. Catholiques comme protestants peuvent être tentés de confondre la fidélité à l’Évangile avec la défense d’une culture, d’une civilisation ou d’une identité. Et j’écris cela en étant conscient de ma culture et de mon identité protestante ! Or l’Évangile devient particulièrement exigeant lorsqu’il nous demande d’aimer celui qui ne nous ressemble pas: l’étranger, le migrant, le pauvre, celui qui ne partage ni notre foi ni nos valeurs.
La question n’est donc peut-être pas seulement de savoir comment «sauver la tradition chrétienne», mais de nous demander ce que nous sommes prêts à sacrifier pour la sauver. Si, au nom de la sécurité, de la culture ou de l’identité, nous finissions par sacrifier l’accueil, la dignité et l’amour du prochain, alors il faudrait avoir l’humilité de reconnaître que nous aurions peut-être conservé l’identité chrétienne… tout en perdant quelque chose de profondément chrétien.
La vraie fidélité chrétienne ne consiste-elle pas précisément à ne laisser aucun camp, aucune nation et aucune idéologie s’approprier l’Évangile?
Merci Jean-Paul pour ce très beau commentaire qui me touche vraiment.
Lors d’une prédication, un jour, j’ai raconté une parabole librement inspire des évangiles que je n’ai pas osé intégrer dans mon article.
Un beau jour, un hérodien identitaire acharné à sauver l’identité juive se dispute avec un pharisien pour qui le respect de la tradition était primordial. Les deux préoccupations se ressemblent, mais ne sont pas pareilles, et ils n’arrivent pas à se mettre d’accord. Ils s’entendent cependant sur un point: ce rabbi Yoshua, assez populaire en ce moment, était tellement spirituel et idéaliste qu’il ne pouvait sûrement pas comprendre leur débat. Ce serait donc une bonne stratégie de lui poser la question devant tout le monde, histoire de le ridiculiser.
Ils s’approchent de Yoshua et lui demandent devant tout le monde: «Qu’est-ce qui est le plus important pour Israël; garder son identité de grande nation, ou préserver ses traditions religieuses ?».
Yoshua les regarde et leur répond par une question: «Quel est le plus grand commandement que l’Eternel a donné à Israël ?».
Les deux s’empressent de répondre à l’unisson, très fiers: «Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, et ton prochain comme toi-même».
Yoshua les regarde et leur dit simplement: «Allez. Faites cela».