Quartiers : « Le nerf de la guerre, c’est l’emploi »

Arthur Richard est chargé de mission politique de la ville et tranquillité résidentielle au sein d’un organisme HLM. Dans ce témoignage sur sa pratique au jour le jour déjà paru dans Foi&Vie (numéro La France vue de côté), il insiste sur la complexité et la nécessité de ce travail de longue haleine auprès des habitants.

J’avais une petite appétence pour ce qui se passait dans les quartiers difficiles. Cela fait trente ans que l’on parle de l’échec des banlieues, c’est l’un des enjeux majeurs de la société française, une de ses fragilités avec différents fantasmes à l’œuvre sur la délinquance et les questions d’identité. On parle d’un pays divisé, alors la plus belle avancée, c’est d’arriver à rattacher ces quartiers au droit commun.

J’ai une formation de géographe avec un master en développement territorial axé sur les politiques publiques : c’est une formation très générale destinée à former les ingénieurs territoriaux qui travaillent dans les bureaux d’étude, les chefs de projet dans les collectivités, les transports, le tourisme. J’ai ensuite fait un stage de fin d’études de 6 mois dans une agence d’urbanisme à Longwy, spécialisée dans l’habitat et les enjeux de logement puis suivi pendant 2 ans un projet de rénovation urbaine à Romans. Finalement, j’ai eu cette opportunité en région parisienne : je travaille pour un bailleur social dont je suis le chargé de mission politique de la ville et tranquillité résidentielle.

Ce bailleur a environ 15 000 logements en Île de France. Mon travail, en interne, est de gérer les rapports avec les gardiens d’immeuble et les services de maintenance. Et, en externe, avec les collectivités locales, les services de police, la justice, les associations. Je suis tout le temps en déplacement dans la région. Il y a de très belles résidences, des quartiers résidentiels où tout se passe bien, mais je vais plutôt là où il y a des problèmes. À notre modeste niveau, hormis dans certains endroits, c’est plutôt correct par rapport aux autres bailleurs car nous n’avons pas des quartiers entiers mais de petites résidences rarement en plein cœur d’un quartier difficile, plutôt en marge ou en entrée. Les problèmes, ce sont environ 40 immeubles sur 200, en grande majorité dans le 93, le 94 et le 95. Il y a des concentrations de difficultés sur certains endroits.

« Je dresse un tableau un peu noir car je ne m’occupe que de ce qui ne va pas. Mais l’essentiel, ce sont des problèmes d’hygiène. »

Il y a beaucoup d’incivilités mais pas tant que ça de problèmes de drogue. Ce sont surtout les poubelles qui débordent, les jets d’ordures, les crachats, les ascenseurs à l’arrêt à cause des pièces rouillées par l’urine. La maintenance des immeubles est très importante pour nous, il faut intervenir le plus rapidement possible, écrire des notes pour sensibiliser les gens. Ce sont soit des courriers individuels aux locataires, soit des notes distribuées collectivement. Il y en a de toutes sortes : « Ne pas déposer ça ici », « Votre enfant fume dans le hall », « Vous avez insulté le gardien ». L’étape d’après, c’est de convoquer les gens pour leur dire qu’ils ne respectent pas le règlement intérieur. S’il n’y a pas de réaction, il y a dépôt de plainte. On écrit, on convoque … Je dresse un tableau un peu noir car je ne m’occupe que de ce qui ne va pas. Mais l’essentiel, ce sont des problèmes d’hygiène. À part ça, il y a des répercussions dès que ça chauffe ailleurs : après Théo, des cocktails ont été lancés sur des façades. Pour la délinquance, il y a de tout : des cambriolages, des vols, des dégradations, des vitres et des extincteurs cassés.

Aux réunions nationales du réseau des référents sécurité de l’USH, avec les responsables de police, le constat est le même : la situation strictement sécuritaire a tendance à se dégrader, malgré les investissements massifs. À Clichy-sous-Bois/Montfermeil, ils ont démoli une gosse partie de l’agglomération mais les problèmes de sécurité sont toujours là.

Cela tient en partie à la répartition des policiers sur le territoire : dans ces quartiers, la police est en sous-effectifs et elle manque de moyens, particulièrement depuis l’état d’urgence. C’est un problème important pour nous : avec la police, plus le territoire est difficile, plus l’intervention est compliquée. Il y a des endroits plus préservés où la police est très réactive. Et il y a des endroits où ce n’est pas le cas alors qu’on a l’impression d’avoir de gros problèmes. Mais en parlant avec d’autres, on constate que ces gros problèmes ne sont pas grand-chose à cet endroit et qu’ils sont donc secondaires pour la police. Par exemple ce parking où il y a 15 à 20 types installés tous les soirs : 22 000 € de dégradations (extincteurs, vitres …), ils fument, ils cassent tout, ils mettent des canapés. On insiste auprès de la police, elle y va, les contrôle et puis nous dit : « Ils sont bien, ils sont polis, ils ne se rebellent pas, il n’y a pas de stupéfiants ». La police les met dehors et ils rentrent 5 minutes après. Ce qui intéresse la police, c’est le point-deal à 80 mètres de là. C’est normal : ils veulent que l’ordre public soit respecté, ils font des interpellations et pour ça, c’est le point-deal qui les intéresse. Notre parking est un problème secondaire pour eux. Et si on le ferme, on se met la mairie à dos car les habitants ont besoin du parking. Mais on ne peut pas supporter ça tout seuls. (…)

Je passe beaucoup de temps dans les conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance : il y a là les bailleurs, la police, le maire, les établissements scolaires, les transports, les associations, la justice … Ça fait des fois 45 personnes autour de la table. Le but est justement de trouver des solutions. De créer des outils au cas par cas, selon les immeubles, des dispositifs pour atténuer ces problèmes. Il faut faire de la prévention pour ne pas être uniquement dans la répression. Il y a deux quartiers vraiment difficiles où des médiateurs sont là pour apporter du lien, sensibiliser les jeunes qui dégradent, leur faire prendre conscience. Il y a une association qui a fait des visites à domicile pour sensibiliser les locataires aux problèmes causés par les jets d’ordures. Ils rentrent chez tous les locataires, ils leur parlent du fond des choses, de la perte de temps que c’est pour le gardien qui ne peut pas venir après, quand on l’appelle pour une urgence dans les appartements. Il y a des ateliers de sensibilisation sur ce sujet, des jeux pour les enfants …

Cela fait partie des projets que l’on peut construire avec les habitants, pour créer une mobilisation collective et améliorer la vie dans les résidences : des jardins potagers au pied des immeubles, des animations avec les enfants, des fresques … Le but est de sensibiliser les enfants et les ados à la préservation de leur cadre de vie. Il y a l’insertion par l’emploi quand les jeunes du quartiers sont pris pour les travaux, les plantations. Il faut les impliquer, les sensibiliser. C’est en impliquant les gens qu’on peut arriver à ce qu’il y ait plus de respect. Un gamin qui a repeint un mur, il ne va pas le taguer après. Mais on peut faire un jardin et 4 jours plus tard, il est dévasté parce qu’ils ont joué au ballon dessus et il faut tout recommencer. C’est un travail au long cours, il y a peu de moments de satisfaction, peu de moments où on peut se dire que ça a bien marché. Il faut être tenace et optimiste. C’est à très long terme que l’on peut en voir les effets.

« Les autres créanciers envoient directement les huissiers alors les gens payent d’abord les factures, pas les loyers. Nous, on fait des permanences, on essaye, on voit les gens. »

J’entends souvent dire que les HLM sont la « dernière roue du carrosse » et payent les pots cassés. Il y a eu cet article : Les HLM débordés par la pauvreté de leurs locataires. On a un pôle social en interne. Car il y a beaucoup de pathologies, parfois des locataires dérangés, des syndromes de Diogène. Il y a aussi beaucoup de gens qui ne payent pas, qui entrent dans leur logement et puis qui ne payent pas. Notre service de recouvrement et de contentieux propose des échéanciers, des moyens de se remettre à flot. Ils essayent que les gens s’en sortent. Les autres créanciers envoient directement les huissiers alors les gens payent d’abord les factures, pas les loyers. Nous, on fait des permanences, on essaye, on voit les gens. Il n’y a juste pas de pitié pour les gens de mauvaise foi. Comme ces marchands de sommeil qui utilisent les appartements HLM. Il y en avait un qui avait 12 Maliens dans son appartement et qui ne payait même pas son loyer. Ce qui était idiot de sa part s’il ne voulait pas se faire remarquer.

Et puis tant que l’emploi ne suivra pas … Le nerf de la guerre, c’est l’emploi. Mais aussi la poursuite du désenclavement, les efforts sur les transports, etc. C’est un tout : les transports, l’équipement, l’école … mais le nerf de la guerre, c’est l’emploi. C’est ça, plus que l’insuffisance des effectifs de police, qui fait que la délinquance ne baisse pas. Il y a eu cette étude de l’ONZUS : à diplôme équivalent, pour une emploi non-qualifié, quelqu’un domicilié dans le 93 a deux fois moins de chances d’avoir un emploi. Trouver un emploi, quand on est dans une ville avec des quartiers difficiles, c’est un problème. Les villes ont des étiquettes même si elles sont en fait extrêmement variées. Il y a en plus les origines culturelles qui jouent, le nom de famille … C’est une réalité mais il ne s’agit en rien de victimiser les gens car ils ont de l’espoir et ils y croient.

La version complète et annotée de ce témoignage est à lire dans Foi&Vie.

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